J’ AI MAL DORMI DES FOIS, MAIS JE N’ AI JAMAIS EU TRÈS PEUR
Jean-Pierre Dubois
G. Un crack, ça se décèle très jeune? J-P. D. Non. Varenne, on a failli le tuer parce qu’ il avait une fêlure à une jambe et il boitait de l’ autre. Mais quand on l’ a attelé, on a vu qu’ il n’ était pas comme les autres. J’ ai eu de la chance d’ avoir un garçon qui avait l’ œil( Fabrice Simon). II est resté six mois dans une stabulation. Dire que je disais « mince, il est encore là cet âne » …
G. Vous avez connu beaucoup de hauts, et les bas?
J-P. D. Bien souvent, si un gars avait voulu m’ acheter le camion quand je rentrais des courses, je lui aurais vendu pour pas cher. Il faut y croire. J’ ai tendu le dos et eu la chance d’ avoir des copains qui me donnaient un coup de main.
G. Vous vous souvenez de ce jour où vous avez dit à vos parents: « Je pars »
J-P. D. J’ avais 17 ans, un mauvais caractère, peutêtre que je l’ ai toujours. Mon père m’ a dit: « C’ est mieux qui tu ailles voir ailleurs ». Mais j’ avais un papa formidable, parce qu’ il m’ a donné ma chance. Il supportait que je perde des courses. J’ ai pris le train pour Marseille, où des amis m’ ont donné du boulot. Un jour, le président des courses de là-bas m’ a dit: « Je vais tout vendre, un cheval te plaît? » J’ ai cherché quelqu’ un pour le payer, il m’ en a donné la moitié. Et c’ est ainsi que tout a commencé.
G. Vous connaissez le petit monde, le grand monde …
J-P. D. Oui, surtout le petit( rires).
G. Y a-t-il un endroit où vous vous sentez mieux qu’ ailleurs?
J-P. D. Partout où il y a des chevaux et des courses. Sans les chevaux, je ne sais ce que j’ aurais pu faire. Je me serais occupé du bétail ou j’ aurais élevé des cochons.
G. Jamais d’ autres passions que les chevaux? J-P. D. Non, c’ est tellement d’ occupation que je n’ ai pas eu besoin d’ autre chose. Là, je stoppe parce que je n’ ai plus la moelle. Depuis quinze ans, je vais plus que doucement.
G. La gagne, vous l’ avez dans le sang? J-P. D. Quand on fait ce métier, être toujours derrière, ça ne peut pas durer longtemps.
G. Première course à 13 ans, meilleur apprenti à 16 ans: vous êtes allé très vite …
J-P. D. Je suis arrivé à Vincennes à 14 ans. On avait trouvé un petit cheval déclassé. Un monsieur débourrait tous les chevaux sauvages du coin en les attachant derrière sa carriole, chaîne autour du cou. Un jour, il m’ a préparé Faon Kairos et tout l’ hiver je me suis promené avec, jusqu’ en forêt où on sautait les troncs d’ arbres. Ça lui a fait un grand bien. Il courait toutes les semaines ou tous les cinq jours. Un jour, je l’ ai mal monté et mon père l’ a confié au grand jockey de l’ époque, Raoul Simonard. Le cheval s’ est arrêté au petit bois, il est rentré à pied( rires).
G. Pourquoi êtes-vous parti à Echauffour? J-P. D. Mes parents avaient une ferme de 8 hectares en Bretagne. Avec mon grand-père, ils ne pouvaient plus y vivre. Ils ont trouvé la plus mauvaise qu’ il y avait dans le coin. C’ était humide, on perdait nos bottes dans les barrières. J’ avais 4-5 ans. C’ était la fin de la guerre.
G. Plus tard, vous êtes devenu un sacré globe-trotteur
J-P. D. Ça m’ attirait de regarder ce qui se passait ailleurs, d’ essayer de comprendre les bons étalons dans tous les coins. Le Canada, j’ y serais resté s’ ils n’ avaient pas arrêté les courses au Québec. J’ y ai de très bons amis. L’ Australie, mon fils connaît mieux. L’ Italie, j’ y étais heureux, entouré d’ amis. J’ y ai trouvé la simplicité.
G. Aux États-Unis, vous êtes vraiment parti avec une valise vide?
J-P. D. La première fois, je suis parti travailler quinze jours chez Stanley Dancer. Un ami était là-bas et m’ avait dit qu’ il avait toujours besoin de gars. C’ était le plus grand entraîneur de l’ époque, un type terrible au boulot. On n’ a jamais fait aussi bien que lui. Ils avaient des chevaux plus précoces, plus rapides que les nôtres à l’ époque. On est à égalité ou presque maintenant. Quand on a emmené trois juments là-bas, le système ici était difficile parce qu’ il fallait payer les saillies sans savoir si nous aurions un poulain. Là-bas, on les payait quand le poulain naissait. J’ ai essayé d’ aller aux étalons qui convenaient à notre race, ça a marché.
# 11 48