Le Chef N°11 Août 2025 | A la une Alain Pagès

« On n’est pas près de revoir un tel homme », Alain Pagès 

Par Serge Okey


S’il est bien quelqu’un qui partage le savoir des courses avec Jean-Pierre Dubois, c’est bien lui : Alain Pagès, ancien driver amateur et commissaire de courses, éternel conservateur du Musée du Trot à Grosbois et mémoire vivante de la chose hippique.


Galorama.     Votre première rencontre avec Jean-Pierre Dubois ?
Alain Pagès.     Il était tout jeune et moi encore plus jeune. C’était à Ecommoy, dans les années 50. Sa première victoire officielle. Il montait déjà de façon énergique. Son cheval s’appelait Faon Kairos, il avait déjà du sang américain.

G.     Ensemble, discutez-vous souvent du passé ?
A. P.     Il me dit toujours avec malice : « Vous en savez des choses ». Mais Jean-Pierre a une mémoire fabuleuse, un tel sens du détail. On peut avoir des discussions très précises sur les hommes et chevaux de l’époque. On partage tous les deux cette mémoire.

G.     Qu’est-ce qui a fait sa réussite ?
A.P.     C’est un travailleur acharné, d’une résistance exceptionnelle, élevé « à la dure » par un père qui ne lui faisait aucun cadeau. La fois où son père l’a emmené à son premier meeting à Paris, ce fut une épopée. Il l’a laissé à Joinville avec quatre chevaux en lui disant : « Débrouille-toi ». Il a été livré à lui-même. Je connais un gars qui a longtemps travaillé pour lui, il lui a dit : « Tu prends le camion pour ramener des chevaux d’Allemagne, le plein est fait ». Et pour le retour, lui a demandé le gars ? « Tu te débrouilles avec les Allemands ».

G.     Un sacré caractère…
A.P.     Gamin, il avait décidé de quitter l’école et a dit à ses parents : « Je m’en vais ». Les gendarmes l’ont retrouvé sur la piste. Il leur a tendu une carte d’identité qu’il s’était fabriquée sur un bout de papier. À 18 ans, il dit cette fois : « Je m’installe ». Il a quitté la maison, acheté un cheval, essayé de l’améliorer avant de le revendre. Il achetait des chevaux compliqués. Il savait les observer. Kirty fut son premier coup de commerce. C’est quelqu’un de très habile.

G.     Un talent précoce…
A.P.     Premier apprenti de France, rapidement passé pro. À 14-15 ans, il gagnait déjà à Vincennes. Il dit souvent : « J’ai eu beaucoup de chance ». C’est un homme de métier, qui a eu très tôt le décodeur. Il est doué ! 

G.     Un sacré personnage aussi…
A.P.     Une force de travail, une habilité, une connaissance… On n’est pas près de revoir un tel homme. Il ne sait pas s’arrêter. Chez lui, on mange un bout de fromage et on va voir les poulains. Quand il ne connaît pas, il vous teste. C’est quelqu’un de redoutable, très blagueur, excessivement diplomate, avec un charme fou. 
Il sait vite à qui il a affaire. Jean-Pierre dit toujours : « L’école, c’est le grand regret de ma vie ». Mais il est tellement plus intelligent que certains gens bardés de diplômes.
G.     On dit que c’est le plus gros propriétaire terrien de l’Orne, est-ce vrai ?
A.P.     Avant la Révolution, le marquisat de Nonant comprenait 35 seigneuries. J’aime lui dire en plaisantant : « Vous êtes le nouveau marquis de Nonant. Vous avez reconstitué ce patrimoine hippique. De Montaigu à Echauffour, la vallée vous appartient ». Et je passe sur ses propriétés au Canada, aux États-Unis, en Australie… Malgré les grandes fortunes, le Qatar, Dubaï, je suis formel : on ne retrouvera jamais ça.

G.     Comment fait-il pour s’y retrouver ?
A.P.     Il travaille comme un mercenaire. Il n’a pas d’horaire, a l’œil sur tout, il vous embarque, toujours avec autodérision. Il fait son foin, son blé, il a une santé d’acier. Une force colossale ! Il s’adapte à tout. Quand ils construisaient l’autoroute du sud, il trottait ses chevaux sur le chantier. Il achète des propriétés dont personne ne veut et les transforme. 

G.     Son fameux côté visionnaire…
A.P.     C’est un risque-tout. Rien ne lui fait peur. Aux États-Unis, il a acheté des saillies pour des juments sélectionnées sur un modèle sans un sou en poche. Il est parti avec une valise vide. 

JEAN-PIERRE DIT TOUJOURS : « L’ÉCOLE, C’EST LE GRAND REGRET DE MA VIE ». MAIS IL EST TELLEMENT PLUS INTELLIGENT QUE CERTAINS GENS BARDÉS DE DIPLÔMES

Alain Pagès

 

G.     Peut-on parler de clan Dubois ?
A.P.     La galaxie Dubois, c’est une famille de pionniers qui a bousculé la race française. Une exception familiale sur deux siècles de courses. Un soir, Jean-Pierre me dit : « Je n’ai pas réussi ma vie, je ne sais même pas d’où je viens. Aucun papier, tout a brûlé ». Moi qui suis passionné de généalogie, j’ai remonté ses origines jusqu’en 1830. Et mieux compris pourquoi c’est le roi du business : ses aïeux faisaient du cochon de père en fils. Ce sens du commerce, il l’a insufflé à ses descendants. Louis (Baudron), c’est le parfait prototype de son grand-père. Jean-Pierre dit : « J’ai pas tout fait bien ». Il a beau dire qu’il n’a pas été un bon père, ses enfants et ses petits-enfants, c’est sa fierté. Il les observe beaucoup. 

G.     Une légende qui dépasse la France…
A.P.     Jean-Pierre est chez lui en Italie. C’est un Européen avant l’heure. Au Canada, si vous dites que vous le connaissez, vous restez à manger. C’est une star internationale. Avec un réseau incroyable.

G.     Le galop : son autre grande passion ? 
A.P.     Je lui ai demandé un jour : « Jean-Pierre, vous n’avez songé à être jockey de plat ? » Il m’a répondu : « Je le voulais, mais mon père avait choisi la voie des trotteurs ». Son grand-père était passionné de pur-sang. Ce n’est pas un hasard s’il en est venu aux galopeurs. Sa chance, c’est que M. Wildenstein voulait tout gagner, aussi bien au trot qu’au galop. Ce fut un déclic pour lui. Anecdote savoureuse au sujet de Kotkijet. M. Wildenstein a dit : « Mon entraîneur de trot se met à gagner à Auteuil ». Comme Pierre-Désiré Allaire, il pouvait gagner trot, plat, obstacles dans la même journée.

G.     Sa retraite, vous y croyez ?
A.P.    Il va arrêter le jour de la vente et repartir sur autre chose le lendemain. Il dégraisse mais il a des chevaux partout.