CASAQUES DE RÊVE
« Plus qu’ un vêtement, un symbole » Tels des chevaliers modernes, les jockeys portent haut ces blasons surnommés « couleurs » ou « racing silks ». À l’ image de l’ histoire des courses, celle de la casaque est indissociable de la noblesse et de la haute société. Plus qu’ une tunique: un étendard que les grandes écuries se transmettent de père en fils. « La signature visuelle d’ une écurie », dixit France Galop. « Plus qu’ un vêtement, un symbole », souligne l’ AFASEC, au regard du mythe associé à certaines couleurs. Dans l’ esprit collectif, la casaque grise et rose de Jean-Luc Lagardère et le vert aux épaulettes rouges de la dynastie Aga Khan sont presque aussi célèbres que le maillot jaune du leader du Tour de France. Du football au rugby, il est d’ ailleurs amusant de constater à quel point les maillots de sport ont emprunté les codes des casaques hippiques. À la différence près que les maillots de sportifs sont tellement bombardés de pubs, qu’ ils donnent parfois à leurs hôtes l’ apparence d’ hommes-sandwiches.
« Business is business » Une devise que les Anglo-Saxons appliquent aussi aux courses, tandis que leurs pendants français campent sur une tradition plus sobre sans publicité. En 2026, seuls 27 propriétaires ont bénéficié d’ une dérogation par les commissaires de France Galop. Le cas de la casaque Khalid Abdullah avec son logo et la mention Juddmonte Farms en blanc sur fond vert. Certaines autorisations peuvent être provisoires, comme l’ inscription « Emirates » en lettres blanches sur la tunique Godolphin, du 3 mars au 19 juin. Ce blason moderne s’ entoure de codes très stricts: 2 couleurs, 3 exceptionnellement, au gré d’ une palette de 18 coloris et 25 motifs, selon le Code des courses au galop. Entre nuances( vert clair, vert, gros vert) pour la couleur de fond, damiers, chevrons, croix de Lorraine, disque ou épaulettes pour le dispositif, nouvelle palette de couleurs pour la couleur du dispositif, créer une casaque offre un nombre infini de possibilités.
« Aujourd’ hui, on est 3 à travailler à l’ ancienne » Les couleurs, c’ est sacré. Un peu comme un mariage ou un logo. Alors puisque le choix est large, il faut veiller à faire le bon. « J’ envoie régulièrement une sélection de trois échantillons à mes nouveaux clients », raconte Christian Cormy, un des derniers Mohicans de la couture à l’ ancienne, sous l’ enseigne Confection Mireille. Marque de fabrique: « Col rabattu à la main, coutures surpiquées, emmanchures galonnées, boutonnières et boutons. Tout est cousu et brodé sur du satin de nylon. » Basé à 20 km de Clermont-Ferrand, ce fringant octogénaire est un témoin privilégié de l’ évolution des casaques. « J’ ai pris la succession de ma maman en 1981. » Dans son atelier de 30 m ², les temps ont évolué. Les mails ont remplacé le téléphone, sa camionnette tourne un peu moins sur les hippodromes, le rythme des commandes est passé de 500 à 300 annuelles, son équipe de deux à une employée, mais son savoir-faire continue de briller. « Les jockeys de l’ écurie Papot portent tous des casaques Mireille », confie-t-il au lendemain des sacres de Sel Jem et Losange Bleu, mi-mai, à Auteuil. Sa maman équipait Gérard Mascle, star du trot des années 1960 et 1970, puis les frères Gougeon. « Ourasi a gagné ses 4 Prix d’ Amérique avec, chaque fois, une casaque toute neuve, spécialement faite pour l’ occasion. » Christian Cormy a développé la marque côté galop. « Au début des années 1980, on était 5-6 fabricants. Aujourd’ hui, on est 3 à travailler à l’ ancienne, entourés de beaucoup de revendeurs. » Si la concurrence anglaise fait rage depuis peu, son rayonnement reste international: Espagne, Portugal, Maghreb, Benelux, Dom-Tom, la Grande-Bretagne un peu, et même le Japon. Au fil des ans, les tissus ont gagné en légèreté. « Les jockeys pèsent plus lourd qu’ avant, cela oblige à faire plus léger. On peut compter 120 g pour une veste en tergal ultra-légère, 180 g pour une casaque en satin. Cette dernière est beaucoup plus résistante. À Auteuil, c’ est recommandé », explique celui que beaucoup nomment monsieur Mireille. Parallèlement, les distinctions entre trot et galop ont eu tendance à s’ amenuiser. « Il y a une quinzaine d’ années, les motifs ont changé. Aujourd’ hui, on donne au galop ceux qui étaient réservés au trot, idem pour les écharpes ». Quelques nuances subsistent néanmoins. Un « V » sur une casaque à ParisLongchamp est un chevron à Vincennes. Forcément, cette veste légère a suivi le vent des technologies. Pour maximiser la performance, le satin traditionnel laisse de plus en plus la place au nylon et autres fibres moins lourdes. Une chose, en revanche, n’ a pas changé: la casaque demeure l’ emblème visuel par excellence des hippodromes. Plus qu’ une tenue, un concentré d’ histoire, d’ identité et de tradition.
67 # 19