STÉPHANE PASQUIER « Je voudrais que les courses aillent tellement bien, qu’ on embauche plein d’ anciens jockeys pour des rôles d’ encadrement »
AMBRE MOLINS « Dans notre sport, la santé mentale n’ est pas suivie, sauf si on le décide »
CHRISTOPHE SOUMILLON 5 minutes
BERTRAND LESTRADE Association des Jockeys: Avoir besoin d’ aide n’ est pas faire preuve de faiblesse
THIERRY JARNET AFASEC: La santé mentale chez les jockeys est très forte, dans le sens sollicitée
Par Céline Gualde
À 47 ans, il est toujours dans le top-ten des jockeys français. Un enfant chéri des courses: les fées ont saupoudré une bonne dose de talent sur son berceau et il n’ a, jusqu’ à une période récente, jamais eu à se battre contre le poids. De l’ Arc de Triomphe 2006 (Rail Link) au Jockey Club 2018 (Study of Man) en passant par le Prix de Diane 2017 (Senga) et le Breeders’ Cup Mile 2014 (Karakontie), le crack-jockey a remporté les plus belles courses et porté les plus grandes casaques. Il considère que « le mental est plus important que le physique, car si ton esprit va loin, ton corps le suit. » Stéphane Pasquier est né à Nanterre, près de Paris. « Dans mon quartier, j’ étais le plus petit, celui qu’ on met en haut de l’ arbre! Mais j’ ai réussi à me retrouver à un endroit où ce complexe est devenu une force. » Lorsqu’ il a débuté son apprentissage chez Robert Collet, à seize ans, son mètre soixante était en effet un atout!
Le caractère bien trempé du gamin dénotait, en revanche, dans le paysage: « Je n’ ai pas toujours été bien accepté dans ce milieu, car au départ j’ étais un peu sanguin. Cela m’ a donné une carapace et maintenant tout coule sur moi. J’ ai l’ impression d’ avoir assez de mental pour vivre ma vie sans trop de pression, justement parce que j’ ai forgé mon caractère dans le dur. Je travaille avec les mêmes personnes depuis très longtemps et cela m’ aide: on vit les bons moments ensemble, les mauvais aussi. Et puis chaque coup dur te permet de mieux encaisser le prochain. »
« JE VOUDRAIS QUE LES COURSES AILLENT TELLEMENT BIEN, QU’ ON EMBAUCHE PLEIN D’ ANCIENS JOCKEYS POUR DES RÔLES D’ ENCADREMENT »
Les expériences de Stéphane Pasquier à l’ étranger ont été déterminantes dans sa construction mentale: « J’ ai notamment monté en Inde dans les années 2010 et ce dont j’ ai été témoin m’ a réveillé. Là-bas, même la personne qui vit dans la rue est souriante et semble heureuse de ce qu’ elle a. Quand j’ affronte une épreuve, comme une fin de contrat par exemple ou qu’ on me retire la monte d’ un cheval alors que j’ y mettais tout mon cœur, je me souviens qu’ il y a des gens bien plus malheureux que moi et j’ arrive à me protéger. J’ ai confiance en moi, précise le Cantilien. Je sais ce que je vaux mais je suis très critique envers moi-même, ce qui m’ aide à conserver la confiance. Je revisionne systématiquement toutes mes courses, et si je suis battu d’ un nez je me demande pourquoi. » Le confort mental de Stéphane passe aussi par une maîtrise de son emploi du temps: « Chez mon patron Robert Collet, j’ ai été construit en tant que jockey parisien. On m’ a appris qu’ il y a d’ autres professionnels qui travaillent en province et qu’ on ne doit pas leur prendre leur gagne-pain. Courir frénétiquement d’ un hippodrome à l’ autre pour engranger les victoires et battre des records, ce n’ est pas mon truc. Je préfère préserver des moments de partage avec ma famille – ma femme Olivia, nos deux enfants et mes proches, car cela fait partie de mon équilibre. » Cela n’ a pas empêché Stéphane d’ être Cravache d’ or en 2007. Stéphane Pasquier prêche pour que les jeunes jockeys d’ aujourd’ hui soient mieux épaulés par l’ institution que leurs aînés, même s’ il les juge trop impatients de monter en courses: « J’ aimerais avoir un rôle de grand frère envers eux mais ils ne m’ écoutent pas, c’ est une génération pressée de réussir tout vite! » D’ où un risque accru de se brûler les ailes…
« Il me semble que les jeunes d’ aujourd’ hui sont un peu mieux suivis que nous ne l’ étions. Plus on mettra de choses en place pour eux concernant la préparation mentale, le suivi du poids, la gestion des finances, mieux ce sera. Au début de ma carrière, je gérais très mal mes revenus par exemple. J’ aurais pu mettre plus d’ argent de côté si j’ avais été mieux conseillé. Je voudrais que les courses aillent tellement bien, qu’ on embauche plein d’ anciens jockeys pour des rôles d’ encadrement. Des gens vers lesquels ceux qui se retrouvent désorientés à la fin de leur carrière après avoir passé leur vie sur le toit du monde pourraient se tourner. »
« LE MENTAL EST PLUS IMPORTANT QUE LE PHYSIQUE, CAR SI TON ESPRIT VA LOIN, TON CORPS LE SUIT. »
Par Loïc Stecher Chocron
Galorama. Quel est le premier mot qui vous vient à l’ esprit lorsqu’ on évoque la santé mentale des jockeys?
Ambre Molins. Tabou, sans aucun doute. La santé mentale des sportifs est un élément dont on ne parle pas assez. De mon point de vue, notre entourage professionnel l’ évoque comme une certaine fragilité. Or, depuis l’ apprentissage, on nous demande d’ être physiquement et mentalement très durs. Dans notre sport, la santé mentale n’ est pas suivie, sauf si on le décide.
G. Votre propre santé mentale a-t-elle déjà été atteinte?
A. M. Oui bien sûr. Honnêtement, je n’ ai pas vu mes parents pendant des années. J’ ai fini par grandir seule, en partant très tôt de la maison familiale. J’ ai eu du mal à leur consacrer du temps, mais ils m’ ont comprise et m’ ont permis d’ être là où j’ en suis aujourd’ hui. Je pense aussi que la réussite demande un certain égoïsme. Mais la vie vous rappelle très vite quelles sont vos priorités. Lorsque vous êtes à l’ hôpital, c’ est votre famille qui veille sur vous. Je pense que la santé mentale n’ est pas enseignée à l’ AFASEC. En tout cas, ce n’ était pas d’ actualité quand j’ y étais. Peut-être que cela a évolué. En tant que jeune, on nous a bassinés de multiples phrases de « coriaces ». Cela a été dur, oui, mais en même temps, cela m’ a permis de grandir vite.
G. Comment gérez-vous les succès et vos périodes de méforme?
A. M. La victoire n’ est pas quelque chose d’ extraordinaire. Je pense que je le vis plutôt normalement, en le savourant justement. À l’ inverse, lorsque les échecs se multiplient, j’ ai tendance à me renfermer sur moi-même. Je me remets beaucoup en question et j’ ai besoin de me recentrer.
G. Et votre poids?
A. M. La pesée est primordiale. Je l’ effectue plusieurs fois par jour. Connaître son corps est tellement important pour nous, jockeys, sportifs de haut niveau. Cela demande des efforts au quotidien. D’ autant plus qu’ il faut jongler avec les transports, les horaires parfois à rallonge, les montes du jour. La nutrition est capitale mais pas que. J’ ai la chance d’ avoir un coach sportif, deux kinésithérapeutes, trois masseuses, un coach mental, une acupunctrice, une réflexologue, deux ostéopathes, une magnétiseuse ainsi qu’ un médecin généraliste. Je peux aller loin pour m’ améliorer et durer.
Par Véronique Verva pour Karisma Consulting
« Il faut parfois avoir un oeil extérieur pour avoir les bons conseils pour se surpasser ». Véronique Verva pour Karisma Consulting a rencontré le crack jockey Christophe Soumillon pour évoquer la santé mentale dans les courses hippiques avec un regard passionnant de sportif, sur un sport de haut-niveau. « La santé mentale, on y pense pas beaucoup. Comme on fait un métier où tout est quand même assez répétitif tous les jours, même si on change de lieu et de chevaux, on a une tendance vouloir toujours rechercher le perfectionnement et la victoire, ce qui en général fait que l’ on se sent bien mentalement et physiquement. Malheureusement, quand on traverse des périodes où l’ on gagne moins, on est moins en forme et cela commence souvent à jouer sur le physique et le mental. À partir de ce moment là, c’ est clair qu’ on se rend compte que nous avons des défaillances, mais on ose pas trop en parler, ou pas trop y penser pour éviter de plonger. (…) J’ ai eu la chance dans certaines périodes de ma carrière d’ avoir des personnes qui m’ ont conseillées pour justement apprendre à gérer certains domaines dans lesquels j’ étais un peu moins stable que d’ autres, où parfois quand j’ avais du mal à gérer mes émotions ». « Moi c’ est clair que d’ avoir de l’ air frais et profiter de la nature, c’ est ce qui me fait le plus grand bien. Aujourd’ hui avec les poneys et l’ académie, j’ ai retrouvé une autre facette qui me permet de me faire du bien psychologiquement et physiquement. On se découvre au final constamment dans la vie ».
Par Serge Okey
Galorama. Qu’ est-ce qui prime entre le talent et le mental?
Bertrand Lestrade. Je suis d’accord avec Teddy Riner quand il dit que « c’ est du 50 / 50 ». Personnellement, je l’ ai réalisé assez tard. J’ ai espoir que dans cinq ans, on se dira: mais comment a-t-on pu se préparer ainsi? Il y a du mieux, mais on reste très en retard en France sur cet aspect-là. Chez nous, toute la préparation est basée sur le physique, le poids. La préparation mentale est quasiment inexistante. Il y a du boulot!
G. Que préconisez-vous?
B. L. Déjà, une vraie prise de conscience. En France, il n’ y a pas de sport-études comme dans les autres disciplines. Paradoxalement, on a les meilleurs jockeys. Mais ils sont souvent issus du sérail. Or, à 17-18 ans, tu peux te retrouver plongé dans le grand bain sans y être préparé, sans aucune arme pour gérer l’ argent qui te tombe dessus ou les ressorts de la communication.
G. Parlez-vous de tout cela entre jockeys?
B. L. Pas trop. Avant, c’ était plus festif, fraternel, moins professionnel. Aujourd’ hui, la multiplication des réunions a fait que tu n’ as plus vraiment de copains. C’ est la rivalité qui prévaut, dans le respect bien sûr. Le côté positif, c’ est qu’ on tend plus vers le sport de haut niveau, avec une meilleure préparation. Mais la pression a décuplé. Beaucoup de propriétaires sont des investisseurs, qui veulent du résultat très vite et se tournent en priorité vers les premiers jockeys. Cela n’ aide pas à mettre en selle des jockeys moins expérimentés.
G. On dit que dans le trot, les stars sont les chevaux, et que dans le galop, ce sont les jockeys: êtes-vous d’ accord avec cela?
B. L. Le jockey est la dernière roue du carrosse. Quand un cheval gagne, c’ est grâce à lui. Quand il perd, c’ est de sa faute. Il y a plus d’ offre (jockeys) que de demande. Dès lors, on se retrouve vite « squeezé ». Et puis les courses n’ ont plus le monopole du jeu. Avant, c’ était le seul sport sur lequel on pouvait parier. Avec Christophe Soumillon et Olivier Peslier, il y avait matière à amener la lumière sur notre profession. Le rugby a su le faire avec Antoine Dupont. Les courses ont besoin de leaders, de personnes auxquelles le public peut s’ identifier.
G. L’ actualité a montré que l’ après-carrière pouvait être un moment très difficile, sinon dramatique…
B. L. Passer de la lumière à l’ ombre est un cap délicat auquel les jockeys ne sont pas préparés. 90% arrêtent avec la boule au ventre. Évoquer ce genre d’ appréhension ne fait pas partie de la culture des courses. On l’ a vu en début d’ année avec des issues effectivement dramatiques, hélas. C’ est comme ça que certains tombent dans la dépression. Sous l’ impulsion du D François Duforez, un expert lié à l’ INSEP et à l’ Institut national du football de Clairefontaine, c’ est ce qui nous a incités à ouvrir une cellule à destination des jockeys à Maisons-Laffitte.
G. De quoi s’ agit-il exactement?
B. L. L’ Institut médical et sportif (IMES): un cabinet pluridisciplinaire de santé et de sport. On a déjà un préparateur mental, un préparateur physique, un nutritionniste et un kiné-ostéopathe, bientôt des neurologues et des machines dernier cri d’ ici la fin de l’ année. Le principe, c’ est de créer des bonnes habitudes chez les jockeys de demain. Mettre des spécialistes et des outils à leur disposition, leur faire savoir haut et fort qu’ avoir besoin d’ aide, ce n’ est pas faire preuve de faiblesse. On réfléchit à une belle inauguration.
G. Le jockey est quelqu’ un de seul par définition?
B. L. Oui. Avec l’ international de rugby Maxime Machenaud, on s’ est essayé à trouver des points communs entre nos deux disciplines. Il était très surpris de voir à quel point nos univers sont différents. On est seul face au succès, face à la défaite. Et les moments fastes ne sont pas forcément les plus faciles à gérer. Face aux coups durs, il y a la résilience. Le succès, ça ne s’ apprend pas. À l’ association, Thierry Gillet et nos secrétaires sont à l’ écoute des questions de toutes sortes: conseils administratifs, importance des réseaux sociaux… L’ attitude est primordiale. On est un des rares sports concernés par un agrément. Une bagarre en boite de nuit et ta vie personnelle peut vite déteindre sur ta vie professionnelle…
G. Le danger fait partie intégrante de l’ obstacle: comment composez-vous avec?
B. L. On a un côté un peu kamikaze. On grandit avec. Après un gros accident, consciemment ou non, l’ approche évolue. À Auteuil par exemple, après être tombé une fois bêtement à la rivière, inconsciemment ensuite je lâchais la main. Un endroit où on s’ est fait très mal, on l’ enfouit dans son esprit, mais ça marque. C’ est pour cela qu’ il faut inciter à sortir des non-dits. Ce n’ est pas toujours les plus doués qui font les meilleures carrières. Comme les chevaux, ce sont les plus complets.
G. Vous sortez d’ un long repos forcé: mentalement, comment avez-vous préparé votre retour?
B. L. Je sors de trois mois de break. La veille du Grand Steeple-Chase, j’ ai eu un énorme KO technique (ndrl: une chute dans le Prix Saint- Sauveur avec Ocre, fautive au petit open-ditch). Ce n’ est peut-être pas pour rien que j’ ai fait une crise de lumbago une semaine après. On intériorise beaucoup, c’ est dur à encaisser. J’ ai été inerte deux minutes et j’ ai traversé un trou noir d’ une demi-heure. Je m’ en voulais de « planter » messieurs Papot et Nicolle. Je me suis mis plus de pression à conseiller Clément (Lefebvre), qui m’ a remplacé au pied levé, que si j’ avais couru. J’ étais tellement soulagé après sa victoire.
G. Travaillez-vous, vous-même, avec un coach mental?
B. L. Avec M. Cabrera (expert fédéral), qui va travailler avec nous à l’ institut, il est génial! Avec lui, j’ ai fait tout un travail sur qui je suis, ce que je recherche, sur mon équilibre et mes envies, ma façon d’ être en accord avec moi-même, la dose de sacrifices en regard de mes aspirations, l’ approche de la victoire et de la défaite, l’ estime de soi. C’ est compliqué de mélanger qui on est, et ce qu’ on fait. Ce n’ est pas parce qu’ on perd qu’ on devient un mauvais jockey. Avant, je voulais monter 400 fois par an. Aujourd’ hui, je suis plus en quête d’ équilibre.
Par Loïc Stecher Chocron
Septembre était synonyme de rentrée des classes, même pour Thierry Jarnet! Pourtant, le crackjockey n’ a plus besoin d’ apprendre et d’ être élève. Au contraire, il est passé de l’ autre côté, non pas l’ enseignant méchant, mais disons le « coach ». Un mentor cool, diplomate aussi, qui sait se montrer ferme quand il le faut. Pour certains de ses élèves, il est même parfois le deuxième papa. « Oui, il est vrai que je suis parfois le deuxième père pour ces jeunes. Mon programme consiste à épauler plusieurs jeunes jockeys dans différentes facettes de leur métier. Cela passe par l’ image que l’ on donne aux autres, mais aussi par la diététique, le comportement avec les patrons et collègues par exemple. L’ an passé, douze jeunes venus du plat et de l’ obstacle ont suivi la formation. Il faut être sélectionné. Toutes les deux semaines, nous organisons une visioconférence sur un thème précis avec un invité. Et toutes les semaines, pendant une heure, j’ ai un entretien individuel avec l’ élève. » Le programme dure six mois et est ouvert à tous les élèves des écoles AFASEC de France, à condition d’ être retenus, à l’ issue d’ un examen. « Il faut avoir déjà monté en courses. C’ est l’ un des critères pour accéder au programme. À la fin de ma carrière de jockey, je me suis dit: c’ est l’ heure de transmettre ton savoir, tes acquis. J’ ai proposé cela à l’ AFASEC, qui a validé le projet. Les jeunes sont demandeurs. »
Thierry Jarnet est bien conscient des enjeux concernant la santé mentale des jockeys. Il revient sur le décès d’ Alexandre Roussel, un choc. « Deux jockeys se sont suicidés cette année, dont un ami proche. J’ étais en communication avec Alexandre jusqu’ à une semaine avant sa mort. La santé mentale chez les jockeys est très forte, dans le sens sollicitée. C’ est le jour où tout s’ arrête, lorsque vous ne montez plus en courses, que vous sentez cela encore davantage. J’ ai fait en sorte de soulever le problème auprès des instances pour qu’ elles interviennent. Avec France Galop, l’ AFASEC et l’ Association des Jockeys, nous nous réunissons régulièrement et travaillons sur le sujet. Je pense que tout le monde prend cela très au sérieux et le problème à bras-le-corps. Les choses vont se faire rapidement. C’ est même vital! Des accès à des aides psychologiques devraient par exemple voir le jour, et des tests psychologiques pour renouveler les licences devraient être mis en place. »
JE PENSE QUE TOUT LE MONDE PREND CELA TRÈS AU SÉRIEUX ET LE PROBLÈME À BRAS- LE-CORPS. LES CHOSES VONT SE FAIRE RAPIDEMENT. C’ EST MÊME VITAL!