Par Serge Okey
Galorama. Comment allez-vous à l’approche de ce grand virage ?
Jean-Pierre Dubois. Bien, merci. C’est la vie. Tout s’arrête un jour. Je n’ai jamais fait de plan sur la comète. Maintenant, il faut passer le poteau.
G. Arrêter le travail, une valeur qui vous colle tellement à la peau…
J-P.D. Dans le temps, on a travaillé. À mon âge, c’est fini. J’ai eu la chance d’avoir des gens dévoués autour de moi. Les chevaux, c’est ma passion. Je n’étais pas capable de faire autre chose. On m’a renvoyé de l’école parce que j’avais un coup au poumon. Je ne mangeais pas, je faisais 30 kilos. À 13 ans, je savais à peine écrire et compter. Une directrice m’a pris sous son aile lors des cours du soir. Mais les chevaux, ça a été une chance pour moi. Je n’ai jamais considéré travailler en vérité.
G. C’est vrai qu’enfant, vous rêviez d’être jockey de plat ?
J-P.D. Mon père a commencé avec les galopeurs, mais il n’avait plus trop les moyens de payer les pensions. Il nous restait 2-3 trotteurs, on a continué avec ça. J’ai toujours aimé le galop.
G. Combien de chevaux sont passés entre vos mains ?
J-P.D. Aucune idée. Des copains ont essayé de les recenser, hélas j’ai perdu tous les papiers quand ma maison a brûlé. Dommage, pour la vente, on aurait pu mettre une belle affiche des gagnants que nous avons vendus (rires).
G. Votre nombre de victoires restera un mystère…
J-P.D. Oui : 2 500 environ, mais beaucoup de petites courses. Je ne courais que les petits champs de courses quand j’étais jeune, je n’avais pas les bons chevaux. J’ai eu beaucoup de chance. Surtout la santé. J’ai plein de copains qui sont partis. Ça peut m’arriver demain, on ne sait pas.
G. Une légende dit que votre premier cheval, vous l’auriez attelé dès l’âge de cinq ans...
J-P.D. Non… Quand tu montes à 7-8 ans tout seul, c’est déjà bien. Ma première jument, pour la brider, je l’attachais à la barrière. Et comme elle était brave, elle ne bougeait pas. Les routes n’étaient pas goudronnées, on pouvait se promener.
G. Un crack, ça se décèle très jeune ?
J-P.D. Non. Varenne, on a failli le tuer parce qu’il avait une fêlure à une jambe et il boitait de l’autre. Mais quand on l’a attelé, on a vu qu’il n’était pas comme les autres. J’ai eu de la chance d’avoir un garçon qui avait l’œil (Fabrice Simon). II est resté six mois dans une stabulation. Dire que je disais « mince, il est encore là cet âne » …
G. Vous avez connu beaucoup de hauts,
et les bas ?
J-P.D. Bien souvent, si un gars avait voulu m’acheter le camion quand je rentrais des courses, je lui aurais vendu pour pas cher. Il faut y croire. J’ai tendu le dos et eu la chance d’avoir des copains qui me donnaient un coup de main.
G. Vous vous souvenez de ce jour où vous avez dit à vos parents : « Je pars »
J-P.D. J’avais 17 ans, un mauvais caractère, peut-être que je l’ai toujours. Mon père m’a dit : « C’est mieux qui tu ailles voir ailleurs ». Mais j’avais un papa formidable, parce qu’il m’a donné ma chance. Il supportait que je perde des courses. J’ai pris le train pour Marseille, où des amis m’ont donné du boulot. Un jour, le président des courses de là-bas m’a dit : « Je vais tout vendre, un cheval te plaît ? » J’ai cherché quelqu’un pour le payer, il m’en a donné la moitié. Et c’est ainsi que tout a commencé.
G. Vous connaissez le petit monde, le grand monde…
J-P.D. Oui, surtout le petit (rires).
G. Y a-t-il un endroit où vous vous sentez mieux qu’ailleurs ?
J-P.D. Partout où il y a des chevaux et des courses. Sans les chevaux, je ne sais ce que j’aurais pu faire. Je me serais occupé du bétail ou j’aurais élevé des cochons.
G. Jamais d’autres passions que les chevaux ?
J-P.D. Non, c’est tellement d’occupation que je n’ai pas eu besoin d’autre chose. Là, je stoppe parce que je n’ai plus la moelle. Depuis quinze ans, je vais plus que doucement.
G. La gagne, vous l’avez dans le sang ?
J-P.D. Quand on fait ce métier, être toujours derrière, ça ne peut pas durer longtemps.
G. Première course à 13 ans, meilleur apprenti à 16 ans : vous êtes allé très vite…
J-P.D. Je suis arrivé à Vincennes à 14 ans. On avait trouvé un petit cheval déclassé. Un monsieur débourrait tous les chevaux sauvages du coin en les attachant derrière sa carriole, chaîne autour du cou. Un jour, il m’a préparé Faon Kairos et tout l’hiver je me suis promené avec, jusqu’en forêt où on sautait les troncs d’arbres. Ça lui a fait un grand bien. Il courait toutes les semaines ou tous les cinq jours. Un jour, je l’ai mal monté et mon père l’a confié au grand jockey de l’époque, Raoul Simonard. Le cheval s’est arrêté au petit bois, il est rentré à pied (rires).
G. Pourquoi êtes-vous parti à Echauffour ?
J-P.D. Mes parents avaient une ferme de 8 hectares en Bretagne. Avec mon grand-père, ils ne pouvaient plus y vivre. Ils ont trouvé la plus mauvaise qu’il y avait dans le coin. C’était humide, on perdait nos bottes dans les barrières. J’avais 4-5 ans. C’était la fin de la guerre.
G. Plus tard, vous êtes devenu un sacré globe-trotteur
J-P.D. Ça m’attirait de regarder ce qui se passait ailleurs, d’essayer de comprendre les bons étalons dans tous les coins. Le Canada, j’y serais resté s’ils n’avaient pas arrêté les courses au Québec. J’y ai de très bons amis. L’Australie, mon fils connaît mieux. L’Italie, j’y étais heureux, entouré d’amis. J’y ai trouvé la simplicité.
G. Aux États-Unis, vous êtes vraiment parti avec une valise vide ?
J-P.D. La première fois, je suis parti travailler quinze jours chez Stanley Dancer. Un ami était là-bas et m’avait dit qu’il avait toujours besoin de gars. C’était le plus grand entraîneur de l’époque, un type terrible au boulot. On n’a jamais fait aussi bien que lui. Ils avaient des chevaux plus précoces, plus rapides que les nôtres à l’époque. On est à égalité ou presque maintenant. Quand on a emmené trois juments là-bas, le système ici était difficile parce qu’il fallait payer les saillies sans savoir si nous aurions un poulain. Là-bas, on les payait quand le poulain naissait. J’ai essayé d’aller aux étalons qui convenaient à notre race, ça a marché.
G. Comment calcule-t-on cela ?
J-P.D. Le modèle, déjà. On avait de grandes juments, il nous fallait des petits chevaux. Rapides, précoces.
G. Vous avez une réputation de risque-tout…
J-P.D. J’ai mal dormi des fois, mais je n’ai jamais eu très peur.
G. Êtes-vous croyant ?
J-P.D. Très croyant. Je remercie le ciel tous les jours pour ma famille, la santé. Je touche du bois. Il existe certainement quelque chose. Je m’intéresse à toutes les religions. Ce qui me fait beaucoup de peine, c’est de voir des gens malheureux dans la rue.
G. Quelles rencontres ont marqué
votre carrière ?
J-P.D. Plein ! Difficile d’en citer quelques-unes. En France, au galop, j’ai rencontré Alec Head malheureusement trop tard. Un grand homme de cheval qui aimait trotter les chevaux. Plein d’autres.
G. Et votre grand copain Pierre-Désiré Allaire ?
J-P.D. Nos maisons se touchaient. Avant la Normandie, j’allais dans leur cour. C’était un génie. Un connaisseur incroyable. Un tel marchand de chevaux. On ne lui arrivait pas à la cheville. J’ai beaucoup d’admiration pour son fils Philippe aussi.
G. Comment avez-vous choisi votre casaque ?
J-P.D. J’ai pris les couleurs de ma grand-mère. Elle aimait De Gaulle, j’ai mis la Croix de Lorraine (rires).
G. Pendant tout ce temps, vous gardiez un œil sur le galop ?
J-P.D. Oui, j’ai toujours eu quelques galopeurs, des petits chevaux. Jean-Philippe a monté à Longchamp, a gagné à Auteuil. Quand il était jeune, on allait le dernier jour à Deauville et on achetait toujours un ou deux chevaux « pas chers ». Un coup, j’en achète un à Jean Gabin. En sortant, il riait et est venu me voir en me disant : « Tu veux l’atteler celui-là ou quoi ? » Mais on a gagné avec ! Une bonne jument qui s’appelait Switch Line.
G. Quand vous passez au galop, quel était votre objectif ?
J-P.D. Il fallait être fou. Normalement, on n’avait aucune chance. Quand il y avait un Wertheimer & Frère, on était souvent deuxième. Mais content d’être battus (rires).
G. Monsieur Wildenstein, une rencontre décisive ?
J-P.D. Ah oui. Ici, c’est lui qui a acheté et on s’est organisé ensuite. Il avait essayé trois fois au trot sans succès. Je lui ai dit : « On va peut-être réessayer un coup, mais peut-être que vous n’êtes pas chanceux ». Il l’avait mal pris (rires). Ça a marché tout de suite. Il fallait bien lui expliquer les choses parce qu’il ne plaisantait pas. C’est incroyable, mais il savait presque déjà ce qu’on s’apprêtait à lui raconter. Il n’avait jamais gagné le grand-steeple. « C’est parce qu’on n’a pas eu de chevaux tous les deux », ai-je plaisanté. Il a ri et à la fin du repas, il a dit : « Il faut essayer, parce que les idiots, parfois, ils ont de la chance » (rires). On a acheté dix chevaux chez Montesson. Dedans, il y avait Kotkijet.
G. Racontez-nous le jour de son succès dans le Grand Steeple-Chase de Paris
J-P.D. J’avais peur, car Monsieur Wildenstein était superstitieux. S’il ne gagnait pas, il ne voulait plus que la personne qui était à côté de lui l’accompagne. J’ai regardé la course de l’autre côté d’Auteuil, sur ma voiture et quand Kotkijet a gagné, je me suis dépêché d’aller lui dire bravo.
G. Quels étalons et poulinières retiendrez-vous ?
J-P.D. Les premières poulinières. Celles qui m’ont permis de réinvestir et de continuer.
G. Ce qu’on a pu dire de vous en moins bons termes, ça vous chagrine ?
J-P.D. Non. Je m’en fiche. Chacun ses idées, ses opinions.
G. Les histoires de dopage ?
J-P.D. Ça, ça m’a chagriné… Surtout qu’à la fin, y’avait rien. Ça ne plaisantait pas : un avion a été envoyé à Genève dans la journée pour refaire des analyses au laboratoire humain, là où il n’y avait pas d’erreur. Et y’avait rien. J’ai toujours essayé de soigner au mieux.
G. Quel regard portez-vous sur la baisse des enjeux ?
J-P.D. Il faudrait qu’au PMU il y ait des gens qui connaissent bien le jeu, des grands joueurs.
G. La famille Dubois : une sacrée saga ?
J-P.D. J’ai la chance qu’ils soient passionnés, mais ils n’avaient pas trop le choix. Il fallait qu’ils m’aident. Ils étaient tous au boulot très jeunes. C’est des mecs bien, courageux, passionnés. On ne peut pas appeler ça un clan, mais on s’aide tous. C’est notre vie.
G. Votre premier Prix d’Amérique avec High Echelon en 1979, un moment unique ?
J-P.D. Ah oui. L’anecdote, c’est que mon père était en Argentine à l’époque. À l’aéroport, il croise un gars qui parle français et lui dit : « Vous devriez acheter un trotteur, allez voir mon fils ». C’était le comte de Senneville, un grand monsieur de la musique, compositeur pour Polnareff, etc. Son premier achat n’a pas été bon. Il m’a dit : « J’ai tout réussi dans ma vie, alors il faut en racheter un autre ». L’autre, c’était High Echelon.
G. Pour faire un bon cheval, la mère
est primordiale ?
J-P.D. L’étalon compte aussi. Quand vous faites saillir une jument à plusieurs étalons et que vous changez d’un coup et qu’elle en fait un bon. Les gens qui font le boulot autour comptent beaucoup aussi. Ça tient à peu de chose de rater un bon cheval.
G. Vous êtes un bon vivant ?
J-P.D. Oui, j’aime passer de bons moments avec les copains. Rire, c’est la santé.
G. Comment voyez-vous la suite ?
J-P.D. Je vais peut-être aller me promener. J’aime bien l’Amérique du Sud, je vais aller voir les courses de galop là-bas. J’ai envie de voir comment ils élèvent au Chili.
G. Encore les chevaux : vous ne faîtes jamais autre chose ?
J-P.D. J’ai essayé d’aller en vacances, je suis resté deux jours. Ma femme était folle. Se baigner toute la journée, au bout d’un moment ça va. Mais j’aime bien le soleil et la mer. Un copain voulait m’emmener en croisière. L’année prochaine, s’il me réinvite, je pars.
G. Jean-Pierre Dubois ou l’éloge de la simplicité ?
J-P.D. Ça vient de ma jeunesse. À une époque, ma maman n’avait pas trop d’argent pour aller faire les commissions, ça marque une vie. Quand on est monté à Vincennes avec mon père, on a fait premier et deuxième. Alors on a voulu rester. Mais tous les boxes étaient plein, sauf un établissement qui prenait l’eau. On a mis des bâches et on a dormi dans la sellerie tout l’hiver. Mais on était heureux. On gagnait une course, maman pouvait faire des commissions. Le jour où j’ai pu avoir une vieille baraque, j’étais heureux. Se sentir dans son lit, chez soi, c’est un truc incroyable.
G. Vous avez beaucoup manqué enfant ?
J-P.D. On n’avait pas l’électricité. On allait au puits. On avait le plus vilain camion, mais mon père disait : « Il n’y a qu’une chose qui compte, c’est ce qu’on a dedans ».
G. Une éducation stricte, mais beaucoup de respect pour vos parents…
J-P.D. Ils ont eu beaucoup de mérite. Ils y croyaient. Mon père était une force de la nature. Il pouvait être au boulot jour et nuit. Il est mort de bonne heure. J’ai eu la chance d’avoir des parents formidables. Et d’hériter de leur santé. Ma mère est morte à 96 ans.
G. Si tout était à refaire ?
J-P.D. On n’est pas plus heureux quand on nait avec beaucoup d’argent dans la poche. Ce n’est pas les mêmes émotions, ni le même plaisir. Si la question se posait, je voudrais recommencer la même vie. Je me suis bien amusé.