The Balanda Show N°16 Fevrier 2026 | Pedago

QUAND ON N’ A PAS DE PÉTROLE, ON A DES IDÉES!

Par Céline Gualde

La crise économique qui frappe les éleveurs de galopeurs n’ a sans doute pas encore atteint son pic. Les ventes décevantes se doublent d’ une baisse des allocations de courses initiée par France Galop qui impacte sérieusement les espoirs de gains via la prime au naisseur. Chacun tente de s’ en sortir en attendant la fin de la tempête. Cette situation périlleuse laissera bien des éleveurs sur le carreau. Mais pourrait-elle aussi avoir des retombées positives?

Les chiffres (provenant de la Fédération des éleveurs du galop) sont désormais consolidés : en 2025, le nombre de juments pur-sang saillies a baissé de 4,4 %. Pour les juments AQPS le verdict est encore plus sévère : - 13,5 %. Ces poulinières autres que pur-sang ont une vocation « obstacle », le pan de la filière du galop qui souffre le plus actuellement. Tout laisse à penser que cette tendance s’accentuera en 2026, car la quasi-totalité des éleveurs que nous avons approchés assure qu’ils se sont déjà séparés de plusieurs juments ou sont sur le point de le faire. Parmi les exceptions, Edwige le Métayer du Haras du Buff en Normandie. Cette structure vit principalement des pensions, avec beaucoup de clients étrangers. Les poulinières personnelles de l’éleveuse ont des pedigrees très solides. Leurs produits continuent donc à réaliser de bons scores sur les rings des ventes.

Karine Perreau, basée dans la Nièvre, a réalisé une saison époustouflante sur les hippodromes, où ses « petits » ont remporté vingt-huit courses l’année dernière dont trois Groupes. Le même week-end de fin novembre Ocre et Koktail Brut lui ont offert respectivement un Groupe 3 à Auteuil et un Groupe 2 en Irlande. « Seules les primes au naisseur que j’ai touchées m’ont permis de m’en sortir, car je n’ai quasiment pas vendu l’an passé. Je n’ai presque pas de chevaux en pension et la commercialisation de mes poulains a toujours été ma principale source de revenus. Là, j’ai 10 yearlings et autant de 2 ans en stock… J’ai considérablement réduit le nombre de mes juments saillies dès 2025 : au lieu de 16 ou 17 pleines, elles n’étaient que 12 au départ, pour 10 gestantes aujourd’hui. Le fait de grimper à la 11e place au classement des éleveurs français ne m’a pas apporté de nouveau client. »

Même son de cloches chez Laurence Gagneux, basée en Normandie tout près du Haras du Pin et qui peut s’enorgueillir d’avoir fait naître Diamond Carl, vainqueur du Grand Steeple-Chase de Paris 2025 pour la casaque Papot. « L’an dernier, j’ai anticipé en ne faisant saillir que 6 juments sur 12 ou 13. Cette année, j’ai tellement un petit moral que je n’ai pas encore défini mon plan de monte ! Après le Grand Steeple, je n’ai pas eu un coup de fil d’acheteur potentiel pour des sujets de la famille de Diamond Carl. »

Le Haras des Éclos de Laurence Gagneux vit essentiellement des pensions avec une trentaine de juments appartenant à des éleveurs hors-sol, français pour la plupart. « L’un de mes clients, M. Montauban, m’avait mise en garde au sujet de cette crise qui se profilait depuis quelques années, mais je n’ai pas voulu le croire. Je n’ai jamais produit de chevaux commerciaux pour les ventes aux enchères. J’ai le défaut d’être trop fidèle à mes souches. » Cela lui a permis d’élever un gagnant de Grand Steeple, issu de l’étalon désormais exporté Diamond Boy, mais pas de battre des records sur le ring.

Damien Vagne, 31 ans, est associé avec son père Bruno à la tête de l’excellent élevage d’Allen, à Souvigny dans l’Allier, où se côtoient chevaux AQPS et bovins charolais. « Il y a 4 ou 5 ans, on pouvait vendre un beau poulain issu d’une mère modeste. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous avons donc réformé certaines poulinières vers le sport ou le loisir. D’autres juments avec de très bons edigrees, mais dont nous avons des filles ou des sœurs, sont passées en vente. »

Nicolas Simon vient lui de reprendre seul le Haras du Saz, basé en Loire-Atlantique. Il était jusqu’à présent associé à son père Roger-Yves. Il n’a fait saillir que 60 % de ses juments en 2025. « Nous utilisons les étalons maison pour la grande majorité d’entre elles. Jusqu’en 2023, j’ai toujours cédé tous les poulains que je passais aux enchères, mais en 2024 et 2025, j’ai fait de très mauvaises ventes. Les yearlings, même très beaux, n’ont plus leur place sur le ring sans une page de catalogue très solide. Ils retournent dans leur pré ou partent au Kazakhstan et sont de toute façon perdus pour les courses françaises. J’ai 18 juments pleines cette année, mais je n’en ferai resaillir que 12 ou 15. Ce qui m’inquiète surtout, c’est que je rencontre beaucoup de petits éleveurs qui ont 1 à 3 juments. Ceux qui n’ont pas vendu leurs poulains ne comptent pas faire resaillir cette année. Or ces gens sont la base de la pyramide et surtout ce sont mes clients. »

Le meilleur ambassadeur du Saz, élevage mixte plat et obstacle, est actuellement Haïti Couleurs, récent vainqueur du Grand National gallois (Gr.1). Ce tout bon cheval est un fils de l’ex-étalon maison Dragon Dancer. Le Saz a toujours stationné deux ou trois sires, généralement recrutés à l’issue de leur carrière de courses. Il s’agissait de les lancer en suivant les convictions et le flair maison, sans grand renfort de communication. Un pari quasi-impossible à réussir aujourd’hui, l’étalonnage devenant de plus en plus compliqué pour les petites structures qui n’ont pas les moyens de soutenir leurs étalons en leur confiant un grand nombre de juments ou en achetant leurs foals. « 2026 sera une année de transition. Si je réinvestis dans un étalon, ce ne sera pas seul, mais en partenariat avec d’autres éleveurs. Je vais faire saillir davantage à l’extérieur en choisissant des étalons dont le prix se situe entre 3 000 et 10 000 €. »

Jeunes étalons en péril

La crise actuelle rend difficile la mise sur orbite de tout nouvel étalon, a fortiori quand il ne conjugue pas pedigree fabuleux, excellente carrière de courses et physique irréprochable. Les juments à saillir sont moins nombreuses et la crise peut pousser les éleveurs à opter pour des reproducteurs confirmés ou des jeunes au profil très commercial plutôt qu’à suivre leurs réelles aspirations. « Autrefois, les acheteurs venaient pour acquérir les poulains d’une jument ou d’une souche, aujourd’hui ils recherchent les produits d’un étalon. Cela nous oblige à être plus sélectifs », pose Damien Vagne. Et quand un mâle couvre 200 juments ou même davantage « il empêche un ou deux jeunes de percer », affirme Pascal Noue, qui exploite 8 étalons au haras de la Hêtraie, dont le prolifique Nirvana du Berlais, déjà père de deux gagnants de Groupe 1. Le mentor du célèbre et désormais retraité Kapgarde ajoute : « pour qu’un étalon démontre son potentiel il faut qu’il ait des poulains dans la paille, donc qu’il saillisse dans l’idéal au moins 70 ou 80 juments. »

Le guide des étalons de la Fédération des éleveurs du galop présentait 156 étalons en 2025, ils ne sont que 138 cette année. Une dizaine de nouveaux sires seulement sont arrivés sur le marché français. De nombreux haras ont limité la hausse du prix de leurs étalons ou ont même baissé leur tarif pour s’adapter aux circonstances et être mieux placés par rapport à la concurrence. Le jeune Mare Australis, qui a débuté sa carrière à La Hêtraie en 2023, est ainsi passé de 4 500 à 4 000 €.

Au Haras d’Etreham, Metropolitan, dont les premiers poulains sont foals, a vu son tarif fléchir de 15 000 à 12 000 €. Au haras de Beaumont, la saillie du populaire Intello est affichée à 7 000 € et non plus 8 000 €. On pourrait citer bien d’autres exemples. « La crise aura peut-être l’avantage de rendre les prix de saillie plus rationnels, analyse Nicolas Simon. Ces 20 dernières années ils ont doublé ou triplé, et les étalons débutent beaucoup trop cher. Les étalonniers ont commencé à baisser leurs prix, mais pas encore assez ! »

Damien et Bruno Vagne ont pris deux décisions. Pour commencer, ils investissent à chaque fois qu’une bonne occasion se présente dans des parts d’étalons ou droits à saillir. Leurs mises peuvent être décuplées si le reproducteur se révèle bon, et surtout cela évite de repayer des saillies chaque année. Hélas un dispositif d’encouragement de France Galop, qui consistait à rembourser à l’éleveur les intérêts liés à un emprunt contracté pour acquérir des reproducteurs, vient d’être supprimé. « Pour les étalons dont nous n’avons pas de part nous avons décidé de ne pas dépasser le tarif de 10 000 €, explique Damien. Le différentiel entre notre investissement et les saillies plus chères nous sert à financer les coûts d’exploitation de nos jeunes chevaux. On baisse le coût de production pour pouvoir investir dans les postes de débourrage et d’entraînement. »

Le monde de l’obstacles sort d’une période dorée durant laquelle les acheteurs étrangers faisaient des razzias dans les prés, achetant les foals et yearlings à des tarifs généreux. Cette manne s’est partiellement tarie et les prix offerts ne sont plus les mêmes. Les primes au naisseur ont également été supprimées sur les courses étrangères… Les éleveurs sont donc plus regardants sur le prix des saillies. « Il y a eu une bulle spéculative et tout a été biaisé par le commerce, commente Pascal Noue. C’est allé trop loin, trop fort. Certaines juments ne méritent pas, objectivement, d’être mises à la reproduction, et nous allons tous être contraints de nous montrer plus sélectifs. » L’élevage français en ressortira peut-être avec moins de juments, mais elles seront vraisemblablement d’un meilleur niveau général.

La débrouille

Les éleveurs cherchent à s’adapter à la nouvelle réalité économique. Laurence Gagneux reçoit des trotteuses italiennes pour la saison de monte, « elles font bouillir la marmite ». Elle n’a pas pu se résoudre à se séparer de ses juments non saillies, qu’elle a donc « stockées » et continue à vacciner tous les 6 mois. « On se met en sommeil mais on ne rend pas les armes ! » L’éleveuse de Diamond Carl se prépare aussi à faire entraîner certains de ses pensionnaires, ceux qu’elle n’a pas vendus. Beaucoup d’éleveurs sont dans ce cas, espérant voir briller leurs élèves sur les hippodromes pour réaliser de belles ventes a posteriori, le marché du cheval performeur étant plus fort que jamais.

« Il y a des choses qui restent très positives », affirme Nicolas de Chambure, propriétaire du Haras d’Etréham où sont basés des étalons de plat tandis que les reproducteurs « obstacle » de la structure officient au Haras de la Tuilerie, dans l’Orne. Parmi eux les très demandés Goliath du Berlais et Masked Marvel. « La marque française reste forte et la demande est soutenue pour les bons chevaux de course. Mais les propriétaires français capables d’investir entre 20 000 € et 80 000 € manquent, et France Galop doit absolument faire en sorte d’en recruter. Le monde de l’obstacle entame une mue que le plat est encore en train de réaliser : il s’agit de trouver des solutions de syndication pour exploiter les chevaux en compétition au lieu de les vendre à bas prix sur un marché du yearling de plus en plus sélectif. Plutôt que de commercialiser à perte, ils prennent le risque de porter leurs chevaux plus loin en trouvant des partenaires. Les éleveurs d’obstacle les plus importants le font depuis longtemps. Ceux qui ont moins de moyens ou moins de volume vont devoir prendre ce pli et s’adapter. Mais il ne faut pas penser qu’élever n’a plus de sens simplement parce que notre manière de commercialiser évolue. »

Nicolas de Chambure œuvre à la création d’une plateforme de syndication des chevaux en ligne, avec l’appui d’une agence de ventes aux enchères et pourquoi pas de la Fédération des éleveurs. Chacun pourrait y proposer ses jeunes chevaux ou poulinières dans un cadre professionnel et sécurisé. « Cela aiderait peut-être les éleveurs qui manquent de réseau, et les courtiers et propriétaires pourraient aimer s’en servir », conclut Nicolas de Chambure. 

Quand les bovins mènent la danse

Heureux les éleveurs qui, en plus des chevaux, ont aussi des vaches dans leurs herbages! C’ est le cas de nombreux professionnels dans le centre de la France. Après des années de crise, le marché des bovins est en plein boom, à tel point que les courbes de valeur se sont croisées: alors qu’ une jument, même pleine, peut ne faire qu’ une enchère aux ventes et être bradée pour 1 000 ou 2 000 €, le prix d’ une vache atteint aujourd’ hui les 3 500 à 4 000 €. C’ est presque le double d’ il y a deux ans. « Avant, les juments amélioraient l’ ordinaire, explique Bruno Vagne de l’ élevage d’ Allen, basé dans le berceau du charolais. La production d’ une jument rapportait autant que 5 ou 6 vaches, mais aujourd’ hui la situation s’ est inversée. » Ces vingt dernières années, la taille du cheptel bovin français a baissé de 2 à 3% par an. En 2005, la production française correspondait à la consommation, qui est restée relativement stable depuis. « Il n’ y a donc plus assez de vaches en France, d’ où cet accroissement de leur valeur » explique Bruno Vagne. « En termes de volume de travail, une jument équivaut à 6 vaches. Ces dernières décennies les chevaux ont permis de garder les bovins mais aujourd’ hui ils détériorent plutôt le résultat. Le risque c’ est que des éleveurs qui ont 80 vaches et 2 ou 3 juments se séparent de ces poulinières pour acheter 10 bovins de plus. » De nombreux éleveurs mixtes qui envisageaient un temps de réduire leur troupeau bovin s’ appuient aujourd’ hui sur les vaches pour faire prospérer leur exploitation, lui apporter visibilité et stabilité, car le prix d’ un veau est à peu près connu dès qu’ il tombe dans la paille. La diversité des activités et des productions est aussi une façon de résister à la crise.