MIND(RE)SET N°13 Octobre 2025 | A la une - Partie 2/2

La santé mentale

AGENTS DE JOCKEYS, SEULE BONNE OREILLE?


ANTHONY GRUEAU

Par Mélodie Janvier

Journaliste, commentateur, auctionner, Anthony Grueau et aussi, et surtout, agent de jockey au trot.

Quand on lui pose la question de la santé mentale chez les jockeys, l’agent répond : « Un jockey, pour qu’il soit performant, il doit être bien dans sa peau, dans sa tête et dans sa vie ». Et pour lui, c’est aussi l’une des nombreuses casquettes de l’agent d’accompagner ses pilotes sur le plan mental. « Le métier d’agent, ce n’est pas seulement répondre au téléphone et trouver des montes. C’est faire le papier, regarder les courses, gérer les entraîneurs, débriefer avec le jockey. Et puis c’est aussi être le grand frère, le père, le psychologue. Je dirais que je passe deux tiers de mon temps à faire mon travail d’agent et un tiers celui de coach. » Une répartition qu’il explique de la manière suivante : « C’est peut-être aussi parce que ce sont des amis avant d’être des relations professionnelles. Ils connaissent ma famille et moi je connais la leur. Pour que cela marche, tu es obligé de t’impliquer à 200 %, alors si ce n’était pas des amis, ça serait difficile de s’investir autant. On met sa vie entre parenthèses, il faut le dire ». 

Dans la team d’Anthony, il y a des profils bien différents de jockeys : « chacun a sa personnalité, certains vont aimer être challengés, d’autres, au contraire, auront besoin d’être rassurés ou encouragés. Certains ont également besoin que toutes les planètes soient alignées pour être performants. Il y a aussi une différence entre ceux qui sont déjà père ou qui vont l’être et souhaitent passer du temps avec leurs familles, et ceux qui ont la tête dans le guidon pour essayer de franchir un cap. » Anthony a sa méthode pour les faire parler, bien qu’il reconnaisse ne pas toujours avoir les bons outils pour cela et que d’être formé pourrait permettre de mieux accompagner : « À force de travail, on sait comment les appréhender. J’essaie souvent de les faire parler, sans qu’ils ne s’en rendent compte, probablement parce qu’on échange comme des amis et non comme des collègues de travail, finalement, ils ne se rendent pas compte que cela s’apparente davantage à du coaching. » Pour lui, c’est un sujet dont les jockeys ne se préoccupent pas vraiment : « Je ne crois pas qu’ils y pensent, d’autant plus quand ils sont sur les rails. Et puis ils n’ont pas vraiment le temps de faire autre chose que de courir, et ne prennent pas le temps non plus. Je pense que c’est aussi dans les mœurs, il ne faut pas dire que tu n’es pas au top, c’est comme s’ils disaient qu’il ne faut pas faire appel à leurs services. C’est un milieu qui est dur, au foot par exemple, les équipes adverses vous les rencontrez deux ou trois fois dans l’année, alors que dans notre milieu, tes adversaires tu les affrontes jusqu’à sept ou huit fois par jour. Et même si souvent ce sont tes amis, ce sont aussi tes adversaires, c’est probablement aussi pour cela qu’ils avouent rarement quand ça ne va pas ».


Steve Obry

Par Cécile Adonias

Steve Obry est agent de jockeys depuis plus de quinze ans et compte actuellement quatre jockeys de plat à son agenda. Il échange sur la question de la santé mentale des jockeys.

Galorama. Quel est, selon vous, l’état de santé mentale des jockeys ?

Steve Obry. Les jockeys sont surmenés. Ils montent beaucoup de courses tout au long de l’année et ils ont forcément des passages à vide. Le rythme est intense, entre les galops le matin, les déplacements et les courses, sur une plage horaire très étendue de 10 h à 22 h 30. Avant, les jockeys parisiens se déplaçaient moins en province, maintenant, il n’y a plus de frontières. Quelque chose s’est cassé il y a quelques années. Biologiquement, c’est très difficile. C’est dur pour les jockeys qui font régime de gérer ces horaires si différents.

G. Quel est le rôle de l’agent dans ce cadre ?

S.O. Nous sommes l’oreille des jockeys, nous devons les écouter, les amener à échanger, mais surtout les écouter. Il faut savoir quand ils ont « besoin de lever le pied » pour qu’ils puissent se ressourcer et repartir de plus belle. La forme est cyclique, c’est à nous de les accompagner pour que cela se passe au mieux, aussi bien sur la piste que dans leur tête.

G. Les jockeys que vous suivez ont-ils des coachs mentaux ?

S.O. Pour le moment non, mais nous allons y venir. J’avais rencontré la coach de Teddy Riner en ce sens. Nous avons beaucoup échangé et elle a été très interpellée par la difficulté du métier, de devoir faire un « reset » toutes les 30 minutes entre chaque course. Elle était également surprise que les jockeys ne soient pas suivis dès leur plus jeune âge. Cela s’apprend, il y a des techniques, et de ne pas y avoir accès complique leur tâche. Nous avons une très bonne base de jockeys, mais je pense que nous pourrions exceller si nous avions plus d’encadrements. Tout comme les sportifs professionnels, les jockeys doivent composer avec une équipe autour d’eux. Il faudrait qu’ils en aient conscience. L’institution, via l’AFASEC, progresse sur le sujet. L’arrivée de référents tels que Thierry Jarnet ou Thierry Thulliez, c’est exceptionnel. J’espère que les jeunes s’en rendent compte. D’ailleurs, en parlant de jeunesse, je trouve que les courses de poneys sont un très bon levier pour notre filière. Mais la contrepartie, c’est aussi l’aspect mental. Quand vous n’êtes qu’un enfant et que vous ne faites jamais l’arrivée parce que vos parents n’ont pas les moyens de vous acheter le bon poney, ou que vous arrêtez du jour au lendemain parce que votre croissance ne vous permet plus de monter, c’est très dur ! Il ne faut pas négliger ce point-là, et je sais que les équipes et organisateurs autour des courses de poneys y sont sensibles et y travaillent. À nouveau, cela commence dès le plus jeune âge. Et cela est valable également pour préparer la retraite. Il faut être accompagné, car du jour au lendemain vous n’avez plus de but. Tout est une question d’anticipation.


LES AGENTS, COACHS MENTAUX MALGRÉ EUX, PIERRE-ALAIN CHÉREAU

Par Céline Gualde

Pierre-Alain Chéreau gère, avec son associé Giovanni Laplace, les intérêts de neuf jockeys de plat (dont Cristian Demuro et Maxime Guyon) et six d’obstacle (James Reveley et Angelo Zuliani notamment). Leurs s ont des profils et des personnalités bien différents mais un point commun : aucun ne voit de psychologue ni de coach mental ! Une situation que Pierre-Alain Chéreau aimerait voir évoluer : « Je les ai incités à entamer cette démarche mais sans succès pour l’instant. Ce n’est pas encore acté dans notre milieu, ce n’est pas dans notre culture et c’est dommage, car les jockeys auraient besoin d’un soutien mental au même titre que tout athlète de haut niveau. » Les agents sont généralement très proches des pilotes dont ils gèrent les intérêts. Ils sont donc en première ligne quand l’un de leurs jockeys a des soucis : période sans victoire, suspension, blessure… « J’ai besoin d’être ami avec les jockeys que je représente et je m’intéresse à la psychologie, mais malgré mon envie de les soutenir, je n’ai pas les compétences d’un coach mental. Les agents absorbent beaucoup la frustration des jockeys, ils font office de buvard de toutes les émotions. Ce n’est pas toujours simple à vivre et on n’a pas forcément les bons mots en retour. Évidemment, tous les jockeys qui évoluent au plus haut niveau supportent la pression mais cela serait bénéfique pour eux de rencontrer quelqu’un d’extérieur qui les écoute, les aide à gérer leurs émotions, à rester lucides et concentrés sur leurs objectifs. Cela les rendrait peut-être encore plus performants. »


DÉCHARGER MENTALEMENT LES JOCKEYS POUR LES AIDER À PERFORMER!

SANDIE DOUSSOT & DYLAN BILLOT

Par Cécile Adonias

Interview croisée mère et fils, tous les deux agents de jockeys : Sandie Doussot et Dylan Billot nous parlent de leurs jockeys.

Galorama. Quel est l’état de santé mentale des jockeys ?

Sandie Doussot. Cela dépend de là où ils en sont dans leur année suivant leurs objectifs et les aléas des courses (mises à pied, chutes, méforme…). De manière générale, je dirais qu’il y a une vraie différence entre les quinze premiers et les autres. Ils ont une autre vision du métier, un mental de guerrier et poursuivent un but précis. Ils sont plus proches du sportif de haut niveau.

Dylan Billot. Concernant mon équipe, je suis assez content. Elle est soudée et motivée. La reprise des courses à Paris les relance. C’est finalement assez cyclique, ce qui est normal. Et ce n’est pas une question d’âge. Quand on voit Johnny Charron qui, à 45 ans, reste motivé comme un jeune de 18 ans, comme s’il n’avait jamais gagné de Groupe 1, c’est appréciable.

S.D. C’est à nous de prendre le relais quand il y a un « coup de mou ». Nous organisons leur planning afin qu’ils n’aient aucune charge mentale, qu’ils aient l’esprit libéré et plus qu’à prendre du plaisir en courses pour aller chercher les meilleures performances.

D.B. À nouveau, nous sommes une équipe. Nous échangeons beaucoup entre nous et entre jockeys. L’entraide entre eux est très forte.

G. Certains de vos jockeys recourent-ils à un coach mental ?

D.B. Gabin Meunier y a eu recours et cela l’a beaucoup aidé à se canaliser entre les courses. C’est un besoin qui doit être normalisé.

S.D. Je réfléchirais plutôt de manière globale. Ils ont besoin d’un coach mental mais sportif aussi. Monter seulement à cheval ne suffit pas pour être au top de ses capacités. Cela a certes un prix, mais c’est avant tout un engagement pour progresser. En tant qu’agent, nous sommes un peu aussi des coachs. Il faut apprendre à les connaître et à s’adapter à chacun d’entre eux. Nous les accompagnons pour qu’ils atteignent leurs objectifs en prenant la responsabilité de la charge mentale organisationnelle. Par exemple, j’annonce aux jockeys leur monte qu’au moment des partants probables. Avant, il y a trop de mouvements et cela pourrait créer des déceptions.

D.B. J’ai mes jockeys tous les jours au téléphone, même plus que ma famille (rires).  

S.D. Nous parlons de tout, des courses comme de leur vie quotidienne, car cela peut avoir un impact. Nous ne sommes pas qu’une équipe de travail mais une famille qui reste en contact 365 jours par an, car cela ne s’arrête jamais. D’ailleurs, peut-être que le programme pourrait être lissé, surtout en obstacle, pour ne pas avoir deux réunions de courses une semaine et cinq la suivante.