LA SANTÉ MENTALE SANS TABOUS EN GRANDE-BRETAGNE
JACOB PRITCHARD-WEBB « Être accompagné pour mieux avancer »
CHRISTOPHE LEMAIRE « Les jockeys sont livrés à eux-mêmes »
Par Katherine Ford
En Grande-Bretagne, on a bien assimilé que la question de la santé mentale est une question de vie ou de mort. Depuis 2001, au niveau national, une semaine tous les ans est dédiée à attirer l’ attention du grand public sur l’ importance de la santé mentale. Cette Mental Health Awareness Week, lancée par l’ association Mental Health Foundation, vise à lutter contre la stigmatisation et à aider les gens à comprendre et à soigner leur santé mentale et celle d’ autrui. Chaque année au mois de mai, des millions de personnes participent à des activités pour récolter des fonds, sensibiliser la communauté et soutenir ceux qui souffrent.
ce sujet. Un sujet qui a toujours existé dans notre milieu où, compétitions, régimes et blessures exercent une pression parfois insoutenable sur ses acteurs. Il faut rappeler que Fred Archer, jockey légendaire et titulaire de 13 Cravaches d’or pendant le règne de la reine Victoria, s’est suicidé à l’âge de 29 ans. Durant le XIXe siècle, on passait l’acte sous silence. Heureusement, c’est loin d’être le cas aujourd’hui, mais il y a urgence après la disparition en 2020 de deux jockeys d’obstacle récemment retraités, Liam Treadwell, vainqueur du Grand National 2009 avec Mon Môme, et James Banks. Loin de l’attitude « circulez, il n’y a rien à voir », la Professional Jockeys Association (PJA) a pris le sujet à bras-le-corps et propose un réseau de soutien à ses membres. Sur son site thepja.co.uk on peut lire que 160 jockeys ont sollicité de l’aide proposée par la PJA. Cette aide prend plusieurs formes : l’association collabore avec « Sporting Chance », une organisation de santé mentale spécialisée pour les sportifs, avec une ligne téléphonique disponible 24h / 24 - 365 jours par an, des séances personnalisées avec un professionnel de la santé mentale, une cellule de soutien contre les problèmes d’addiction, ou encore l’accompagnement par un psychologue sportif. Afin d’apporter une sérénité qui favorise une bonne santé mentale, la PJA accompagne ses jockeys dans des domaines tels que la gestion financière, l’assurance, l’acceptation et l’accueil des minorités dans les courses, et l’après-carrière de sportifs. Ce dernier dossier est géré par le Jockeys Education and Training Scheme ou JETS (Programme de formation et d’éducation des jockeys), une organisation caritative dont la mission est d’aider les jockeys à préparer une carrière après la retraite sportive. Cela passe par des conseils et coaching pour définir un projet professionnel, trouver des formations, bourses et parrainages. L’une des récentes success-stories est celle de Josh Crane, ancien apprenti-jockey puis cavalier d’entraînement chez Godolphin, converti en pilote d’avion grâce au soutien de JETS.
Ces structures de soutien sont adaptées à des sportifs de haut niveau, et les jockeys britanniques sont considérés comme tel. Mais ce statut apporte aussi son quota de difficultés. Très visibles grâce à une large médiatisation, les jockeys sont souvent victimes d’abus sur les réseaux sociaux et ce sujet est également traité par la PJA qui accompagne les membres dans la gestion de leurs comptes et la dénonciation officielle des messages offensant.
En plus des actions de la PJA, l’association Injured Jockeys Fund joue aussi un rôle important auprès de tous les jockeys et anciens jockeys en matière de santé mentale, en proposant thérapies ou programmes de soutien, en visioconférences ou sur place aux centres régionaux de Lambourn, Malton ou Newmarket.
Le sujet ne se limite pas aux jockeys, la preuve malheureusement avec une série de suicides ces dernières années de cavaliers d’entraînement en Angleterre. L’œuvre caritative Racing Welfare prend en charge cette partie de la population et multiplie les initiatives à travers le pays ou en ligne pour épauler le personnel des écuries, pendant la fameuse semaine de santé mentale, mais aussi les 51 autres semaines de l’année.
Par Cécile Adonias
Galorama. Lorsque vous étiez jockey, aviez-vous un coach mental pour vous accompagner ?
Jacob Pritchard-Webb. Non, je n’en avais pas et j’aurais aimé en avoir un. Dès mon plus jeune âge, cela a été difficile. Que ce soit une mauvaise monte ou une chute, même si ce n’était pas de ma faute, je m’en voulais et je me blâmais. Et lorsque vous avez 2h30 de route pour rentrer, que vous êtes déshydraté, que vous n’avez pas mangé, votre esprit peut laisser libre cours à toutes les pensées négatives.
G. Après votre accident, avez-vous consulté un coach mental ou un psychologue ?
J.P.-W. Durant les six mois à l’hôpital en France, j’ai pu consulter un psychologue. Puis je suis rentré en Angleterre. Pendant un an, j’ai été très concentré sur ma rééducation, ce qui m’a beaucoup occupé mentalement. En 2022, j’ai parcouru 140 miles à vélo à main dans le cadre d’une opération caritative. Ensuite, je me suis senti un peu perdu et j’ai consulté un psychologue via des associations spécialisées dans les blessures à la moelle épinière, tout ceci gratuitement pendant 35 séances. Nous pouvions parler de tout, du travail, de la famille, des amis, de mon handicap. Cela m’a beaucoup aidé. Il est important de se faire accompagner, le facteur temps joue beaucoup. J’ai pu me rendre compte que je n’étais pas seul dans cette situation et que c’était normal d’être en colère. J’ai compris que cela allait être difficile tout le reste de ma vie mais qu’il fallait l’accepter. Respirer un grand coup et avancer !
Être encadré m’a permis de réaliser tout le chemin parcouru. Avant, je montais avec peu de chance de réussir, et maintenant, je fais des choses auxquelles je n’aurai jamais pensé. J’ai probablement une meilleure vie à présent. Je voyage, je travaille pour Skysport et d’autres médias, je suis courtier, tout cela « à cause » d’un accident. J’ai la chance d’être bien entouré de ma famille et de mes amis. Beaucoup de gens m’aident et m’encouragent au quotidien. Je me dis que cela aurait pu être pire. Les premiers jours après la chute, mon bras gauche était également paralysé. J’essaie de voir le côté positif des choses.
DANS CE SPORT, ON DIT SOUVENT QU’ ON MEURT DEUX FOIS. LA PREMIÈRE QUAND VOUS PRENEZ VOTRE RETRAITE, LA SECONDE QUAND LA VIE VOUS QUITTE
G. France vs Royaume-Uni ?
J.P.-W. Je pense qu’il y a plus de structures et d’encadrement en Angleterre. Grâce aux associations, il y a maintenant des psychologues, et si je montais toujours, je les consulterais. Il y a désormais trois centres de rééducation en Angleterre qui sont financés via des dons, des opérations caritatives ou des levées de fonds. Les jockeys professionnels comme les amateurs y ont accès gratuitement. Il y a généralement une piscine, une salle de gym, de massage, et des psychologues. La problématique, c’est que vous avez des jeunes qui depuis leur enfance rêvent de devenir jockey. Cela prend des années avant que ça ne se concrétise, pour ceux qui ont de la chance, et du jour au lendemain, tout peut s’arrêter. Beaucoup de personnes n’obtiennent pas ce qu’ils souhaitent et n’ont pas une carrière satisfaisante. Dans ce sport on dit souvent qu’on meurt deux fois. La première quand vous prenez votre retraite, la seconde quand la vie vous quitte. Nous avons besoin de plus de structures et d’accompagnement pendant et après la carrière de jockey. Je souhaiterais en profiter pour remercier le Injured Jockeys Fund and la Matt Hampson Foundation qui m’ont accompagné.
Par Paul Casabianca
Galorama. Vous êtes arrivé au Japon il y a plus de dix ans. Comment est gérée la santé mentale des jockeys là-bas ?
Christophe Lemaire. Que ce soit en France ou à l’étranger, je ne connais pas de juridictions, au sein des institutions, où il y a des cellules spécialisées pour les jockeys pour justement gérer l’aspect mental. Je ne veux pas leur jeter la pierre, mais ce n’est pas dans la culture ni dans les esprits d’évoquer ce sujet. C’est aussi le cas dans d’autres sports, comme le rugby, mais les jockeys, pour le coup, sont quand même livrés à eux-mêmes. On peut devenir une vedette à 17 ans et gagner beaucoup d’argent, ce qui n’est pas toujours facile à gérer. Dans les temps faibles, le doute peut s’installer très très vite, même si vous êtes en réussite. Il suffit que pendant deux jours de suite ça se passe mal et le doute s’installe.
Le doute pour un jockey, c’est redoutable.
G. Avez-vous déjà eu l’occasion de consulter un coach mental ou un psychologue au cours de votre carrière ?
C.L. Oui, j’ai déjà eu l’occasion de consulter un coach mental. J’avais lu un livre écrit par M. Vaillant consacré aux joueurs de tennis. J’ai passé deux ou trois entretiens avec lui et je me souviens qu’un jour il m’a dit, lorsque j’étais allé le voir après la signature d’un gros contrat : « Qu’est-ce que tu as perdu en récupérant ce contrat avec ce propriétaire ? » Je n’avais pas su quoi répondre. Il m’a dit « tu t’es enlevé le droit à l’erreur ». J’ai su que, désormais, j’allais monter avec mon conscient plutôt que mon inconscient, et dans le sport de haut niveau, il faut toujours agir avec son inconscient, agir instinctivement. Dès que l’on réfléchit, c’est trop tard.
G. À 46 ans, vous êtes une véritable star mondiale des pelotons. Quels conseils donneriez-vous à de jeunes jockeys ?
C.L. Je crois que le plus important, c’est l’entourage. J’ai eu la chance de discuter avec mes parents et mon épouse quand ça n’allait pas. Ils ont su trouver les mots pour me remotiver et me rassurer surtout. Après, quand on est jeune, c’est difficile d’aller se confier. J’ai connu des hauts et des bas comme tout le monde, mais il faut rester humble et garder à l’esprit que la réussite peut être éphémère, et donc assurer ses arrières. Quand on a de l’ambition et que l’on veut accéder au haut niveau, il est important de se préparer physiquement et mentalement et ne pas hésiter à faire appel à des structures spécialisées ou à des coachs mentaux le cas échéant. Avec un corps sain dans un esprit sain, on peut réaliser de belles choses.