ÉLEVAGE
Par Jocelyn de Moubray
Quoi qu’ il arrive le 5 octobre, les prétendants japonais au Qatar Prix de l’ Arc de Triomphe (Gr.1) ont déjà marqué les esprits en France. Croix du Nord, Alohi Alii et Byzantine Dream n’ ont pas seulement remporté leurs courses préparatoires, mais ils ont offert trois des meilleures performances de l’ année en France. Alohi Alii a remporté le Prix Guillaume d’ Ornano (Gr.2) sans opposition, avec 3,5 longueurs d’ avance après quatre mois d’ absence. Parmi ses battus figure Cualificar, deuxième du Qatar Prix du Jockey Club (Gr.1) et considéré comme l’ un des cinq meilleurs trois ans français. Byzantine Dream n’ a pas gagné aussi facilement, mais il n’ a eu aucune difficulté à devancer Sosie, multiple lauréat de Groupe 1, d’ une demi-longueur dans le Qatar Prix Foy (Gr.2) lors de sa rentrée après quatre mois. Le vainqueur du Derby Japonais, Croix du Nord, a dû lutter pour s’ imposer d’ une courte tête dans le Prix du Prince d’ Orange (Gr.3), mais il rendait du poids, n’ avait pas couru depuis trois mois et a réussi à triompher à la fois d’ un terrain très souple (3,9) et dans une épreuve avec un rythme lent. Croix du Nord a atteint une vitesse de pointe de 67,5 km/h et a parcouru les 400 derniers mètres 20% plus vite que la moyenne de sa course. Ainsi, malgré un terrain beaucoup plus souple que tout ce qu’ il avait connu jusquelà et un scénario de course inhabituel, il a quand même battu le meilleur 3 ans français, Daryz, tout en lui rendant un kilo. Tous trois possèdent des pedigrees typiques des meilleurs chevaux élevés au Japon. Croix du Nord est un fils de l’ étalon vedette Kitasan Black, qui a couru 20 fois de 3 à 5 ans, remportant la Japan Cup ainsi que deux Tennō Shō (Gr.1 sur 3 200 mètres). Sa mère, Rising Cross, a couru 32 fois en Angleterre, en France et aux États- Unis, terminant deuxième des Oaks et obtenant son meilleur rating en se classant cinquième du Prix Royal-Oak (3 100 mètres). Sa quatrième mère, Cley, était une demi-sœur du gagnant du Derby Blakeney. Byzantine Dream est un fils d’ Epiphaneia, qui a couru 14 fois de 2 à 5 ans, avec le St Leger (3 000 mètres) et la Japan Cup à son palmarès, tandis que sa mère a couru 21 fois de 2 à 6 ans, gagnant jusqu’ à 2 600 mètres. Sa quatrième mère, Rustic Belle, était une fille de Mr Prospector, lauréate d’ un maiden à 3 ans à Saint-Cloud pour Cheikh Mohammed et André Fabre. Enfin, Alohi Alii est issu de la cinquième et dernière génération du remarquable étalon Duramente, vainqueur des 2 000 Guinées et du Derby Japonais. Sa mère, Espoir, a couru 12 fois de 2 à 4 ans, obtenant des places de Groupe et de Listed jusqu’ à 2 200 mètres. Sa cinquième mère est Sun Princess, gagnante des Oaks et du St Leger et deuxième de l’ Arc de Triomphe 1983 derrière All Along.
CROIX DU NORD, ALOHI ALII ET BYZANTINE DREAM ONT OFFERT TROIS DES MEILLEURES PERFORMANCES DE L’ ANNÉE EN FRANCE.
Un système exigeant et un élevage restreint
Au Japon, la capacité à courir plusieurs saisons et sur des distances allant jusqu’ à 3 200 mètres est presque indispensable pour être considéré comme étalon. Le seul sprinter parmi les grands du moment est Lord Kanaloa, qui a aussi gagné un Groupe 1 sur 1 600 mètres. Les éleveurs japonais n’ hésitent pas à utiliser un cheval comme Kitasan Black, bien qu’ il soit nettement plus grand que la moyenne du haut de son 1,72 mètre. Les courses qui comptent le plus pour un futur étalon sont les épreuves Classiques et la Japan Cup. Le système des Groupes au Japon diffère de l’ Europe: il n’ a pas connu d’ expansion excessive. Les Groupes représentent 0,8% du total et les Groupes 1 seulement 0,15%. Pour obtenir les mêmes proportions en France, en Grande-Bretagne et en Irlande, il faudrait supprimer 244 Groupes, dont 59 Groupes 1, ce qui laisserait 100 Groupes et 19 Groupes 1 au total dans les trois pays, tous dotés de grands champs compétitifs comme c’ est le cas au Japon. Beaucoup des meilleurs chevaux japonais descendent de juments importées ces quarante dernières années, souvent par Teruya ou Katsumi Yoshida de Shadai et Northern Farm, tous deux faisant partie du groupe Shadai. Ce qui distingue l’ élevage japonais, ce ne sont pas seulement les critères de sélection et le programme de courses, mais aussi le rôle central joué par le groupe Shadai. En effet, parmi les trois prétendants à l’ Arc, Alohi Alii fait exception puisqu’ il n’ est pas la propriété du groupe, ni élevé par ses soins, bien que son père fasse la monte à Shadai et sa mère Espoir ait été élevée par Northern Farm de Katsumi Yoshida. Actuellement, le groupe Shadai compte 9 des 10 meilleurs étalons japonais, la seule exception étant Gold Ship de Big Red Farm. Entre ses trois haras, le groupe Shadai possède environ 15% des juments du pays et domine les plus grandes courses. Au moment où ces lignes sont écrites, il y a eu 84 vainqueurs de Groupe au Japon cette année, dont 10 de Groupe 1; 39 (46%) et 7 (70%) d’ entre eux ont été élevés par Shadai ou Northern Farm. Les clubs et syndicats du groupe - Shadai, Sunday et G1 Thoroughbred Clubs, ainsi que Shadai Group Owners - comptent parmi les plus influents du pays. Le groupe organise aussi la vente d’ été JRHA, la plus importante du Japon, où environ 450 yearlings et foals sont vendus, cette année à un prix moyen avoisinant 450 000 €. Traditionnellement au Japon, les meilleurs prospects pour les courses étaient vendus foals à l’ amiable peu après la naissance. Shadai a joué un rôle clé dans le développement des ventes aux enchères: parmi les 84 vainqueurs de Groupe en 2025, 14 (17%) ont été achetés lors de la Summer Sale et 7 (8%) dans d’ autres ventes, dont la plus importante est la Hokkaido Summer Sale. En revanche, seulement 30% des foals sont présentés aux ventes aux enchères, contre environ 65% en Grande-Bretagne et en Irlande, et 50% en France. Ainsi, même si l’ élevage japonais, et particulièrement Shadai, sont désormais reconnus comme des leaders mondiaux, il reste difficile pour les acteurs étrangers d’ acquérir les meilleures lignées. Coolmore, les Wertheimer & Frère et quelques autres éleveurs européens envoient chaque année des juments à la saillie au Japon, bien que ce soit une entreprise coûteuse avec des taxes à payer pour réexporter les chevaux vers l’ Europe. Les résultats ont été spectaculaires avec des vainqueurs Classiques et étalons comme Study of Man, Saxon Warrior et Auguste Rodin issus du petit nombre de foals rapatriés. Lorsqu’ il arrivera enfin, le vainqueur japonais de l’ Arc ne fera que confirmer la transformation de l’ élevage japonais en un leader mondial, une réalité évidente depuis des années. Croix du Nord, Alohi Alii et Byzantine Dream n’ en sont que les derniers exemples éclatants.
Croix du Nord, à la corde, dans le Prix du Prince d’ Orange (Gr. 3). © APRH