
Par Céline Gualde
On les appelle les « Royal mares », les juments royales, car elles ont été importées à la demande de Charles II d’Angleterre dans la seconde partie du XVIIe siècle. Ces reproductrices sont mentionnées dans la première édition du calendrier des courses de John Cheny, publié en 1743 : « le roi Charles II a envoyé son Maître des chevaux à l’étranger afin qu’il trouve des étalons et juments de grande naissance pour l’élevage, et ces juments importées par la volonté du roi et leurs descendantes ont été appelées Juments Royales ». Cette mention des « Royal mares » est reprise dans la première édition du General Stud Book, livre fondateur de la race pur-sang conçu par Lord James Weatherby en 1791.
L’identité des juments royales a été peu documentée, de nombreuses lignées de pur-sang remontant jusqu’à « une jument royale » sans plus de précisions. Mais à la fin du XIXe siècle, l’Australien Bruce Lowe a débuté un travail de recherche en classifiant ces lignées maternelles. Pour ce faire, il a méthodiquement analysé les pedigrees de tous les vainqueurs des meilleures courses anglaises, à commencer par le Derby d’Epsom. Bruce Lowe a remonté les lignées femelles des champions le plus loin possible. Il a ensuite numéroté les familles en fonction du nombre de vainqueurs dans chacune d’entre elles. La plus prestigieuse de son classement est celle de la jument Tregonwell’s Natural Barb Mare, qui si l’on en croit son nom était sans doute de race barbe. Cette famille porte le numéro 1.
Le patient travail de Bruce Lowe fut publié à titre posthume en 1895 et a franchi les barrières du temps ! La numérotation des familles maternelles, au nombre de quarante-trois selon l’étude de l’Australien, est en effet toujours employée. Le nombre de familles fut plus tard porté à cinquante puis à soixante-quatorze. Lorsqu’on consulte le pedigree détaillé d’un pur-sang contemporain, le numéro des familles figure sous les noms de son père et de sa mère.
À peine trente-trois juments fondatrices
Une étude du département de génétique du Trinity College de Dublin, publiée en 2002, a remis en cause le nombre des lignées mais aussi l’origine génétique des pur-sang dans leur ensemble ! En étudiant l’ADN mitochondrial, qui est hérité exclusivement de leur mère, les chercheurs ont démontré que les juments fondatrices du pur-sang ne sont en réalité que trente-trois. Certaines matrones, jusque-là considérées comme non apparentées entre elles, avaient en réalité un patrimoine génétique commun.
L’autre enseignement majeur, apporté cette fois par des recherches publiées en 2010 par un groupe de scientifiques anglais et impliquant des prélèvements sur 1 929 chevaux, concerne les origines des Royal mares. On les pensait jusque-là majoritairement orientales, importées en Angleterre comme l’avaient été les étalons. Or, elles ont dans leur grande majorité une origine cosmopolite européenne. Les analyses génétiques démontrent que 61 % des poulinières de base de la race étaient des juments autochtones britanniques ou irlandaises, 31 % des juments orientales hors pur-sang arabes, donc plutôt barbes ou akhal-téké, et 8 % seulement des arabes. Les Royal mares importées par la volonté de Charles II et de ses successeurs n’ont donc par tout le mérite de la création du pur-sang, loin s’en faut !
Les chevaux ont longtemps été dépourvus de nom, ce qui complique l’étude des pedigrees anciens. Au XVII et XVIII siècles, on les qualifiait selon leur race, leur robe et l’identité de leur propriétaire. Darley Arabian est par exemple l’arabe de M. Darley. Mais ces « descriptifs » pouvaient évidemment évoluer avec le temps, « le barbe de M. X » devenant suite à une vente « le barbe de M. Y » ! Thierry Grandsir donne l’exemple de Alcock Arabian , né en 1704, qui a changé quatorze fois de nom durant son existence ! Il serait à l’origine de la robe grise chez le pur-sang.
POUR RETROUVER LES SOIXANTE-TREIZE FAMILLES MATERNELLES DU PUR-SANG
Troischefsdelignée,tousd’origine orientale,sont les fondateurs du pur-sang anglais.On les appelle «les étalons premiers». Byerley Turk , né en 1680, était presque noir.On ignore son pays de naissance etThierryGrandsir, généalogiste des pur-sang, évoque même sur le site DNA pedigree l’hypothèse selon laquelle l’étalon, bien qu’arabe, serait né en Angleterre. Darley Arabian est lui né en 1700 dans le désert de Palmyre, en Syrie. Il fut acquis à deux ans parSirThomas Darley,consul de Grande-Bretagne àAlep.Darley Arabianestl’arrière-arrière-grandpère d’ Eclipse ,«l’Adam des pursang », que l’on retrouve dans la quasi-totalité des pedigrees contemporains en lignée mâle directe. Enfin, Godolphin Arabian ,né au Yémen en 1724,aurait été offert à Louis XV par le Bey de Tunis. Mais il eut un destin compliqué et échoua dans les rues de Paris, attelé à une carriole. L’Anglais Edward Cook remarqua ce petit cheval – aprioriautourde 1,48met l’acheta. Godolphin Arabianfi t donc un nouveau grandvoyage, vers l’Angleterre cette fois,et fut revendu à Lord Godolphin,d’où son nom.La légende dit qu’il débuta sa carrière de reproducteur par le rôle ingrat de souffleur! Byerley Turk , Darley Arabian et Godolphin Arabian sont respectivement les ancêtres de Herod, EclipseetMatchem,lestroispremiers chefs de race du pur-sang anglais.