PROPRIÉTAIRE
Par Ilaria Millozzi Botti
La participation quotidienne à la vie de l’ écurie est une rareté chez les propriétaires de chevaux de course, tant elle s’ accorde mal, en général, avec les obligations personnelles et professionnelles. Barbara Goujon-Wälchli est l’ exception qui confirme la règle, porteuse d’ un enthousiasme pur, ardent, qui ne devient jamais ingérence. Il y a six ans, avec son amie et associée de toujours Martina Stadelmann-Zullig, elle a fondé l’ écurie Sparkling Star, devenue aujourd’ hui une griffe solide et en pleine expansion.
Héritage d’ un père, naissance d’une passion
Son enfance est une mosaïque de moments lumineux, parfois douloureux. Benjamine de 3 enfants, elle raconte avec émotion que son amour précoce pour les chevaux reste l’ unique héritage laissé par ce père adoré – et adorant – disparu trop tôt. « Mon père était un homme plein de vie, extraverti. Il aimait les voitures et les chevaux, des passions qu’ il pouvait s’ offrir grâce à son travail. J’ étais sa préférée, confie-t-elle. C’ est lui qui m’ emmenait à l’ hippodrome, lui qui partageait avec moi les courses. Ni ma mère ni mes frères ne s’ intéressaient à cet univers: j’ étais sa complice. » À 12 ans, Barbara est en selle sur des pur-sang. En Suisse, elle rencontre Martina, destinée à devenir non seulement sa meilleure amie, mais aussi sa future associée. La vie familiale, pourtant, est tout sauf simple. La séparation de ses parents la frappe de plein fouet, et sa mère tente de l’ éloigner à la fois de son père et des chevaux.
Opalus, le nez de légende
« Je n’ oublierai jamais l’ histoire d’ Opalus », raconte-t-elle. « Mon père avait acheté ce cheval aux ventes de Maisons-Laffitte. Un talent brut, mais indomptable. Son entraîneur, Ernest Bauer, le montait à la longe pour le récupérer quand il envoyait tout le monde au tapis, lui compris! Il décida de l’ engager dans le Derby d’ Autriche. Aucun jockey ne voulait le monter, tant sa réputation le précédait. Jusqu’ au jour où un vieux jockey, alcoolique, à la vie cabossée et sans engagement, accepta le défi. » Nous sommes le 6 juin 1976. Opalus part à 99 contre 1 et se détache dans la ligne droite pour l’ emporter d’ un nez. Un triomphe légendaire. « Ma mère m’ avait enfermée à la maison pour m’ empêcher d’ aller aux courses avec mon père. Je n’ ai pas pu vivre cet instant à ses côtés. Je n’ ai jamais oublié le moment où j’ ai vu les images d’ Opalus dans le rond des vainqueurs, la couronne de fleurs autour de l’ encolure. »
Le « transfert français »
La proposition d’ un ami très proche de son père marque le début de sa vie en France. « Il m’ a suggéré d’ aller m’ occuper des chevaux d’un propriétaire à Maisons-Laffitte. J’ ai fini par accepter. » Cavalière d’ entraînement en France, elle rentre ensuite en Suisse pour travailler dans un restaurant. « Je travaillais durement, pour soutenir ma famille et mes 2 enfants, mais aussi car je n’ ai jamais cessé de rêver de devenir un jour propriétaire, me confie-t-elle. Être aux côtés des chevaux, c’ est une façon de faire revivre mon père, en moi et à travers moi. »
Sparkling Star et Jean-Marie Béguigné
Aujourd’ hui, Barbara fait partie du paysage de Chantilly. Chaque matin, elle assiste aux galops de ses chevaux, aux côtés de son entraîneur, Jean-Marie Béguigné, avec qui elle partage une exigence absolue de soin, de respect et d’ écoute de l’ animal. « L’ entraîneur idéal est arrivé après bien des essais. Au début de mon association avec Martina, nos chevaux étaient répartis dans plusieurs écuries. Mon père répétait souvent: ” on ne met pas tous les œufs dans le même panier”. Mais, au fil du temps, nos valeurs communes nous ont conduites à tout regrouper chez M. Béguigné. Il supporte très bien ma présence régulière. Nous parlons ensemble des engagements, des objectifs. Je ne suis pas certaine que beaucoup d ’ entraîneurs accepteraient cette proximité avec autant d’ ouverture! Pour lui, la santé, la récupération et le mental du cheval passent avant toute ambition sportive… parfois même un peu trop! » Barbara se souvient, amusée, de la fois où elle a dû insister pour faire recourir Opalus Road à seulement 10 jours d’ intervalle après une troisième place dans une Classe 3: le cheval s’ est imposé dans un Quinté+ sur la même piste, à Chantilly.
Chevaux de cœur et seconde chance
Parmi ses souvenirs de propriétaire, elle cite aussi Brouillard, un fils de Dark Angel acquis à réclamer, qui a offert à l’ écurie Sparkling Star un Quinté+ mémorable à Compiègne, monté par un Théo Bachelot tout en joie au passage du poteau, heureux de retrouver son protégé. Et puis Zenbati, lui aussi né à la maison. Quand je lui demande ce qui la touche le plus, entre la sérénité des entraînements matinaux et l’ adrénaline des jours de course, sa réponse est immédiate: « Les deux sont parfaitement complémentaires. Je ne veux pas paraître prétentieuse, mais je pense avoir un bon œil. Avec l’ expérience de l’ entraîneur et les sensations du cavalier d’ entraînement, ce sont les clés qui permettent de bien décrypter la forme d’ un cheval. L’ empathie, la finesse des cavalières d’ entraînement comme Jessy [Jolivet] et Elaura (Cieslik), qui montent certains de nos chevaux, peuvent faire toute la différence. »
Rêves et pedigrees
En près de cinq ans d’ existence, la casaque Sparkling Star n’ a pas encore brillé au sommet des grands classiques. Mais, dans le monde des chevaux, les tiroirs ne manquent jamais de rêves. « J’ adorerais voir Opalus Road remporter un Groupe 3. Je sais bien que ce n’ est pas un objectif simple mais, au mieux de sa forme, il pourrait, je crois, défendre son rang sans rougir. » Et le Qatar Prix de l’ Arc de Triomphe? « L’ Arc fait partie des rêves les plus intenses pour n’ importe quel propriétaire. Pour l’ instant, je me contente de l’ admirer à distance, c’ est une course spectaculaire. Pour l’ avenir… qui sait? Ascot est quant à lui un rêve dans le rêve, presque difficile à imaginer. Avoir un cheval pour le meeting d’ Ascot… What else? » Je l’ interroge enfin sur ses préférences en matière de pedigrees. « J’ ai toujours adoré Lope de Vega, mais il est devenu quasiment inaccessible. Parmi les étalons plus “commerciaux”, j’ aime beaucoup Hello Youmzain. De notre côté, un poulain vient de naître à l’ élevage – Martina élève depuis toujours, même si c’est à petite échelle. C’ est un gris très singulier, par Big Rock. Et à l’entraînement, nous avons un joli 2 ans par Torquator Tasso, Turronbati. C’ était à Tina de choisir le nom cette fois, et j’ ai été très émue qu’ elle choisisse une référence à un surnom qui m’ est dédié… mais c’ est une longue histoire », glisse-t-elle avec malice. Avant de se saluer, elle ajoute presque en confidence: « J’ ai souvent acheté des poulains ou des chevaux à réclamer qui me faisaient de la peine, à qui je voulais offrir de meilleurs soins, une seconde chance. Cela a parfois été source de discussions avec Tina, dont la vision n’ était pas toujours en phase avec la mienne, et je la comprends très bien. Mais si je dois être honnête: tous, du premier au dernier, m’ ont rendu ce pari un peu fou, en m’ offrant des bonheurs, petits ou grands. » Tout le meilleur pour cette dame unique. Lady Barbara.