Par Céline Gualde
Cette année, ils seront trois au départ du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, des ennuis de santé ayant rayé de la liste le quatrième larron, le plus connu en Europe, Shin Emperor. Trois candidats japonais sérieux, chacun vainqueur d’une belle course en amont du championnat du monde des pur-sang. Pour Alohi Alii, ce fut le Prix Guillaume d’Ornano (Gr.2), mi-août à Deauville, sous la selle de Christophe-Patrice Lemaire. Byzantine Dream s’est adjugé le Qatar Prix Foy (Gr.2) le 7 septembre à ParisLongchamp, sur le parcours de l’Arc et en battant le « Fabre » favori, Sosie. Enfin, Croix du Nord a remporté le Prix Prince d’Orange (Gr.3) le 14 septembre, toujours à ParisLongchamp.
Alors oui, la première victoire japonaise sera peut-être pour 2025 ! C’est en tout cas ce qu’espère Naohiro Goda, journaliste hippique vedette au Japon : « Il est très intéressant d’observer que les entraîneurs des trois chevaux japonais ont choisi des parcours différents pour aborder l’Arc. Il s’agit par ailleurs d’entraîneurs plutôt jeunes : Hiroyasu Tanaka (Alohi Alii) a trente-neuf ans, Takashi Saito (Croix du Nord) quarante-trois et Tomoyasu Sakaguchi (Byzantine Dream) quarante-quatre ans. De nouveaux acteurs tentent d’écrire l’histoire hippique japonaise en 2025 ! »
Les chevaux sont logés dans les écuries de Satoshi Kobayashi à Chantilly. Cet entraîneur connaît parfaitement les courses et les pistes de son pays d’adoption, ce qui est aussi un atout pour ses compatriotes ! Bénéficier de cette base arrière peut être un facteur déterminant.
Naohiro explique pourquoi l’Arc a une telle importance aux yeux des Japonais, qu’ils soient professionnels des courses ou turfistes : « Le but ultime de tout propriétaire, entraîneur ou éleveur dans notre pays est de remporter deux épreuves mythiques, le Derby et la Japan Cup. Elles se disputent sur 2 400m, la distance reine chez nous. Nous considérons que la plus belle course étrangère sur cette même distance est l’Arc, c’est la raison pour laquelle nous rêvons de la gagner. » Preuve de l’attachement des Nippons à la course, la JRA (Japan Racing Association) a annoncé que l’hippodrome de Tokyo sera ouvert gratuitement au public le 5 octobre pour la retransmission en direct sur grand écran de l’Arc.
El Condor Pasa fut le premier cheval japonais à faire l’arrivée de l’Arc, en 1999. Élevé dans le Kentucky pour son propriétaire Takashi Watanabe, le fils de Kingmambo est arrivé en France dès le mois d’avril, auréolé de sa victoire dans la Japan Cup (Gr.1) à l’automne précédent. Il était managé en France par le courtier Patrick Barbe, qui travaille avec le Japon depuis plusieurs décennies. Il avait d’ailleurs mis à disposition d’El Condor Pasa, hébergé à Chantilly chez l’entraîneur Tony Clout, un tout bon cheval pour lui servir de leader. À l’époque, lorsqu’un cheval japonais quittait le pays durant plus de soixante jours, il perdait le droit de disputer le programme de courses national. Mais Takashi Watanabe, le propriétaire d’El Condor Pasa, avait décidé dès le printemps que son crack courrait l’Arc puis deviendrait étalon.
Patrick Barbe se souvient : « El Condor Pasa a débuté en France le 23 mai, battu d’une tête dans le Prix d’Ispahan par Croco Rouge, avant de gagner brillamment un très bon Grand Prix de Saint-Cloud en devançant Tiger Hill, Dream Well, Sagamix et Borgia, excusez du peu ! Enfin, il a remporté un Prix Niel à trois partants. »
Dans l’Arc, le crack monté par Masayoshi Ebina a fait toute la course en tête. « Il aurait probablement gagné si son jockey avait respecté les ordres, mais il a placé son accélération beaucoup trop tôt. El Condor Pasa avait encore une longueur d’avance à deux cents mètres du but. Hélas, il a baissé de pied et Montjeu est venu lui souffler la victoire. » Les deux champions ont laissé leurs opposants à six longueurs et la déception des Japonais a été immense, même si Montjeu partait favori.
Le destin s’est montré cruel pour El Condor Pasa, mort de coliques à sept ans. Quel gâchis quand on considère que cet étalon a donné trois gagnants de Groupe 1 et cinq autres gagnants de Groupes pour ses deux seules années de production !
En 2006, un nouveau combattant nippon semblait en mesure de le venger : Deep Impact, considéré à l’époque comme le meilleur cheval jamais élevé en Asie. Associé au jockey star Yutaka Take il s’est élancé « écrasé d’argent », d’autant que la course ne comptait que huit partants. Cinq mille fans et cent cinquante journalistes japonais étaient présents à ParisLongchamp. Mais Deep Impact s’est incliné face à Rail Link, terminant troisième avant d’être disqualifié pour un contrôle antidopage positif. Patrick Barbe, qui faisait partie de l’entourage, raconte : « Deep Impact a perdu parce qu’il était malade. Il avait pris froid car son entraîneur, Yasuo Ikee, le sortait trop tôt le matin, dès 5h à la fin septembre ! Nous avons eu beau lui faire remarquer qu’André Fabre attendait, lui, qu’il soit 7h45 pour sortir son premier lot, il s’est entêté… Le cheval a donc reçu un traitement, avec l’épilogue que l’on connaît. »
Si El Condor Pasa et Deep Impact étaient d’authentiques cracks, Patrick Barbe estime que dans certaines éditions de l’Arc - les Japonais en ont disputé une vingtaine - le niveau des chevaux nippons était insuffisant. « Prenez Do Deuce. Il a eu des performances formidables au Japon, bien qu’en dents de scie. Il a même battu le phénoménal Equinox d’une encolure en 2022 dans le Derby japonais. Mais en France il n’a pris que la quatrième place du Qatar Prix Niel cette année-là, puis a terminé dix-neuvième et avant-dernier de l’Arc. On peut parfois se questionner sur le niveau réel des courses japonaises. »
Le grand pays des courses est toutefois passé tout près de la gloire dans le Prix de l’Arc de Triomphe à quatre reprises, échouant à une rageante deuxième place. Après El Condor Pasa, Nakayama Festa s’inclina de peu face à Workforce en 2010, à l’issue d’un duel d’anthologie dans la dernière ligne droite.
Puis, malgré son exceptionnelle qualité, Orfèvre ne fit pas mieux en 2012 et 2013. Lors de sa première tentative, l’alezan qui portait les couleurs de Sunday Racing - les mêmes que Croix du Nord - a été maintenu à l’arrière jusqu’à ce que son jockey Christophe Soumillon lui demande de porter son attaque à la sortie du dernier tournant. Très peu maniable, Orfèvre remonta brillamment ses adversaires… puis se mit à pencher inexorablement sur sa droite, jusqu’à heurter le rail ! La fenêtre de tir était trop belle pour l’opportuniste Olivier Peslier associé à Solémia.
Ce scénario catastrophe a grandement contribué à la légende des Japonais « maudits » dans l’Arc, d’autant que l’année suivante, Orfèvre tomba sur un os nommé Trêve ! « C’étais un authentique crack, mais avec beaucoup de tempérament. Une fois lancé, on ne pouvait plus le reprendre, analyse Patrick Barbe. C’est son caractère qui lui a coûté deux victoires. »
À noter qu’une casaque japonaise, celle de Hideo Yokoyama, a également pris la deuxième place de l’Arc en 1991… mais avec une jument entraînée en France ! Magic Night, pensionnaire de Philippe Demercastel, avait été achetée sur les conseils de Patrick Barbe après sa victoire dans le Prix Vermeille Escada. M. Yokoyama espérait tenir là une future gagnante de l’Arc, mais Suave Dancer, entraîné par John Hammond et monté par la star américaine Cash Asmussen, l’a battue de deux longueurs. L’excellente Magic Night a ensuite fini deuxième de la Japan Cup.
Cristian Demuro fait partie des pilotes d’exception ayant remporté deux fois le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, en 2020 avec Sottsass puis en 2023 avec Ace Impact. Il connaît bien le Japon où son frère Mirco a été jockey et où lui-même se rend pendant deux mois chaque hiver depuis plus de dix ans. L’actuel leader au classement de la Cravache d’or y monte les plus belles courses : « Il y a des Groupes 1 chaque semaine, et je suis associé à de bons chevaux que je monte ensuite à Dubaï ou aux États-Unis pour la Breeders’ Cup. » Pour Cristian les échecs japonais ne sont pas dus à la qualité des chevaux mais au terrain. « Chez eux, ils ne courent que sur des pistes plates, très fermes et très rapides. En France, ils sont souvent performants lors des préparatoires de l’Arc, mais le jour de la course elle-même le terrain est trop lourd pour leurs aptitudes. Leur méthode d’entraînement est très différente aussi : ils travaillent sur des pistes en copeaux de bois, en montant, sur des distances courtes, 800 à 1 000 mètres… Il y a un monde entre cela et les pistes des Lions ou des Aigles à Chantilly. » La piste de ParisLongchamp monte, descend, elle est technique et difficile à apprivoiser. Les jockeys japonais, habitués aux pistes plates et à une certaine « courtoisie » dans le peloton, sont-ils un frein au succès de leurs chevaux ? « Ils n’ont pas l’opportunité de développer leur faculté d’adaptation comme le font les jockeys européens », affirme Patrick Barbe. « Au Japon, les courses partent très vite, chacun trouve rapidement sa place, le rythme est plus fluide, explique Cristian Demuro. En France, on choisit de partir devant ou derrière, on peut décider de reprendre son cheval. C’est beaucoup plus tactique. Ça ne se passe par comme cela au Japon. » Les jockeys nippons sont peut-être dépaysés mais on observe que leurs collègues européens n’ont pas réussi non plus à faire gagner l’Arc à un cheval japonais !
Cette année, Cristian Demuro aurait pu être associé à Byzantine Dream dans le Qatar Prix Foy, mais il a dû décliner la proposition car il ne pouvait s’engager à monter ensuite le cheval de Kazumi Yoshida dans l’Arc. Byzantine Dream est, selon le jockey italien, la meilleure « cartouche » des Japonais pour 2025. Naohiro Goda partage ce point de vue : « Byzantine Dream a battu Sosie dans le Qatar Prix Foy alors qu’il faisait sa rentrée : on ne l’avait pas vu depuis le mois de mai. Il devrait avoir beaucoup progressé suite à cette course. Pour peu que le pénétromètre soit en dessous de 3,5, le Japon entrera peut-être dans l’histoire de l’Arc ! »
Ce pays investit tellement dans son élevage de pur-sang et « tourne autour du pot » depuis si longtemps que beaucoup lui souhaitent de décrocher enfin le Graal. Un Arc et un triomphe qui récompenseraient tant de décennies d’obstination !
Un vol long-courrier pour les cracks japonais
Faire voyager des chevaux depuis le Japon n’est pas une mince affaire, même si le processus est bien rodé. La STH-Hipavia, basée à Lamorlaye, est l’un des acteurs qui propose ce service aux cracks du bout du monde. Entretien avec François Chevalier du Fau, chargé de l’international pour cette compagnie depuis vingt-cinq ans.
Galorama. Comment se passe le voyage des chevaux depuis le Japon ?
François Chevalier du Fau. Air France n’ayant plus de liaison cargo depuis Tokyo, c’est la compagnie allemande Lufthansa qui achemine les chevaux depuis l’aéroport de Narita jusqu’à Frankfort. Il y a 11h30 à 12 heures de vol. À leur arrivée le matin en Allemagne, ils débarquent, franchissent le poste d’inspection frontalier, qui comprend une visite vétérinaire, puis se reposent toute la
matinée dans les boxes de l’aéroport, qui sont très confortables. Cette année, ils sont repartis vers 13-14 heures pour une dernière partie de voyage en camion et une arrivée à Chantilly dans la soirée. L’entourage d’un cheval a toutefois demandé à affréter un avion privé depuis Frankfort jusqu’à l’aéroport du Bourget pour éviter la portion routière du voyage. La confidentialité m’interdit évidemment de vous révéler lequel !
G. Comment les chevaux sont-ils installés dans l’avion ?
F.C.F. Ils sont dans des stalles capi-
tonnées en caoutchouc dont le design évoque un peu celui d’un camion deux places type master. Ils peuvent se voir, ont leur foin. Dans ces conditions, ils sont généralement très calmes. Un cheval peut éventuellement voyager avec son groom habituel,
selon les places disponibles dans le cargo. Mais il y a de toute façon obligatoirement un groom professionnel à bord qui connaît les règles de sécurité et le protocole : comment embarquer, débarquer, etc.
G. Mais votre rôle ne se limite pas à récupérer les chevaux à leur sortie de l’avion ?
F.C.F. Oh non, loin de là ! Cette année, les premiers chevaux japonais sont arrivés fin juillet, certains sont repartis, d’autres sont restés pour courir l’Arc… Je suis sur leur dossier depuis le mois de juin, en liaison avec nos correspondants au Japon. Outre le voyage en lui-même, que les clients règlent directement à la compagnie aérienne, il faut gérer les formalités d’importation, le sanitaire, les grooms, l’hébergement des chevaux et des accompagnants en France, la prise d’une assurance responsabilité civile qui est obligatoire durant leur séjour… Les chevaux voyagent souvent avec leur nourriture. Il faut donc la dédouaner à Frankfort, mais selon un processus différent du reste du matériel : les malles etc. Nous gérons aussi la réservation des galops d’essai auprès de France Galop. En résumé, nous sommes une agence de voyages pour les chevaux et leurs grooms. C’est très astreignant, car notre clientèle japonaise est exigeante, avec un grand souci du détail. Mais ce sont aussi des gens très respectueux, très organisés, avec lesquels j’ai plaisir à travailler depuis toutes ces années.
G. Que ressentirez-vous si un cheval japonais s’impose dans l’Arc le 5 octobre ?
F.C.F. Je serai très heureux ! Les Japonais aiment la France et lui sont fidèles, ils sont sérieux et apprennent chaque année. Ils méritent de gagner le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe un jour ! 200 à 250 000 euros
C’ est le coût du déplacement d’ un cheval japonais en vue du Qatar Prix de l’ Arc de Triomphe, incluant le transport aller-retour, les taxes et tous les frais annexes.
(source France Galop et Patrick Barbe)
Les « Arc incentives », coup de pouce financier aux candidatures japonaises
Rien de tel qu’un ou plusieurs Japonais au départ d’une course prestigieuse pour booster les paris ! Une épreuve française doit remplir trois conditions pour être proposée aux turfistes nippons : figurer dans le top cent au classement de la Fédération Internationale des Autorités Hippiques (IFHA), avoir au moins un concurrent japonais au départ, et que ce cheval soit doté d’un rating supérieur ou égal à 113. Ainsi, la présence d’Alohi Alii dans le prix Guillaume d’Ornano (Gr.2) le 16 août dernier à Deauville a permis la prise de paris sur ce Groupe 2 au Japon, course que le partenaire de Christophe Lemaire a d’ailleurs remportée.
France Galop a décidé, cette année,
de favoriser les candidatures japonaises en subventionnant le déplacement des chevaux les plus intéressants sportivement. « Nous sommes allés au Japon en avril pour y annoncer la mise en place de cette aide, précise Henri Pouret, directeur général délégué de France Galop. Il est essentiel pour le rayonnement de l’Arc que des Japonais soient au départ, or nous sentions une certaine résignation de leur part à l’idée de pouvoir remporter cette course un jour, notamment en raison du terrain à ParisLongchamp au mois d’octobre. Nous avons mis en avant lors de ce voyage les travaux de drainage qui étaient prévus sur la piste afin de la rendre plus homogène sur un tronçon stratégique de quatre cents mètres, depuis l’entrée du tournant de la fausse ligne droite jusqu’à six cents mètres de l’arrivée. Cette zone est située près d’un lac et présentait, en cas de terrain souple, une rétention d’eau plus marquée. » Des travaux réalisés durant l’été et susceptibles, selon France Galop, de convaincre l’entourage de pur-sang évoluant habituellement sur des pistes fermes.
Deux chevaux engagés dans Qatar Prix de l’Arc de Triomphe étaient éligibles aux « incentives ». Le voyage de Shin Emperor ayant été subventionné par l’Irlande, Byzantine Dream et Croix du Nord en ont bénéficié. Le déplacement d’Ascoli Piceno pour le Aga Khan Studs Prix Jacques le Marois a également été aidé.
France Galop ne souhaite pas divulguer le montant des incentives, dont on imagine qu’il peut évoluer selon le rating du cheval et donc l’intérêt sportif qu’il apporte aux épreuves. Ces subventions sont monnaie courante dans d’autres grands pays des courses comme la Grande-Bretagne et l’Irlande, chacun étant soucieux d’attirer les plus grands cracks.