
Par Jocelyn de Moubray
Si la victoire de Leffard mérite d’être célébrée à plusieurs titres, elle rappelle aussi le rôle déterminant joué par son père Le Havre dans le renouveau de l’élevage en France. Leffard est le sixième lauréat de Groupe 1 issu de Le Havre et le dix-neuvième performer de Groupe 1 issu de ses douze générations. Grâce à son succès à ParisLongchamp, il devient également le poulain au plus haut rating de son père à ce jour. Le tableau ci-joint détaille les résultats de Le Havre selon les générations et les années de naissance : son bilan est d’une régularité remarquable.
À l’exception des 3 ans actuels, qui posent leurs jalons, Le Havre a produit chaque année entre 7 % et 13 % de performers black type par génération. Au total, il a engendré 1 263 foals, dont 110 ont déjà gagné ou été placés dans une course black type (8,7 %) et 19 ont gagné ou été placés dans un Groupe 1 (1,5 %). Des statistiques qui le placent parmi les meilleurs étalons européens année après année, même si pendant cinq de ses douze années au Haras de la Cauvinière, son tarif de saillie était de 7 000 € ou 5 000 €.
Une réussite constante
Fait remarquable : le tarif de saillie de Le Havre semble n’avoir eu aucun impact sur la qualité de sa production, ses résultats étant aussi bons à 5 000 € qu’à 60 000 €. Ses deux meilleures générations sont la première, au tarif de 5 000 €, d’où est issue la double lauréate Classique et championne Avenir Certain, et celle de 2016, à 20 000 € après les succès d’Avenir Certain. En 2015, Le Havre a sailli 199 juments à 20 000 €,
seuls quatre étalons en Europe avaient sailli d’avantage cette année-là. Cette génération inclut les chevaux de Groupe 1 Commes, Motamarris, Villa Marina et Glycon entre autres. Le Havre s’est principalement illustré comme père de chevaux de tenue, ses deux meilleurs produits, Leffard et Wonderful Tonight, tous deux issus de juments par Montjeu, étant des chevaux de 2 400 mètres. La distance moyenne de ses produits gagnants est de 2 000 mètres, mais nombre de ses meilleurs éléments faisaient aussi preuve de vitesse, avec trois lauréats de Groupe 1 sur le mile. En revanche, Le Havre n’était pas un père de 2 ans, et si certains de ses meilleurs produits ont pu briller dès mai dans la Poule d’Essai, la plupart ont mis du temps à atteindre leur apogée.
Pour mesurer l’impact de Le Havre sur le marché des étalons en France, il faut revenir à 2010, année de sa première saison de monte, à une époque où le marché était moribond. Cette année-là, seuls trois étalons en France ont sailli plus de 100 juments, Le Havre en tête avec 146 juments, suivi d’Elusive City (124), étalon ayant commencé en Irlande, et Soldier of Fortune, également débutant, avec 124. Obtenir un tel carnet de bal dès sa première année, même à 5 000 €, fut un exploit à lui seul, d’autant que Le Havre n’était pas un étalon à la mode.
Depuis les débuts de Le Havre, la part française du marché européen des étalons est passée de 2 % à près de 15 %, en chiffre d’affaires
De BBAG à ARQANA
Cheval au modèle toujours plaisant, Le Havre a été acquis par Jean-Claude Rouget pour 100 000 € à la Vente de Yearlings d’Août ARQANA 2007 - une somme importante pour son pedigree. Il s’agissait du meilleur prix atteint cette année - là pour une production de son père Noverre, lequel fut vendu en Inde cette même année.
Le Havre était le premier produit de sa mère, Marie Rheinberg, une fille inédite de l’obscur étalon allemand Surako, elle-même achetée 7 500 € à la vente BBAG d’octobre. Marie Rheinberg était une demi-sœur du gagnant de Groupe 1 et étalon Polar Falcon. Véritable bonne affaire, Le Havre a couru sous les couleurs de Gérard Augustin Normand, remportant ses deux premières courses à 2 ans, puis à 3 ans, s’imposant dans le Prix Djebel (Listed), avant de terminer 2e de la Poule d’Essai des Poulains (Gr.1) derrière Silver Frost, avant de venir dominer Fuissé dans le Prix du Jockey Club (Gr.1) sur 2 100 mètres avec 1 ½ longueur d’avance sous la selle de Christophe Lemaire, obtenant une valeur officielle de 54,5 kg.
Le Havre n’a pas recouru ensuite. À l’époque, le Jockey Club dans son nouveau format de 2 100 mètres n’était pas encore reconnu comme une course révélatrice d’étalons, et son pedigree n’attirait pas le marché commercial.
Le Havre, précurseur d’un renouveau
Le Havre a été stationné au nouveau Haras de la Cauvinière, et son équipe composée de Sylvain Vidal puis Matthieu Alex, était également nouvelle dans ce milieu. Ils ont réussi à attirer des juments, soutenant l’étalon avec leurs propres juments ainsi que celles de Gérard Augustin Normand. Ce soutien initial s’est révélé déterminant, donnant naissance à des chevaux comme Avenir Certain, Auvray, Crisolles et La Houguette qui ont bâti sa réputation. Le Havre a continué à être soutenu lors de ses deuxième et troisième saisons, tandis que sa quatrième génération, avec seulement 58 foals, est la seule à compter moins de 80 produits. Après ses premiers succès, Le Havre a été syndiqué et a reçu le soutien des plus grands éleveurs européens jusqu’à la fin de sa carrière.
Le Havre a ouvert la voie à une nouvelle génération d’étalons français capables d’attirer assez de juments dès leurs premières saisons pour se forger une réputation internationale.
Il a montré qu’un étalon démarrant en France à faible coût pouvait devenir un sire d’envergure européenne, une trajectoire qu’ont suivie ensuite Siyouni, Wootton Bassett et Zarak entre autres. Depuis les débuts de Le Havre, la part française du marché européen des étalons est passée de 2 % à près de 15 %, en chiffre d’affaires. La France est désormais un acteur majeur et compétitif du marché européen, sans hégémonie, permettant aux éleveurs locaux et étrangers de tirer profit de la valorisation des parts d’étalons syndiqués. Il est juste de dire que Le Havre, Gérard Augustin Normand et son équipe ont transformé le marché des étalons en France. En tant que meilleur fils de son père, doté d’un redoutable changement de vitesse, Leffard a toutes les chances, s’il en reçoit les moyens, de pérenniser la lignée de Le Havre à l’avenir.