Par Céline Gualde
Entre plantes toxiques en expansion dans les pâtures et essor de thérapies fondées sur les bourgeons, le végétal occupe une place ambivalente dans la santé équine. Certaines espèces constituent un danger souvent sous-estimé pour les chevaux, d’autres ouvrent des pistes thérapeutiques comme la gemmothérapie.
Les chevaux sont de plus en plus exposés aux plantes toxiques, notamment parce que le dérèglement climatique favorise l’implantation de nouvelles espèces végétales dans leur environnement. Le manque de connaissances botaniques des détenteurs d’équidés est aussi un facteur de risques.
On a longtemps cru que les chevaux attelés aux corbillards étaient victimes d’un mauvais sort. Attachés à l’entrée des cimetières, ils tombaient raides morts sur place ou quelques heures après une sépulture. Un phénomène propre à attiser toutes les superstitions ! Sa répétition, aussi impressionnante que mystérieuse, permit, in fine, de découvrir la toxicité de l’if, conifère non résineux très présent dans les cimetières.
L’if à baies est toxique pour la plupart des mammifères dont l’homme, mais la dose létale pour un cheval est particulièrement faible : l’ingestion de 100 g à 200 g d’aiguilles suffit pour empoisonner mortellement en quelques minutes ou quelques heures un équidé de 500 kg. Lorsque les premiers symptômes apparaissent, même en cas de consommation plus faible, il est généralement trop tard pour initier un traitement efficace. Lavage gastrique, administration de charbon actif ou d’huile de paraffine, mise sous perfusion, peuvent être tentés, ainsi que l’injection de médicaments destinés à préserver la fonction cardiaque. Mais le pronostic est généralement très sombre.
Si l’if n’est pas naturellement présent dans les prairies on l’utilise souvent à des fins ornementales et paysagères. Il peut donc être planté chez des particuliers, sur des terrains de compétition, dans des parcs… Un cheval attaché à proximité peut le boulotter par ennui, comme le firent avant lui les chevaux des croque-morts, avec les conséquences fatales que l’on sait. « Un randonneur, par exemple, doit bien choisir l’endroit où il installe son cheval lorsqu’il fait une pause, vérifier l’absence de végétaux toxiques à proximité » indique Nelly Genoux, ingénieure agronome qui met sa connaissance pointue de la botanique au profit de son employeur, l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE). Sa mission est de vulgariser les connaissances donc de les rendre accessibles au grand public souvent béotien en ce qui concerne le règne végétal. « L’idée n’est pas de faire peur aux gens mais de leur permettre de distinguer les plantes et les principaux facteurs de risque », précise cette passionnée de photographie qui tire le portrait des végétaux nocifs pour les équidés. Car pour mettre son cheval à l’abri des plantes qui risquent de nuire à sa santé, encore faut-il les reconnaître. Or, l’être humain occidental contemporain, le plus souvent citadin, s’est considérablement éloigné de la nature, qu’il ne sait plus « décoder ».
Certaines mauvaises pratiques partent d’un bon sentiment : « Un promeneur qui voit un cheval dans un pré sans beaucoup d’herbe peut avoir envie d’en arracher une touffe au hasard dans un fossé et la lui tendre. Mais il s’agira peut-être d’une plante toxique », met en garde Nelly Genoux.
Les végétaux exotiques ou importés sont fréquemment néfastes pour les chevaux. C’est le cas du laurier-rose par exemple, originaire du bassin méditerranéen mais désormais présent dans tout l’Hexagone. 25 g, soit une dizaine de feuilles, suffisent à tuer un cheval. On pourrait également citer l’érable négundo, ramené des États-Unis au XVIIIe siècle pour embellir des parcs et jardins. Ses graines et plantules sont tout aussi toxiques que celles de son collègue l’érable sycomore : elles contiennent un acide aminé, l’hypoglycine A, qui provoque une myopathie atypique à l’issue souvent mortelle puisqu’elle détruit les muscles posturaux, respiratoires et du myocarde. « Les fruits des érables (contenant les graines) sont facilement transportés par le vent et peuvent contaminer l’environnement du cheval, même si l’arbre lui-même n’y est pas présent (jusqu’à plusieurs centaines de mètres) », précise Nelly Genoux.
Les grands crus du poison
Certains végétaux sont mortels à très petites doses mais rares dans notre environnement. D’autres, beaucoup plus communs sous nos latitudes, distillent au contraire leur poison au fil du temps, une petite dose s’ajoutant à une autre pour provoquer des désordres parfois mortels. Les séneçons, plantes herbacées à fleurs jaunes, « cousines » du pissenlit, agissent ainsi, « en sourdine ». L’ingestion de quelques dizaines de grammes par jour fait s’accumuler des toxines dans le foie. Les premiers symptômes peuvent n’apparaître que quelques semaines ou mois plus tard : coliques récidivantes, ictère des muqueuses, amaigrissement… Passé un certain seuil, le foie n’est plus capable de mener à bien sa mission de détoxification de l’organisme. Dans la forme aiguë de cet empoisonnement, si le cheval ingère de 3 à 5 % de son poids en séneçon en un laps de temps court, sa mort est rapide après l’apparition de troubles digestifs et nerveux (excitation, mauvaise coordination des mouvements, baisse de la vision…)
Le cheval n’a pas tendance à manger spontanément les séneçons, dont l’amertume est dissuasive. Mais il peut se rabattre sur eux comme sur d’autres plantes toxiques peu appétentes en cas de disette ou s’ils sont intégrés à son foin : séchée, la plante perd son amertume et les équidés peuvent en consommer. Chaque éleveur ou détenteur de chevaux devrait donc être en mesure d’étudier son foin pour y détecter les indésirables, mais une réelle compétence est nécessaire car les plantes une fois sèches sont encore plus difficiles à identifier. Il ne faut donc pas hésiter à aller inspecter les parcelles avant qu’elles soient fauchées ou à demander des garanties à ses fournisseurs. On constate également que les plantes sont plus toxiques certaines années que d’autres, selon le lieu géographique ou la pluviométrie par exemple. Les végétaux n’ont donc pas toujours le même « caractère », un peu comme le vin !
Le réchauffement climatique favorise l’implantation de nouveau ennemis pour les chevaux. La porcelle enracinée, dont la fleur ressemble au pissenlit, a ainsi connu une expansion spectaculaire grâce à la sécheresse de 2003. Quittant son Sud originel, elle a colonisé tout le territoire français. Ses longues racines pivotantes lui permettent de supporter le manque d’eau quand les espèces bénéfiques qui l’entourent succombent. Les chevaux, peu attirés naturellement par la porcelle, en viennent donc à la consommer. Elle provoque le harper australien, hyperflexion involontaire d’un ou des deux membres postérieurs. Dans les cas extrêmes, le cheval se déplace en faisant de petits bonds à la manière d’un lapin. Les chaleurs très fortes et précoces que vient de connaître la France, avec des records absolus de température pour un mois de mai, laissent penser que ce phénomène des plantes indésirables « colonisatrices » et opportunistes ne fera que s’amplifier.
Le savoir comme meilleur remède
Certains végétaux agissent insidieusement, comme le robinier faux-acacia. S’il est intégralement toxique, c’est surtout son écorce qui pose problème. Or on se sert de son bois pour fabriquer des piquets de clôture… souvent sans les écorcer ! « Lorsque la ressource en herbe est suffisante, aussi bien en qualité qu’en quantité, les chevaux sont moins susceptibles de s’attaquer à l’écorce des piquets, mais ils peuvent en consommer quand le couvert prairial se dégrade, indique Nelly Genoux. Une assez faible dose s’avère mortelle. On peut donc utiliser des piquets en essence de robinier faux-acacia mais à condition d’enlever leur écorce. » Encore faut-il le savoir. Bien des déboires seraient évités aux chevaux si leurs « anges gardiens » humains connaissaient mieux leur environnement et savaient s’y adapter. Avoir des chênes dans des haies n’est par exemple pas un problème en soi, à condition de pouvoir retirer les chevaux de la pâture lorsque les glands tombent au sol, à l’automne. Les tanins qu’ils contiennent peuvent être mortels, entraînant divers désordres dont l’anorexie, les coliques, mais aussi des insuffisances rénales ou hépatiques. Le bon entretien des pâtures est le principal levier d’action contre les plantes toxiques : les broyer régulièrement afin d’éliminer les zones de refus, ressemer les zones nues pour que les « mauvaises herbes », les adventices, ne s’y installent pas. Il est également essentiel de ne pas surcharger ou surexploiter les prairies afin qu’elles conservent leur richesse floristique et leur équilibre.
Céline et Emmanuelle Kowal, deux sœurs installées en Normandie, furent autrefois des pionnières de la balnéothérapie pour les chevaux. Elles innovent encore en créant des remèdes à base de bourgeons de plantes, conçus spécifiquement pour les animaux.
Ceux qui sont entrés dans le laboratoire des sœurs Kowal gardent le souvenir des effluves végétaux qui y flottent, un parfum insolite, capiteux et « planant ». Le lieu, situé au cœur de leur haras de Rollon dans l’Eure, est d’une blancheur immaculée, impeccablement rangé et baigné de lumière naturelle. Dans des futs de 25 L en plastique soigneusement alignés flotte la matière première qu’Emmanuelle et Céline manient avec soin : des bourgeons plongés dans un mélange d’alcool, de glycérine et d’eau. Ils y séjournent durant trois semaines en étant délicatement brassés afin de les dynamiser. Les bourgeons – qui contiennent tous les tissus d’un végétal au stade embryonnaire et l’ensemble de son patrimoine génétique – livrent leurs principes actifs puis sont pressés pour produire un macérat-mère. Un mois s’écoule entre la récolte des bourgeons et l’obtention du produit fini.
La gemmothérapie (du latin gemmae, qui signifie à la fois bourgeon et pierre précieuse), qui n’est pas considérée à ce jour comme une science, a été développée par un médecin belge, Pol Henry, après la Seconde Guerre mondiale. Il a notamment mené des recherches sur les modifications biochimiques intervenant après absorption de remèdes à base de bourgeons. Mais ces jeunes pousses étaient déjà utilisées par l’Allemande sainte Hildegarde, figure marquante de la médecine monastique, au XIIe siècle. La gemmothérapie est une branche de la phytothérapie « très spécifique et tout à fait passionnante », confie Emmanuelle Kowal. Ancienne cavalière de saut d’obstacles de bon niveau, elle a commencé par soigner ses propres chevaux. « Je n’avais pas de gros moyens financiers donc je ne montais que des pur-sang de réforme ou des chevaux ayant déjà de l’âge. Ils avaient tous des soucis de santé à gérer et c’est ainsi qu’on a développé notre centre de soins ma sœur et moi, en prenant de l’expérience avec eux. »
Puis Emmanuelle, qui souffrait d’œdèmes osseux, a décidé d’essayer la gemmothérapie sur elle-même. « Cela a tellement bien fonctionné avec mon dos que j’ai réitéré l’expérience sur mes chevaux. » Le début d’un apprentissage, les deux sœurs se formant grâce à des livres, stages, conférences… « Cette étude nous ramène aux origines du végétal et de son interaction avec l’homme. Les bourgeons renferment à la fois les propriétés des fleurs, des fruits et des feuilles d’une plante. Celui du tilleul, par exemple, marie les propriétés calmantes de la fleur et la vertu diurétique de l’aubier, qui est la partie du tronc la plus récemment formée. »
Les propos des sœurs Kowal surprennent quand la plupart de leurs concitoyens peinent à distinguer un frêne d’un érable ou d’un hêtre. Elles détaillent : « Le bourgeon de pommier, marié à d’autres, est utilisé pour aider à gérer les chaleurs compliquées. Le figuier est l’arbre anti-stress par excellence. L’aulne est surnommé "le pompier des bourgeons", car il contribue à éteindre le feu de l’estomac. En mélangeant divers macérats on obtient des synergies incroyables, révélant ou renforçant les qualités de telle ou telle plante. »
Une information qui interpelle selon Emmanuelle et Céline : les bourgeons d’arbres produits sur notre territoire ont plus d’effet sur nous que des bourgeons africains par exemple, « parce que nous avons grandi sur ce sol et sommes intimement liés aux éléments qui nous entourent. » Les sœurs Kowal évoquent aussi le mystérieux bourgeon de gui, qui s’imprègne des spécificités des plantes qu’il parasite. Elles s’ajoutent aux siennes, mais il est à manier avec précaution.
« La gemmothérapie utilise une soixantaine de bourgeons qui ont été étudiés, mais il en reste des milliers à découvrir ! » indique Emmanuelle. Sa sœur et elle commercialisent leurs produits depuis quatre ans sous la marque Joy Animal avec une clientèle très variée : « des écuries de saut d’obstacles, de concours complet, de courses, surtout chez les trotteurs, des vétérinaires. Nous avons des gammes pour chien et chat, mais le cheval représente 75 % de nos ventes. » La gemmothérapie était déjà utilisée pour les chevaux avant la création de leur entreprise mais en employant des produits élaborés pour l’humain. Céline et Emmanuelle Kowal travaillent au contraire exclusivement pour les animaux et avec des posologies adaptées.
Les bourgeons des sœurs Kowal sont récoltés par les cueilleurs professionnels d’une coopérative d‘Auvergne, en pleine nature : « Une pratique respectueuse de l’environnement et des sites de cueillette, en ne prélevant jamais plus d’un tiers des bourgeons d’une plante. L’acte n’est pas à la portée de tous, car il faut agir très délicatement pour ne pas malmener ces jeunes tissus. » Traumatisé par un cueilleur maladroit, le bourgeon « s’éteindrait », fanerait en quelque sorte. Il ne serait plus en mesure d’offrir aux chevaux et aux hommes ses mystérieuses et ancestrales vertus.
L’ Institut français du cheval et de l’ équitation (IFCE) met à la disposition du public équipédia, une base documentaire très riche qui aborde une multitude de sujets sous un angle grand public mais avec une rigueur scientifique. On y trouve notamment une série de fiches techniques sur les plantes toxiques, rédigées par Nelly Genoux, ses collègues et des vétérinaires spécialistes.
Dans le même espace, diverses webconférences sur les plantes toxiques sont archivées (liste non exhaustive):
Le Réseau d’ épidémio-surveillance en pathologie équine propose également un guide bien illustré des plantes toxiques.
Un fourrage incluant des plantes toxiques est potentiellement plus dangereux que de l’ herbe fraîche en contenant aussi. La majeure partie des espèces conservent leur toxicité après déshydratation, à l’ exception des boutons d’ or et de la grande cigüe. Mais la dessication des végétaux fait disparaître certains facteurs de répulsion comme l’ amertume. Une fois les végétaux séchés, le cheval n’ est donc plus en mesure de les trier. Même pour des experts iles t extrêmement compliqué d’ identifier les espèces présentes dans le foin, car leurs feuilles et fleurs sont abîmées et leurs tiges peu spécifiques. Un seul foin en France bénéficie d’ un label de qualité, c’ est le foin de Crau. Il est produit dans les Bouches-du-Rhône. La Crau est un ancien delta de la Durance. L’ aire de production, qui bénéficie du label « Appellation d’origine protégée » est limitée au nord par les Alpilles, à l’est par les collines de Salon-de-Provence et l’étang de Berre et à l’ouest par le grand Rhône. Les producteurs adhèrent à un cahier des charges très strict, précisant la composition floristique du foin (fromental, dactyle pelotonné, trèfle violet et trèfle rampant doivent être présents en majorité). La présence de nombreuses autres espèces exclut en revanche l’AOP. Les contrôles qualité du foin, une pratique à généraliser?