Par Mélodie Janvier
Le déclic : une ouverture
La bascule a lieu au milieu des années 80 quand le stud-book français a été ouvert, pour une durée de 5 ans, aux croisements avec des trotteurs étrangers (principalement américains). Jean-Pierre Dubois comprend immédiatement l’enjeu et expliquait à nos confrères de l’époque : « J’étais déjà allé courir aux États-Unis et je m’étais aperçu qu’ils avaient de drôles de trotteurs parmi leurs jeunes chevaux. Nesmile et Nevadara étaient alors les deux seules juments qui allaient un peu chez moi. Je les ai donc envoyées quand elles étaient encore jeunes. C’était indispensable d’ouvrir le stud-book. Si on ne l’avait pas fait, on aurait été balayés. Il fallait apporter du nouveau sang. En France, on tournait en rond. C’était génétiquement trop limité. J’avais observé que les Américains avaient une avance énorme sur nous au niveau du modèle, du développement. Leurs chevaux allaient plus vite, ils étaient plus solides. Il fallait les intégrer. Mais il ne fallait pas faire n’importe quoi. Il fallait les croiser intelligemment. »
Jean-Pierre Dubois fit alors un choix raisonné : « Les deux étalons tête de liste à l’époque étaient Speedy Crown et Super Bowl. Mais je les trouvais trop gros, trop importants pour mes juments plutôt importantes. Ils étaient aussi trop chers pour ma bourse, faisant la monte à 50 000 $ la saillie. Speedy Somolli et Royal Prestige, eux, étaient à 20 000 $ la saillie et convenaient bien à mes juments. Ils étaient petits. Speedy Somolli mesurait 1,55 m., mais il avait un “gaz” terrible et se servait bien de ses jarrets. Royal Prestige, petit et ventru, était moins impressionnant. Mais je les ai utilisés tous les deux ainsi que Baltic Speed, un petit cheval aussi, et Armbro Goal, bien né mais qui laissait un peu traîner ses jarrets. On a ramené les embryons. Ce sont les produits de Nesmile qui ont donné Buvetier d’Aunou, Défi d’Aunou, Unispeed, Amour d’Aunou… »
Buvetier & Défi d’Aunou :
la première dynastie
Buvetier d’Aunou se révélera être un crack en compétition, mais aussi un crack étalon ainsi qu’un formidable père de mère. En piste, il fera siens les Critériums des Jeunes et des 4 Ans, ou encore le Prix de Sélection, tous labellisés Groupe 1. Au haras, il produira de nombreux « Classiques » à l’instar du vainqueur du Prix d’Amérique 2015, Up And Quick, Gobernador, que son éleveur-entraîneur, Jean-Pierre Dubois, vendra à Pierre-Désiré Allaire pour le compte de l’écurie des Charmes et qui remportera, en un peu plus de deux mois, quatre Groupe 1. Ganymède, lauréat de deux Groupes 1 dont un à Oslo, sera, lui aussi, un formidable reproducteur, père d’un certain Dijon (vainqueur de l’Elitloppet 2019) et tant d’autres.
Son petit frère, Défi d’Aunou (Armbro Goal) surpassera les performances de son aîné avec quasiment 2,4 M€ de gains. Contrairement à Buvetier, Défi ne dépend pas de l’entraînement de Jean-Pierre, mais de celui de son fils Jean-Étienne, avec lequel il remportera notamment le Critérium des 4 Ans, des 5 Ans, le Prix de Paris, le Prix de l’Atlantique et la liste de ses succès sera longue. Côté élevage, bien qu’il ait engendré de très bons performers à l’image de Mahana - tiens tiens, encore une « Dubois » descendante du chef de race standardbred Star’s Pride, sa production ne sera pas aussi qualitative que celle de son frère Buvetier d’Aunou.
Mais Buvetier et Défi d’Aunou ne seront pas les seuls produits de Nesmile à laisser une empreinte indélébile sur le stud-book français. De sa production, il faut également citer Amour d’Aunou (Speedy Somolli), qui deviendra une poulinière exceptionnelle, mère de la championne Private Love, croisé à un autre « Dubois » Goetmals Wood, (lire par ailleurs), de l’étalon In Love With You, dont le père n’est autre qu’un certain Coktail Jet (lire par ailleurs) et de Guilty of Love (mère de Love You, lire par ailleurs).
Comme un bonheur n’arrive jamais seul, une autre poulinière se révélera être une véritable matrone, et si Nesmile est une jument française croisée à un étalon américain, Armbro Glamour est une jument canadienne qui, croisée au sang français de Quouky Williams, donnera le premier crack de Jean-étienne Dubois, Coktail Jet.

« ARMBRO GLAMOUR N’ÉTAIT PAS UNE CHAMPIONNE, MAIS ELLE ÉTAIT BIEN NÉE »
Jean-Étienne Dubois
Coktail Jet, le chef de race
Acheté lors d’un voyage au Canada par Jean-Étienne Dubois alors âgé de 21 ans, Armbro Glamour, qui est une fille du crack-étalon américain Super Bowl, fera dire à Jean-Étienne : « Armbro Glamour n’était pas une championne mais elle était bien née. Même si elle était toute petite, elle m’a plu ». Cette petite jument, croisée à un étalon de son père, Quouky Williams, donnera naissance à l’indémodable Coktail Jet ! Lauréat du Grand Prix d’Europe en 1994, puis du Critérium des 5 Ans, du Prix de l’Étoile, du Prix d’Amérique, du Prix de France, du Prix de l’Atlantique, de l’Elitloppet et du Prix René Balière, en un peu moins d’un an, « Coktail » comme tout le monde l’appelait, s’est forgé un palmarès XXL. Mais personne ne savait encore l’empreinte indélébile qu’il laisserait sur le trotting français.
CES EXPLOITS SERONT CONFIRMÉS PAR LE TITRE DE TÊTE DE LISTE DES ÉTALONS À SIX REPRISES
Entré au haras en 1997, Coktail Jet engendre, dès sa première année de production, un premier lauréat de Groupe 1 par l’entremise d’Island Dream, qui a pour entraîneur nul autre que « Dubois » père. S’en suivra une pluie d’étalons : Jeanbat du Vivier, Kérido du Donjon, Kiwi, Naglo, Love You, Magnificient Rodney, Quid de Villeneuve, Yarrah Boko, The Best Madrik, tous lauréats de Groupe 1 et dont six passeront le million d’euros de gains. Ces exploits seront confirmés par le titre de tête de liste des étalons à six reprises. Mais si les mâles se sont révélés de bons reproducteurs, en tant que père de mères, Coktail Jet compte également : Bilibili, lauréat de deux Prix de Cornulier et dont la mère n’est autre que la propre sœur de Kérido du Donjon, ou encore Texas Charm.
De tous ses produits, Love You sera celui qui marchera dans les traces de son père, marquant, lui aussi, le livre généalogique du trotteurs français.
Love You : bon sang ne saurait mentir
Love You est le parfait symbole de la vision avant-gardiste de Jean-Pierre Dubois, et pour cause, sa mère, Guilty of Love, n’est autre qu’une sœur des cracks et étalons, Buvetier d’Aunou et Défi d’Aunou, croisé à un autre « Dubois », And Arifant, issue de l’italien Sharif Di Iesolo, lui-même fils de l’américain Quik Song. Croisée à Coktail Jet, Guilty of Love, donnera Love You. Bien que son compte en banque affiche un peu moins que celui de son père et un nombre de succès au plus haut niveau plus faible, Love You est néanmoins titulaire de 17 victoires de Groupe, pardonnez du peu. Coté sire, là encore, le fils imitera le père : tête de liste en France à trois reprises, quatre fois en Suède, quatre fois également en Europe, et, cerise sur le gâteau, deux fois meilleur étalon du monde par les gains !
Il engendre une nuée de vainqueurs de Groupe, mâles et femelles confondus : la « ballerine » Belina Josselyn, lauréate du Prix d’Amérique 2019, Quaker Jet, étalon et deuxième du Prix d’Amérique 2010, Royal Dream vainqueur de l’Amérique 2013, Qualita Bourbon, Uza Josselyn, dont la mère est issue d’un fils de Buvetier d’Aunou, Booster Winner, étalon, Village Mystic, étalon. Bref, vous l’aurez compris, la liste est encore longue. Et ses talents ne s’arrêtent pas là, en tant que père de mère, la liste est quasiment toute aussi longue, à commencer par Bold Eagle, puis Face Time Bourbon (qui n’est autre qu’un neveu d’une certaine Qualita Bourbon) - à eux deux, ils cumulent quatre Prix d’Amérique, 48 Groupes 1 et plus de 7 millions d’euros de gains. Tous deux sont également issue du même père : Ready Cash dont la mère, Kidéa, est par Extreme Dream, là encore, un étalon marqué du sceau Dubois. Et la transition est toute trouvée, puisque la mère d’Extreme Dream, Tahienne, sera, elle aussi, à l’origine d’un autre très grand étalon de la maison Dubois et de l’apport du sang américain : Goetmals Wood.
À EUX DEUX, ILS CUMULENT QUATRE PRIX D’AMÉRIQUE, 48 GROUPES 1 ET PLUS DE 7 MILLIONS D’EUROS DE GAINS
Tahitienne : l’Américaine
Si son nom nous fait penser aux îles de la Polynésie Française, Tahitienne, a bien plus de sang américain. Fille de l’étalon Kimberland, cheval qui ne toisait qu’1 mètre 56, très américain dans son modèle, avait été acheté par les Haras Nationaux après sa carrière de course. À l’image de Florestan ou Granit, il était un descendant de la prestigieuse lignée mâle de Star’s Pride. À défaut d’avoir les aptitudes pour la compétition, Tahitienne sera, elle aussi, et une fois de plus pour Jean-Pierre Dubois, une autre matrone. Son chef-d’œuvre aura pour nom Goetmals Wood, et comme on fait beaucoup de choses en famille chez les « Dubois », son père n’est autre que And Arifant, (un fils de Sharif Di Iesolo comme nous l’avons déjà vu plus haut). Remarquable compétiteur, vainqueur de sept Groupes 2 avant de se classer deuxième des Classiques Prix de l’Étoile et Critérium des 5 Ans, tout comme sa propre sœur Mahana, elle-même par Défi d’Aunou, gagnante de trois Groupes 1. Et comme une fois n’est pas coutume, au haras, Goetmals Wood sera incontournable, père, entre autres, de 12 vainqueurs de Groupe 1 ! Pour lequel on retiendra Prodigious, dont la deuxième mère n’est autre que la mère d’un certain Cygnus d’Odyssée qui aura illustré, lui aussi, la réussite du tandem Dubois/Wildenstein. Prodigious est aussi un père de Classique, tout comme l’est aussi Singalo, ces deux-là venant de remporter deux des cinq Groupes 1 de la dernière Journée des Champions sur la cendrée parisienne. Goetmals Wood c’est aussi : tête de liste des étalons en 2009 et tête de liste des pères de mères ces trois dernières années.
Et pour rappel, Goetmals Wodd n’est pas le seul étalon de la famille, comme nous l’avons déjà vu plus haut, Tahitienne est également la mère d’Extreme Dream, père de Kidea, qui a engendré, celui que l’on qualifie parfois « d’étalon du siècle » : Ready Cash !
En l’espace de quatre décennies, Jean-Pierre Dubois et ses lignées ont redessiné le paysage du trot européen. Leur influence perdure aujourd’hui à travers des étalons comme Ready Cash, Love You ou Face Time Bourbon. Le sang « Dubois » continue de tracer le chemin...