Par Céline Gualde
Galorama. Comment et pourquoi Daniel Wildenstien et Jean-Pierre Dubois sont-ils devenus partenaires ?
Frédéric Sauque . À cette époque, M. Wildenstein avait déjà remporté trois fois le Prix de l’Arc de Triomphe*. Il voulait devenir le meilleur au trot également et je lui ai conseillé de se rapprocher de Jean-Pierre Dubois pour l’aider dans cette entreprise. Je lui ai dit que c’était un homme exceptionnel, qui avait pris vingt ans d’avance sur tout le monde dans le trot grâce à ses croisements avec du sang américain. Dans un premier temps, M. Wildenstein a refusé, car il ne voulait pas d’associé. Je lui ai répondu qu’il ne serait jamais tête de liste !
Deux jours plus tard il m’a rappelé, il avait réfléchi et était partant. Jean-Pierre Dubois lui a rendu visite rue de la Boétie, à Paris, où il avait sa galerie. Le rendez-vous a duré vingt minutes, ils se sont plu. C’était en 1992.
G. Vous-mêmes, vous connaissiez Jean-Pierre Dubois ?
F.S. Pas vraiment. Notre première véritable rencontre a eu lieu en Normandie dans le cadre du projet Wildenstein. J’arrivais de Paris et on a commencé nos échanges par deux heures de tracteur, alors que j’étais en costume ! Il voulait voir si j’étais résistant ! On a lancé la conversation et, à l’heure du dîner, j’étais toujours là !
G. Une association entre deux hommes aussi différents que Dubois et Wildenstein avait de quoi surprendre !
F.S. Ils pouvaient sembler aux antipodes l’un de l’autre en effet, mais ils se respectaient vraiment. Chacun voulait faire plaisir à son associé et ne pas le décevoir. Daniel Wildenstein disait de Jean-Pierre Dubois : « Ce n’est pas un homme c’est un cheval, il pense comme un cheval ! »
Il est devenu tête de liste des propriétaires au trot et l’est resté durant sept ans, jusqu’en l’an 2000.
En 1996, Coktail Jet a remporté le Prix d’Amérique avant de devenir un étalon chef de race.
G. Mais pourquoi s’associer avec Jean-Pierre Dubois dans le domaine de l’obstacle ? Cela semblait moins naturel...
F.S. En d’assez rares occasions, M. Wildenstein et Jean-Pierre Dubois déjeunaient ensemble, en ma présence. L’un de ces rendez-vous a eu lieu quatre ans après le début de leur association, donc en 1996, après le succès dans le Prix d’Amérique. Un déjeuner mémorable ! Jean-Pierre Dubois a demandé à M. Wildenstein quel était son rêve ultime dans les courses. La réponse a fusé : « Gagner le Grand Steeple ! » Jean-Pierre Dubois s’est immédiatement exclamé « On va le faire ensemble ! »
En sortant de chez M. Wildenstein, Jean-Pierre m’a dit : « À vous de travailler maintenant, trouvez le bon cheval ! (en effet, Jean-Pierre Dubois et moi, nous nous sommes toujours vouvoyés) ».
J’ai appelé le Comte de Montesson, qui avait un excellent élevage : il était l’éleveur de Katko, triple vainqueur du Grand Steeple... et frère de Kotkijet. Il m’a dit avoir quatre yearlings mâles exceptionnels à vendre en lot pour 800 000 francs. C’était beaucoup d’argent pour l’époque ! M. de Montesson a précisé qu’il ne me montrerait que ceux-là, car ses autres poulains ne valaient pas le coup d’être vus. M. Wildenstein m’a donné carte blanche.
Nous sommes donc allés au Haras des Coudraies, dans l’Orne, Jean-Pierre Dubois et moi. C’était un dimanche matin. Le premier garçon nous a montré quatre très beaux poulains, tous bai-bruns, Kotkijet faisait partie du lot. Mais Jean-Pierre Dubois a demandé à voir les autres. Lorsque nous sommes remontés dans la voiture il m’a dit : « Il faut tous les acheter ». L’un de ses grands principes c’est que lorsqu’on achète un lot, il ne faut pas laisser un cheval derrière ! Il faut tous les prendre.
J’ai donc appelé M. de Montesson et lui ai dit : « On prend les huit poulains pour 700 000 francs. » Il a accusé le coup mais a finalement accepté. J’avais un argument imparable, puisqu’il m’avait dit que les quatre derniers poulains valaient zéro ! Parmi eux, il y avait tout de même Indien Bleu, un vrai bon cheval. Les huit poulains ont globalement tous été bons, c’était l’affaire du siècle !
G. Et comment Kotkijet est-il devenu Kotkijet ?
F.S. Quarante-huit heures après notre visite, dès que M. de Montesson a donné son accord, Jean-Pierre a embarqué les huit yearlings. Deux jours plus tard, ils étaient castrés et on les a ensuite laissés un an dans son haras, dans un très grand pré qui montait beaucoup, pour qu’ils se musclent et se développent bien.
Kotkijet a été débourré chez Jean-Pierre Dubois, qui a été son premier entraîneur. Il a été confié à Jean-Paul Gallorini en l’an 2000, suite à un long break dû à un pépin de santé.
À l’entraînement, Kotkijet avait tant d’énergie qu’il sortait à tous les lots ! Et l’après-midi, il faisait des footings dans le parc de Maisons-Laffitte, c’était bénéfique pour ses jambes fragiles. Jean-Pierre avait d’ailleurs fait construire une piscine pour lui. C’est le cheval le plus impressionnant que j’aie jamais vu à Auteuil.
G. Racontez-nous la journée du Grand Steeple de Paris 2001...
F.S. On avait évidemment énormément d’espoir et de pression. Jean-Pierre Dubois avait dit qu’il ne viendrait peut-être pas, mais j’ai aperçu son chauffeur donc j’ai compris qu’il était là. Il est resté dehors, dans le public. Il a été le premier à féliciter le jockey de Kotkijet, Thierry Majorcryk, sur la piste.
Daniel Wildenstein, lui, était en haut, dans l’espace réservé aux propriétaires. Il était déjà malade, son médecin l’accompagnait, c’était, pour l’anecdote, le père du comédien Michel Boujenah. Après la victoire, Daniel Wildenstein était si ému qu’il ne s’est pas senti bien, il était secoué. Le Dr Boujenah m’a suggéré de descendre avec Sylvia, l’épouse de M. Wildenstein, pendant qu’il s’occupait de lui. J’ai donc accompagné Sylvia pour la remise des prix.
Puis M. Wildenstein a récupéré un peu, Jean-Pierre Dubois est monté le féliciter. Ils avaient réalisé leur rêve ! Daniel Wildenstein ne buvait pas de Champagne mais a trempé les lèvres dans sa coupe par courtoisie.
Ce jour-là, M. Wildenstein est resté à Auteuil jusqu’à la dernière course, ce qu’il faisait rarement. À la fin de la journée il m’a dit : « J’ai une mauvaise nouvelle pour vous : M. Viel a attendu cinquante ans avant de remporter le Prix d’Amérique, il l’a gagné et est mort trois mois après. Moi j’ai vécu aujourd’hui le rêve de ma vie, alors vous allez bientôt perdre un très gros client ! » M. Wildenstein est mort en octobre, cinq mois après le premier Grand Steeple de Kotkijet.
G. Votre partenariat avec Jean-Pierre Dubois a-t-il cessé à la mort de votre client commun ?
F.S. Non, car il y a eu ensuite la période américaine de Jean-Pierre Dubois. C’est un aventurier et un pionnier ! C’était un coup de génie que d’envoyer des trotteuses se faire saillir aux USA.
Jean-Pierre voulait conquérir les États-Unis. Il s’est installé dans le New Jersey, où il y avait un bon programme pour les trotteurs, mais sans grande réussite, car pour bien faire il aurait dû, je pense, être sur place à plein temps. Puis nous sommes allés acheter des pur-sang à Lexington, on s’est associé sur des poulinières. On a aussi voyagé à Dubaï, Abu Dhabi... Ce n’était jamais de tout repos avec toujours des challenges !
G. Après toutes ces aventures vous liant à Jean-Pierre Dubois, quel est votre regard sur cet homme ?
F.S. C’est le plus gros travailleur que j’aie vu de ma vie, ses journées débutent à cinq heures du matin et s’étirent jusqu’à la nuit. Il passe sa vie dans les avions et ne se plaint jamais, pourtant je sais qu’il craint le froid et aime le soleil !
Il a un instinct très sûr : lorsqu’il voit passer un cheval devant lui il sent s’il est bon. Il faut dire qu’il a débuté très jeune et a soixante-dix ans de passion derrière lui. Il est extrêmement curieux. Lorsqu’il arrive dans un haras, le premier endroit qu’il va visiter est la graineterie, car il pense que l’alimentation des chevaux est une donnée fondamentale.
Jean-Pierre Dubois est un homme particulièrement gentil et fidèle en amitié. Quand il tape dans la main cela vaut mieux qu’un papier signé. On ne rencontre un type comme ça qu’une fois dans sa vie. Il aurait pu être acteur de cinéma ! Ça a été une chance inouïe de travailler avec lui durant près de vingt ans.