LES COURSES DEPUIS 1970
Pierre Champion
Par Serge Okey
Si l’origine de l’obstacle en France remonte au dernier quart du XIXe siècle, cette discipline a connu un avant et un après Mitterrand. En premier lieu, un virage paritaire : le fameux 50-50 encore d’actualité aujourd’hui, qui institua le partage du gâteau à parts égales entre le galop et le trot. « Auparavant, on était plus sur une répartition de l’ordre de deux tiers pour le galop et un tiers pour le trot, qui n’avait pas encore de dimension vraiment internationale, la plupart des courses étant fermées, exception faite du Prix d’Amérique et de quelques autres épreuves », rappelle Pierre Champion, journaliste hippique depuis une quarantaine d’années, qui rend grâce au passage à Jean Launay. Après sa nomination en 1983, le premier directeur des Haras nationaux non issu du sérail a fait grandement évoluer les choses.
C’est dans ce contexte que les courses d’obstacles ont pris un tournant. Depuis les années 1960, le tiercé incarne la grande messe du dimanche. Le quarté est venu corser l’addition en 1976. Les courses vibrent au son des commentaires de Léon Zitrone, André Théron, Maurice Bernardet et Pierrette Brès. Le triple vainqueur du Prix d’Amérique, Bellino II, s’invite en direct du 13 heures de TF1 sur le plateau d’Yves Mourousi. Les hippodromes et les PMU font le plein. Un âge d’or au sein duquel vient s’inviter l’obstacle. « À l’époque, on recyclait les chevaux de plat en obstacle. Beaucoup d’entraîneurs cumulaient plat et obstacle. Avec Georges Pelat, André Adèle était l’un des rares à s’être spécialisé dans les années 1970. N’oublions pas qu’il a formé André Fabre et Jean-Paul Gallorini, les deux stars de la discipline. Bien plus que Chantilly, Maisons-Laffitte en était l’épicentre. Cette discipline doit beaucoup à la Coupe d’or de l’obstacle, un circuit comparable au Grand national du trot, dont la finale, le Prix Georges Courtois, avait lieu à Auteuil en décembre, après toute une série de courses de steeple en province. Cette Coupe d’or a appelé la province à Paris. Et Jehan Bertran de Balanda a suivi le mouvement, l’année suivant avec le succès de Trypolo dans le Prix Maurice et Jean Gillois – Grand Steeple-Chase (1985) ».
L’obstacle peut aussi remercier Alain du Breil, président du comité de la Société des Steeple-Chases de 1977 à 1987. En sus d’avoir rénové Auteuil et œuvré en faveur des AQPS, l’instigateur de ce « Tour de France » au long cours a fait sauter les barrières cloisonnant la capitale et la province. Comme le rappelle Pierre Champion, auteur de plusieurs livres sur les chevaux et spécialiste de l’élevage et de la génétique : « À l’époque, courir à Auteuil pour un cheval de Nort-sur-Erdre ou autre tenait de l’exceptionnel ».
Jean-Claude Rouget fait ses classes dans cette discipline depuis sa base de Pau. André Fabre domine l’obstacle en tant que jockey, puis entraîneur. Jean-Paul Gallorini va vite s’imposer comme « le grand novateur ». Maisons-Laffitte et sa ligne droite de 2 000 mètres n’ont pas à rougir de la comparaison avec Newmarket. François Doumen, « un entraîneur qui a beaucoup changé l’obstacle aussi », entre dans la légende en battant les Anglais et leur icône Desert Orchid avec Nupsala dans les King George IV Chase à Kempton Park (1987). Les courses d’obstacles grouillent en province. « Beaucoup plus qu’à présent. C’était le bon temps, avant qu’une vaste campagne sur les normes de sécurité ne vienne supprimer un certain nombre d’hippodromes. À Auteuil, il y avait un monde fou jusque sur la pelouse devant la rivière des tribunes ».
Certes, l’obstacle n’atteindra jamais l’aura du plat. « Mais il a toujours été bien traité en France », assure Pierre Champion, le regard tourné vers les montants dédiés aux allocations. On en revient à Jean Launay : « Il a fait évoluer beaucoup de choses en faisant élire la moitié des membres, intégralement cooptés auparavant, aux comités. Les professionnels sont venus rétablir un plus juste équilibre avec des effets bénéfiques en termes d’organisation et de programmes. Un peu ampoulées par des militaires en retraite, les instances ont pris sous sa coupe un coup de jeune et sont entrées dans un nouveau dynamisme ».
Beaucoup d’entraîneurs ont une antenne pour le plat, une autre pour l’obstacle. La province se décomplexe et Jehan Bertran de Balanda s’inscrit dans la dynamique. « Il a même un côté assez pionnier en amenant des propriétaires du Centre-Est, à l’image de M. et Mme Carion, à Paris ».
À Maisons-Laffitte, les conditions d’entraînement sont relativement similaires à celles qu’on connaît aujourd’hui du côté de Paris. Mais « les moyens sont moindres en province et c’est souvent cela qui freine les entraîneurs. C’est moins fonctionnel, plus difficile de préparer un cheval pour Auteuil qu’à présent. Rien à voir avec les domaines de Guillaume Macaire ou Arnaud Chaillé-Chaillé, qui sont des petits Maisons-Laffitte aujourd’hui. Les entraîneurs allaient travailler leurs chevaux sur les champs de course. Pour eux, c’était un événement de gagner à Auteuil ».
C’est pourquoi Metatero, un cheval de province vainqueur du Grand Steeple-Chase de Paris en 1982 restera à jamais un symbole pour Pierre Champion. « Son propriétaire et entraîneur, Gérard Margogne, basé dans l’Ouest de la France, avait néanmoins préféré le confier à André Fabre pour les derniers réglages, quelques jours avant l’événement ». Un parti pris très symptomatique du fossé existant alors entre Paris et la province.
Dans un sens, les rapports se sont inversés aujourd’hui. La fermeture de l’hippodrome de Maisons-Laffitte en 2020 a bien sûr entériné la bascule. Mais qu’ils se nomment François Nicolle, Guillaume Macaire ou autres, les grands maîtres de l’obstacle ont pris le train inverse en installant leurs quartiers en province.
Dominique Boulard
Par Paul Casabianca
Cela fait plus de 50 ans qu’ils se connaissent. Depuis leur passage commun chez François Boutin, Jehan Bertran de Balanda et Dominique Boulard se croisent régulièrement. Au Haras du Quesnay, l’entraîneur mansonnien y trouva de nombreux espoirs. Son homologue, lui, débourre et pré-entraîne les yearlings de la famille Head. Dominique Boulard, fils du célèbre entraîneur Louis Boulard - une figure emblématique des courses du Centre-Est et du Sud-Est du siècle dernier – revient sur celui qui a endossé le costume d’entraîneur en 1978 : « Dans les années 1970-1980, il y avait essentiellement des courses qui se disputaient le week-end. En obstacle, deux hippodromes étaient complémentaires en région parisienne : Enghien et Auteuil. Jehan (Bertran de Balanda) est arrivé de Lyon pour s’installer à Maisons-Laffitte en 1986. Il avait une écurie avec des chevaux d’une certaine qualité, façonnés pour l’hippodrome d’Enghien, qui correspondait plus au profil des courses lyonnaises. Ces pensionnaires étaient bien dressés et sautaient rapidement. À Enghien, le tracé était moins exigeant et le terrain souvent moins profond qu’à Auteuil. Un jour, je me suis retrouvé chez Jehan aux côtés d’Alec Head, qui ne comprenait pas pourquoi les chevaux d’Enghien couraient à Auteuil et réciproquement. » Courir en obstacle aussi bien à Enghien - avant sa fermeture en 2016 – qu’à Auteuil, l’idée divise et fait débat. L’un des pionniers à l’avoir fait se nomme Guillaume Macaire : « Ce fut l’un des premiers à présenter des chevaux de haies et de steeple sur les deux hippodromes, rappelle Dominique Boulard. Sa méthode de dressage et son professionnalisme lui ont permis d’y arriver. Jehan, en fin cavalier, a lui aussi toujours eu des chevaux très bien dressés sur les obstacles. Ses élèves ne tombaient que rarement. »
Alors que le Baron Édouard de Rothschild, ancien président de France Galop, a permis aux femmes jockeys d’être de plus en plus présentes dans les pelotons, avec la mise en place d’une décharge accordée à la gent féminine, Jean-Luc Lagardère, son prédécesseur, a lui aussi révolutionné les courses hippiques. À la fin des années 1990, la décentralisation des réunions et des épreuves support de paris à la carte s’opère : « France Galop, c’est le galop, c’est la France aussi, déclara-t-il. Ne craignez rien. Il n’y aura pas de dirigisme parisien. Nous sommes tous des provinciaux. Moi-même, j’ai fait mes premières armes aux courses avec mon père sur le petit hippodrome d’Auch, dans mon Gers natal. » Une avancée notable qui mit fin au clivage Nord-Sud. « Avant, pour courir à Paris, c’était toute une expédition, rappelle Dominique Boulard. Quand j’étais entraîneur pour le Haras du Quesnay en 1985, il y avait des courses en région parisienne réservées exclusivement aux entraîneurs et aux chevaux provinciaux. De nos jours, il n’y a plus de ségrégation. Si vous regardez Jérôme Reynier, Henri-Alex Pantall ou Stéphane Wattel, ils n’entraînent pas en région parisienne. En obstacle, Guillaume Macaire, François Nicolle et Arnaud Chaillé-Chaillé non plus. »
Lorsque Dominique Boulard rencontre pour la première fois Jehan Bertran de Balanda, ce dernier était encore un jeune jockey, au sein de l’écurie de François Boutin : « J’ai travaillé cinq ans chez lui. Jehan étant plus vieux que moi, il y était depuis quelque temps. Toutes les personnes qui ont exercé chez François Boutin ont été marquées par lui. On a tous gardé une certaine sympathie entre nous, c’est un truc difficile à expliquer. Fils d’agriculteur, François Boutin était très humain avec ses employés. La méthode d’entraînement n’a pas réellement changé au fil des années. S’il était encore entraîneur, il gagnerait toujours autant de courses. Pour réussir dans ce métier, l’observation, la rigueur et la mémoire sont indispensables. François Boutin avait réussi à créer un esprit d’équipe et un esprit de famille… Jehan a gardé cette mentalité au sein de son écurie en étant proche de ses chevaux et de ses employés. Lorsque j’avais l’occasion de le voir à Maisons-Laffitte, il caressait et flattait longuement ses protégés. C’est quelqu’un de disponible, ouvert, qui a toujours joué le jeu avec la presse. Pour sa dernière course, il y avait beaucoup de monde à Auteuil. Tout le monde était ravi de le voir sortir par la grande porte. Les socioprofessionnels comme les turfistes, on était tous contents pour lui. »
Alors que les courses hippiques vivent des moments difficiles, marqués par la baisse des enjeux, la réduction des courses provinciales et des allocations moins élevées, Dominique Boulard dresse un bilan réaliste de la situation : « Je prends régulièrement mon café dans les bars PMU de Chantilly. J’y croise des turfistes, mais ils sont rares à jouer à la borne. 80 % des joueurs grattent ou jouent au Rapido. J’ai connu l’époque où il y avait deux tiercés par semaine. On a développé les quintés pour multiplier la recette mais les gains ne sont plus les mêmes. Celui qui touchait le tiercé, il changeait de vie et pouvait s’acheter une maison. » Re(donner) l’envie aux jeunes et aux familles de venir aux courses ne suffit pas. « Il y a du monde aux courses lors des grands événements, que ce soit à ParisLongchamp ou à Auteuil, mais notre beau sport manque d’attractivité. Les gens qui s’y rendent pour la première fois sont généralement séduits. Espérons que cela se traduise par des retombées économiques dans les années à venir, car c’est notre fonds de roulement. » Un message d’espoir partagé par tout un chacun.