Dynastie N°12 Septembre 2025 | A LA UNE : DYNASTIE

LES ÉTALONS QUI MARQUENT LA GÉNÉTIQUE ET LES ESPRITS

La saison d’élevage 2026 est à ses prémices et les nouvelles recrues qui s’annoncent perdurent de longues lignées, certaines pouvant se targuer d’être fondatrices. Quels sont les grands courants de sang qui ont forgé l’élevage moderne et qui continuent d’en dessiner les contours ? Quels sont les prochains enjeux en termes de génétique ?
Ce tour d’horizon explore non seulement les lignées de plat et d’obstacle, mais s’invite aussi au trot et chez les pur-sang arabes pour un panorama des enjeux au sein des courses hippiques

Galileo © Coolmore

PLAT : LES LIGNÉES PATERNELLES QUI ONT FAIT L’HISTOIRE

Par Jocelyn de Moubray

Éphémères par définition, les lignées d’étalons se renouvellent sans cesse. Au Japon, Sunday Silence a cédé la place à King Kamehameha, tandis qu’en Europe l’influence de Northern Dancer perdure à travers Danehill et Galileo. En France, Zarak, Wootton Bassett ou Justify s’imposent déjà comme les forces de demain.

Les lignées paternelles sont par nature éphémères. Non seulement rien ne dure éternellement, et l’influence même des plus grands étalons tend à s’estomper après trois ou quatre générations, mais également la dominance d’un étalon dans n’importe quelle région d’élevage crée inévitablement une ouverture pour un nouveau venu ; un reproducteur dont les fils et filles rivalisent avec sa propre descendance. Sunday Silence et son fils Deep Impact ont dominé les courses japonaises pendant des décennies, totalisant ensemble vingt-cinq titres de tête de liste des étalons, et pourtant, seuls trois représentants de la lignée de Sunday Silence figurent aujourd’hui parmi les dix meilleurs étalons de turf au Japon, dont un seul, Kizuna , est un fils de Deep Impact . La lignée dominante au Japon est désormais celle de King Kamehameha , fils de Kingmambo , dont les fils et petits-fils se sont parfaitement croisés avec les juments issues de la lignée de Sunday Silence .

L’incontournable Northern Dancer

Quelques étalons ont exercé une influence durable au XXe siècle en Europe, à l’instar de Phalaris , né en 1913, père notamment de Pharos et Fairway , puis Northern Dancer , né en 1961, bien qu’il ne soit jamais venu en Europe. Leur impact s’explique probablement par l’introduction d’un « élément nouveau » en phase avec les tendances de leur époque. Freddy Head a un jour confié avoir été stupéfait par les premiers produits de Northern Dancer arrivés en France : ils étaient capables non seulement de gagner les meilleures courses de 3 ans sur les distances intermédiaires, mais aussi, de s’imposer dans des courses de 2 ans de premier plan sur 1 400 mètres. Ses meilleurs descendants ont montré la même polyvalence : Sadler’s Wells (né en 1981), Danehill (1986) et Galileo (1998). Aujourd’hui encore, les lignées de Danehill et Galileo dominent en Europe et en France, tout comme celle initiée par Green Desert (né en 1983), lui aussi petit-fils de Northern Dancer par Danzig . Moins marquant que les trois autres, Green Desert demeure très présent à travers ses fils Cape Cross , Oasis Dream et Invincible Spirit.

De l’intime à l’essentiel

Les étalons qui laissent derrière eux de nombreux reproducteurs performants présentent souvent un pedigree rare ou peu courant, leur permettant d’être croisés avec un large éventail de juments. Northern Dancer était le fils du champion canadien Nearctic , et Dubawi celui de Dubai Millennium , dont la production se limitait à cinquante-six foals. Certains des premiers bons fils de Dubawi n’ont pas eu les résultats espérés au haras (Makfi, Poet’s Voice…), mais au cours des dernières saisons, une série d’étalons de grande classe a émergé : Night of Thunder , Too Darn Hot , New Bay , Ghaiyyath et Zarak . Le succès de Dubawi comme père d’étalons pourrait paradoxalement freiner ses fils, puisqu’ils ne pourront saillir un grand nombre de juments issues d’autres fils de Dubawi . Pour l’avenir, un candidat à suivre dans ce modèle est l’exceptionnel Wootton Bassett . Comme les meilleurs descendants de Northern Dancer , il produit à la fois des 2 ans de grande qualité et des 3 ans de distance intermédiaire. De plus, il existe peu de juments de haut niveau issues de son père Iffraaj ou de son grand-père Zafonic . Le nom et le pedigree du père ne sont qu’un des nombreux facteurs influençant le destin d’un étalon. Tous les plus renommés pères de pères ont eu, parmi leurs meilleurs produits, des fils étalons décevants. Et pourtant, les reproducteurs qui ont transformé l’élevage français au XXIe siècle étaient issus d’étalons relativement obscurs ou peu à la mode. Personne ne recherchait activement un fils de Noverre , Pivotal ou Iffraaj en 2010-2012, et cela n’a pas empêché Le Havre , Siyouni et Wootton Bassett de marquer l’histoire. Rappelons qu’en 1985, lorsque Sadler’s Wells est arrivé à Coolmore, il représentait lui-même un outcross à la majorité des juments britanniques et irlandaises. Les lignées dominantes en Grande-Bretagne venaient alors de Mill Reef et Sharpen Up , tandis qu’en France régnaient Luthier et Kenmare . Quarante ans plus tard, ces lignées autrefois essentielles n’ont plus que quelques rares représentants, comme Kendargent et son fils Goken , derniers survivants de la lignée de Kalamoun , longtemps influente en France. Le succès d’un étalon dépend toujours du nombre et du type de juments qu’il peut saillir. Or, la population de poulinières évolue constamment, et avec elle le type d’étalon, tant physiquement qu’en termes de pedigree, le mieux adapté. Danehill est mort il y a vingt-deux ans, mais il laisse en France des petits-fils prometteurs comme Hello Youmzain (Kodiac), Big Rock (Rock of Gibraltar), l’un des étalons les plus populaires en 2025, et Romanised (Holy Roman Emperor). Parmi les autres représentants de sa lignée en France, citons Thunder Moon , au travers de Dansili et Zoffany , Puchkine via Danehill Dancer , Choisir et Starspangledbanner , et The Grey Gatsby , lui aussi par Danehill Dancer et Mastercraftsman . Si Danehill a produit de nombreux gagnants de Groupe 1 sur distance intermédiaire, ce sont surtout les branches rapides de sa descendance qui demeurent actives. Galileo , plus récent mais inaccessible à la plupart des éleveurs français, est représenté par deux fils en France : Galiway et Intello , auxquels s’ajoutent ses descendants Sealiway (Galiway), Vadeni (Churchill), Onesto (Frankel), et plus lointainement Ace Impact (Frankel et Cracksman). La lignée de Green Desert se poursuit en France via Muhaarar (Oasis Dream), Belbek (Oasis Dream et Showcasing) et les fils de Kingman (Invincible Spirit) : Persian King , Chachnak et Feed The Flame . Sea The Stars (Cape Cross) est représenté par Zelzal et bientôt Sosie , attendu comme nouvel étalon en 2026.

Dubawi et Wootton Bassett : les dignes héritiers

Zarak est désormais solidement installé parmi les meilleurs fils de Dubawi au haras, et ses propres fils Metropolitan et Zagrey l’ont rejoint en 2025. D’autres membres de cette lignée incluent Erevann , un fils de Dubawi comme Zarak et d’une lauréate de Gr.1, et le multiple lauréat de Gr.1 Mishriff (via Makfi et Make Believe). Parmi les autres lignées présentes en France sont comptées celles de Victor Ludorum , parmi les derniers fils de Shamardal , Charyn ou encore Angel Bleu , tous deux issus de la lignée d’ Acclamation par Dark Angel , davantage présente en Grande-Bretagne et en Irlande (Mehmas) qu’en France. City Light , fils de Siyouni , a bien entamé sa carrière d’étalon, tout comme Al Hakeem et God Blessing . Siyouni est un fils de Pivotal , mais qui détient au même titre que ses fils beaucoup de Danehill dans ses gênes, père de sa mère Sichilla . La dominance de Pivotal comme père de mères limite cependant le vivier de juments pour les fils de Siyouni . Les deux dernières lignées à considérer et qui pourraient prendre une importance grandissante à moyen-terme sont celles issues de Wootton Bassett et les descendants de Scat Daddy , un fils de Johannesburg . Plusieurs fils de Wootton Bassett seront stationnés en Irlande et en France, il est déjà représenté par Wooded , étalon lauréat de Groupe 1, et River Tiber . Scat Daddy a le pedigree obscur qui pourrait permettre à ses fils et à sa descendance de briller. Ses fils, Van Beethoven et Seabhac , sont établis étalons en France, tout comme Armor (No Nay Never). Si Scat Daddy devenait l’une des principales influences en France, ce serait probablement via son fils Justify , père de City of Troy et pour l’instant, aucun vainqueur de la Triple Couronne américaine ne compte de ses fils au haras en France.

LAURENT DENIEL, HARAS DE LA LOUVIÈRE

Par Mégane Martins

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?

Laurent Deniel . Je pense que c ’ est un peu générationnel . Je dirais que la lignée de Galileo est remarquable , et personnellement , j ’ aime travailler en élevage avec des juments issues de Galileo . Elles apportent du cadre et une locomotion exceptionnels . Certains étalons transmettent ces qualités de manière admirable , comme Wootton Bassett , Lope de Vega , Gleneagles ou encore Persian King , qui , selon moi , aura un potentiel intéressant comme père de mère . En élevage , le père de mère est crucial , car environ 65 % du produit provient de la mère , d ’ où son importance . Galileo , issu de Sadler’s Wells et Northern Dancer , avec un côté maternel comprenant Urban Sea par Miswaki et Mr Prospector , représente une lignée incroyable , qui a produit de nombreux étalons .

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?

L.D. J ’ apprécie également beaucoup les produits de Siyouni , souvent très racés , très qualiteux et bien dessinés . Ses filles transmettent bien ses caractéristiques . C ’ est un étalon exceptionnel , avec une génétique dominante dans la transmission des gènes , même si je ne suis pas un spécialiste en génétique , je trouve qu ’ il passe très bien .

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?

L.D. Je n ’ ai pas d ’ exemple précis de croisement idéal . Pour créer un étalon , il faut déjà des performances à deux ou trois ans au niveau Groupe , ainsi qu ’ un pedigree maternel solide . Le physique vient en troisième position . Concernant le sang , celui de Dubawi me semble aujourd ’ hui indispensable pour espérer un futur étalon , ce que ses fils démontrent , notamment Night of Thunder . Un croisement entre Dubawi et le sang de Galileo , Lope de Vega ou Invincible Spirit , me semble parmi les meilleures options pour obtenir un pedigree d ’ étalon . Ces croisements fonctionnent très bien .

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EN CONVERSATION AVEC :

AUDREY LEYVAL, AL SHAQAB RACING

Par Véronique Verva et Clélia Moncorgé pour Karisma Consulting

 

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EN CONVERSATION AVEC

MATHIEU ALEX, HARAS DE BEAUMONT

Par Véronique Verva et Clélia Moncorgé pour Karisma Consulting

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HENRI BOZO, ÉCURIE DES MONCEAUX

Par Mégane Martins

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?

Henri Bozo. Siyouni . C’est un étalon qui croise facilement avec beaucoup de courants de sang, il apporte de l’épaisseur et de l’accélération à des juments au pedigree plus classique. Il a bien fonctionné avec des filles de Galileo .

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?

H.B. Night Of Thunder . Il est pour moi un étalon hors du commun et il a décollé, comme Wootton Bassett , à la force du poignet.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?

H.B. Le croisement idéal serait capable de produire un cheval de Groupe 1 doté d’une belle accélération et exempt du sang de Dubawi et Galileo . On a tous besoin de courants de sang nouveaux, qui complémenterait les poulinières que nous avons, à l’image de Wootton Bassett ou Starman .

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PIERRE TALVARD, HARAS DU CADRAN

Par Mégane Martins

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?

Pierre Talvard. Wootton Bassett , par le résultat de sa production qui me paraît assez exceptionnel et j’ai bien peur qu’il dépasse Galileo , Sadler’s Wells et Northern Dancer .

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?

P.T. Le Havre , le père de Leffard . J’y suis allé tardivement, mais j’ai élevé deux gagnants de Groupe et deux gagnantes de Listed sur six produits.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?

P.T. Je dirais que toute la réussite des étalons actuels tels que Wootton Bassett ou Mehmas est due à l’absence de Northern Dancer dans leur sang. Si on pouvait avoir un peu plus d’étalons outcross, ce serait parfait.

Saint des Saints © Haras d’ Etreham

OBSTACLE : « À LA DIFFÉRENCE DU PLAT, L’OBSTACLE OFFRE PLUS DE POSSIBILITÉS D’ÉVITER L’INBREEDING »

Par Serge Okey

Responsable historique des ventes de saillies au Haras d’Etreham, Franck Champion est de ceux par qui l’étalonnage des chevaux d’obstacle a changé de dimension avec l’étalon Saint des Saints, au sein d’un haras réputé jusqu’alors pour ses champions de plat.

Galorama. Pouvez-vous nous rappeler comment Saint des Saints a marqué de son empreinte le stud-book de l’obstacle ?
Franck Champion. On l’a acheté avec Marc de Chambure (l’oncle de Nicolas, qui dirigeait alors Etreham) à la fin de ses 3 ans. Un fils du grand sire d’obstacle Cadoudal , leader incontesté du studbook , et de Chamisene, gagnante de Groupe en plat. L’affaire à six chiffres, en euros, fut un événement dans le microcosme de l’obstacle. Par ce nouveau principe de croisement, on a fait évoluer le positionnement d’un grand haras de plat comme Etreham et déclenché un nouveau marché. Saint des Saints a débuté timidement à 4 500 € la saillie avec à peine 40 produits la première année et les meilleurs sont partis en Irlande, car, à ce moment-là, les Anglo-Saxons avaient remarqué que les quelques chevaux français importés chez eux dominaient les champions d’outre-Manche. Fille de la première production de Saint des Saints, Santa Bamba m’a sauvé la mise : elle a gagné le Prix d’Essai des Pouliches à Enghien, le Prix Jean Stern (Gr.2) et le Prix Duc d’Anjou (Gr.3). Ensuite, elle s’est avérée être une excellente poulinière puisqu’elle a produit De Bon Cœur (Grande course de haies d’Auteuil, Prix Cambacérès et Prix Renaud du Vivier, Grs.1). Le petit souci avec Saint des Saints , c’était son manque de libido. Il ne saillissait que deux fois par jour. On a dû le limiter à 80-100 juments par an. Il fait partie des mentors au même titre que Kapgarde (Garde Royale) et Martaline (Linamix).

G. Deux étalons qui figurent dans les grandes lignées de l’obstacle en France...
F.C. Kapgarde a pour père Garde Royale et Cadoudal pour père de mère. Deux chefs de race. Cela situe son pedigree. Martaline est par Linamix , un chef de race de plat avec une mère par Sadler’s Well . Tout cela a ramené un peu de vitesse. Citons aussi Dom Alco (Dom Pasquini), le polyvalent Pistolet Bleu (Top Ville) qui a été une des premières origines françaises achetées par Coolmore, et puis Poliglote (Sadler’s Well) qui est resté en France. Les lignées d’obstacle sont dans l’ensemble franco-françaises et c’est ce qui fait leur attrait pour le commerce auprès des Anglo- Saxons.

G. Quels étalons incarnent la relève selon vous ?
F.C. Doctor Dino (Muhtathir), No Risk at All (My Risk), Cokoriko (Robin des Champs) et Chœur du Nord (Voix du Nord). Doctor Dino apporte un courant de sang différent via Muhtathir , qui n’a rien à voir avec l’obstacle. C’est tout neuf. À la différence du plat, l’obstacle offre plus de possibilités d’éviter l’inbreeding.

G . Quels étalons placez-vous tout en haut de votre « Hall of Fame » ?
F . C . En étudiant les pedigrees, on retrouve Tanerko (Tantieme), père de mère de Chamisene , et Wild Risk (Rialto x La Grêlée) qui incarnent des lignées robustes. J’aime bien Worden (Sans Tares), le fils de Wild Risk . Mais il faut comparer ce qui est comparable. Le nombre de production a énormément changé : à l’époque, les chevaux étaient limités à 40-50 juments. En 30 ans, on est passé de 50 à 200 juments, c’est considérable.

G . Cela va-t-il de pair avec le prix des saillies ?
F . C . Énormément ! Il y a 30-40 ans, la majorité des bons étalons français émanaient des Haras nationaux. Leur fonction était de sauvegarder la race. Après, le secteur privé s’est intéressé à l’obstacle. Les prix ont commencé à refléter le niveau du marché. De 6 000 €, le prix d’une saillie est passé à 25 000 € pour pour les « top price ». Avant, les étalons leaders saillissaient un nombre raisonnable de juments. À présent, il y a une concentration importante de juments sur les meilleurs étalons, d’où la difficulté de sortir de nouveaux étalons d’obstacle. Latrobe (Camelot x Question Times) et Masked Marvel (Montjeu x Waldmark) ont sailli lors de leurs premières années entre 40 et 50 juments. Aujourd’hui, ils sont passés à cent. Et les prix sont passés du simple au double, puis au triple.

G . Quels sont vos derniers coups de cœur ?
F . C . Goliath du Berlais coche toutes les cases. Un choix estampillé Etreham, par Saint des Saints , et issu d’une jument par King’s Theatre (Sadler’s Wells), un bon étalon de plat qui a viré en obstacle comme un certain Poliglote . Sa carrière fut un succès total. Il a beaucoup de gagnants à 3 ans. J’ai de grands espoirs qu’il soit leader rapidement. Ses ventes sont déjà fabuleuses. Il peut dominer en Europe. Je reste un grand amateur de Montjeu , chef de race obstacle et plat pour mâles et femelles, super complet.

G . Quelles sont les grandes juments de l’obstacle ?
F . C . De Bon Cœur (Vision d’État), L’Autonomie (Blue Brésil), Karly Flight (Mansonnien). J’aime les femelles résistantes, les juments de plat solides. Mais les bonnes juments ne garantissent pas toujours de faire de bons chevaux en obstacle. Tout le monde a sa chance. Il n’y a pas de règles.

G . Quelles sont les grandes qualités pour faire un bon étalon ?
F . C . J’accorde énormément d’importance au père. Ce qui prime, pour moi, c’est la carrière, la longévité. Il est capital aussi que les chevaux soient durs.

G . Entre les haies et le steeple, quelle est l’influence du pedigree ?
F . C . Pour les mêmes raisons, j’aime bien quand les chevaux ont couru en steeple. C’est souvent le cas des grands. Hélas, les carrières ont tendance à se raccourcir et ils n’ont plus toujours l’occasion de s’essayer au steeple. J’aime bien Magic Dream (Saint des Saints x Magic Poline), qui a gagné le Prix Congress (Gr.2), Goliath du Berlais (Saint des Saints x King’s Daughter) bien entendu, meilleur steeple-chaser français à 4 ans, ainsi que Castle du Berlais (Saint des Saints x Royal Athenia), lauréat du prix Roger de Minvielle (L.) et étalon régulier.

 

FRANÇOIS NICOLLE, ENTRAÎNEUR

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?
François Nicolle. Saint des Saints ( Cadoudal x Chamisene ). C ’ est un très bon cheval dont la production est assez remarquable , tant quantitativement que qualitativement . Et puis c ’ est un excellent père de mère . Les trois-quarts de sa production deviennent de bons chevaux course . Naturellement , son père Cadoudal compte beaucoup dans l ’ histoire du stud-book de l ’ obstacle . Quant à Kapgarde et Martaline , ils ont marqué de leur empreinte les années 2000 et leur génération , mais c ’ est un peu la même lignée .

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?
F.N. J ’ ai plusieurs jeunes produits de Moises Has ( Martaline ) dans mes boxes . Quelques-uns montrent certains moyens et devraient débuter à Auteuil . De beaux modèles , vraiment faits pour l ’ obstacle , généralement très bien dans leur tête . Ils ont l ’ air disposés à être précoces . J ’ ai déjà un gagnant de plat et un gagnant de trois ans à Auteuil . C ’ est un étalon polyvalent en lequel j ’ ai confiance à 100 %.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?
F.N. Je reste sur Moises Has , un améliorateur comme Cokoriko à mon sens . Idéalement , je le croiserai avec une fille de Saint des Saints , sinon de Kapgarde ou Cokoriko . Ses produits encaissent très bien le travail . Je les trouve assez calmes . Ce sont généralement de jolis modèles encore une fois , avec beaucoup d ’ os et des robes de toutes les couleurs . Ils semblent vraiment destinés à devenir des chevaux de course . Et qui sait , peut-être des gagnants de Groupe 1 .

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EN CONVERSATION AVEC

PASCAL NOUE, HARAS DE LA HETRAIE

Par Véronique Verva et Clélia Moncorgé pour Karisma Consulting

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NICOLAS DE LAGENESTE, HARAS DE SAINT-VOIR

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?
Nicolas de Lageneste. J’ai toujours été attaché à Mill Reef et à sa lignée. Ce cheval de course exceptionnel a marqué ma jeunesse : gagnant dès ses débuts sur 1 000 m au mois de mai de ses deux ans, lauréat ensuite par 3 longueurs d’un Groupe 2 sur 1 200 m, il remporta à 3 ans le Derby à Epsom, les King George à Ascot et l’Arc de Triomphe à Longchamp, puis à 4 ans le Prix Ganay par 12 longueurs. Inimaginable aujourd’hui... Sa carte génétique réunissait les trois grands chefs de race du milieu du XXe siècle : Hyperion , Prince Rose et Nearco , dont il est descendant de la lignée mâle. Il est logiquement devenu un grand étalon, deux fois tête de liste en Angleterre et deux fois père de gagnant de Derby d’Epsom. À son image, il a transmis de la classe, de la locomotion, du bon tempérament et du courage. On retrouve ces caractéristiques dans sa nombreuse descendance, en plat mais aussi en obstacle, notamment avec sa lignée confirmée : Garde Royale – Robin des Champs – Cokoriko .

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?
N. de L. J’ai eu plusieurs coups de cœur pour les étalons, mais je revendique ma préférence pour Karaktar . Montrant des éclairs de classe dès ses victoires à 3 ans, notamment dans le Prix Noailles (Gr.2), il m’a rapidement impressionné. Son potentiel génétique réunit les chefs de races Mill Reef bien sûr, mais aussi Sadler’s Wells , Nijinsky , Top Ville , Blushing Groom ... J’ai tenu absolument à l’acheter lors de son passage aux ventes sortant de l’entraînement, où il a été adjugé pour 110 000 euros. Il a ensuite été syndiqué en moins d’une semaine avec le haras de Cercy et ses adhérents. Grâce à ses premières productions, il a pris une cote incroyable. En début d’année dernière, on a refusé des sommes folles d’Irlande. Sa première production à de suite mis en valeur son potentiel de reproducteur avec de nombreux chevaux de Groupe : Il Est Français , You’re The Boss , Karakta , Incollable , Moka de Vassy , Janeiro Verde , Jagwar ... Après une année record en 2023 (243 juments), il a moins sailli et fait montre de moins de qualité en jumenterie les années suivantes, mais cela va obligatoirement repartir. Il va s’installer définitivement parmi les meilleurs étalons d’obstacle dans les années à venir.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?
N. de L. Comme celui que j’avais imaginé en achetant Chamisene et en la croisant à Cadoudal dans le but de faire un étalon d’obstacle devenu le chef de race Saint Des Saints , il pourrait être celui qui regrouperait les sangs de Sadler’s Wells (via Frankel , Galiway , Montjeu , ou Poliglote ), Mill Reef ( Cokoriko ), Dubawi (via Zarak ). Sa mère devra avoir été une très bonne jument de course, de niveau classique en plat, avec du modèle et une belle robe baie foncée dominant. Ce « prospect » devra avoir couru sans problème physique et montré du courage et du cœur, avoir un modèle irréprochable, avec surtout une belle épaule et de la profondeur, sans blanc. Pour produire en obstacle, j’accorde plus d’importance au tempérament et au modèle qu’aux performances. Aussi préférerais-je qu’il ait gagné au niveau classique en plat, plutôt qu’en obstacle, sur la distance classique d’au moins 2 100 m à 2 400 m. On reconnaît les bons étalons à leurs capacités d’accélérer et de se donner en fin de course. J’espère que cet étalon va exister ou existe déjà. Et pas que dans mon imagination...

 

 

Al Mourtajez. © Pauline Boulc’h Mascaret

PUR-SANG ARABES : « DENOUSTÉ EST LE PLUS CÉLÈBRE D’ENTRE TOUS »

Par Serge Okey

Qui mieux que Martial Boisseuil pour évoquer le stud-book du pursang arabe ? Éleveur reconverti bras droit du cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan pour ses élevages en France, l’ex-manager des effectifs de l’ancien émir d’Abu Dhabi et premier président des Émirats arabes unis connaît par cœur les pedigrees du « Prince du désert ».

Galorama. Pouvez-vous nous rappeler l’histoire du pur-sang arabe dans les courses en France ?
Martial Boisseuil. En France, il a été introduit à la fin du XIXe siècle. Longtemps l’affaire des Haras nationaux, son histoire est liée au Sud- Ouest, du côté de Pau, Tarbes, Rodez, Aurillac et Pompadour. Les courses de pur-sang arabes ont été interrompues de 1957 à 1974. Alors que beaucoup d’éleveurs se sont tournés vers l’anglo-arabe, Guy de Watrigant, père de Jean-Marc, a conservé ses juments et pris le train avant tout le monde. L’engouement s’est fait progressivement. Les investissements des propriétaires du Moyen- Orient en France ont bien sûr constitué un virage énorme. Les pedigrees sont énormément montés en gamme. Pas tellement en vitesse, mais les modèles ont évolué. En 50 ans, la taille du pur-sang arabe est passée d’ 1,48 m à 1,57 m en moyenne.

G . Quels sont les principaux étalons qui ont marqué la race en France ?
M . B . Si l’on s’en tient aux étalons purement français depuis la fin du XIXe siècle : Denousté et son fils Kriss II, Gosse du Béarn et son père Flipper. Denousté (Latif x Djaïma) est le plus célèbre d’entre tous. Cet alezan est né en 1921 chez M. Gaston Lalague, dans les Landes. Sa mère descend de Khouri et Dame Tartine (Burkeguy x Déesse). Les Haras nationaux l’ont acquis pour 20 000 francs à l’époque, afin qu’il fasse la monte à Pau-Gelos, de 1924 jusqu’à sa mort en 1948. Considéré comme chef de race, il est notamment le père de Sultan , Kriss II , Alaric V , Baroud II , le grand-père de Saint-Laurent . Il est également à l’origine d’excellentes poulinières comme Damas , Dorée II , Keiba , Magnesie …

G . Derrière Denousté, les étalons que vous citez ont effectivement donné lieu à de belles lignées…
M . B . J’en retiens une petite quinzaine globalement. Dans la descendance de Kriss II (1933, Denousté x Kenia) figurent Janor (Nina IV x Djenissa) et Djerba Oua (1946, Dragon x Dorée II), le père de Gosse du Béarn (1954, Djerba Oua x Madou). Alaric V (1929) a donné Meké (1948, par Meziana) et est le grandpère de Nevada II par Namouna . On retrouve Kriss II dans l’ascendance de Meké , en tant que père de sa mère Meziana . Gosse du Béarn est le père de Flipper (1968), qui a engendré quatre étalons reconnus et dont la mère Fleur d’Avril a pour père Meké . En remontant plus loin, il convient de citer Norniz (1922, Djebel Mousa x Nejmah), père de Nifanor (1931, Nifa) et de Nedjanor (1932, Nedjarine). Baroud II (1927, Denousté x Belle du Sarot) est incontournable. Grâce à lui, on en arrive à Saint Laurent (1948, via Norniz) qui fait partie des très bons performers.

G . Quelles sont les meilleures poulinières de l’histoire contemporaine ?
M . B . La meilleure de toutes est Namouna (1939, Alaric V x Nifa, par Danbik), qui était chez M. Camentron dans le Sud-Ouest. Avant 1955, elle n’a produit que des anglo-arabes. Mais en 1955, elle a donné naissance à Nevada II (Djanor), la souche la plus prolifique des chevaux arabes en France.Nevada II est la meilleure en production. On lui doit l’étalon Nanic (1968, Ourour), les poulinières Nanou (1966, Ourour), la grande Nevadour (1970, Ourour), Immana (1971, Irmak), Java (1972, Saint Laurent), Quesada (1973, Saint Laurent), le grand étalon Chéri Bibi (1975, Baroud III) ainsi que Bibi de Carrère , meilleur étalon pendant quinze ans aux Émirats arabes unis. Beaucoup de très bons chevaux comme Lady Princess viennent de la souche Nevada II . Fatzica (Fatzour x Scindian Mystique) ne figure pas dans les stud-books, mais cette jument sauvage qu’il fallait attraper au lasso mérite aussi d’être dans la liste.

G . Et après elles ?
M . B . Madou (1939, Norniz x Amica) a donné deux grands étalons : Saint-Laurent (1948, Baroud II) et Gosse du Béarn (1954, Djerba Oua). Magicienne (1937, Nedjanor x Magdala) a produit Mouneya (1948, Denousté), le meilleur étalon en Italie, et Magnesie (1949, Denousté). Cette dernière a donné Mandragore (1955) et Mandarine III (1956), toutes deux par Dragon . Toute la souche de Watrigant vient de là. Mandragore est la mère de Manguier (1971, Gosse du Béarn) et du chef de race Manganate (1972, Saint-Laurent). La liste est très longue. Meziana (1940, Kriss II et Messina) a fait Meké , un étalon valable. Maderba (Djerba Oua x Madone) a une riche descendance : Mireille , Madina , Ma Belle , jusqu’à Mona Lisa par l’étalon polonais Badr Bedur .

G . Qui sont les meilleurs étalons actuels ?
M . B . Actuellement, Al Mourtajez (Dahess x Arwa) domine le classement. C’est le père du fameux Al Ghadeer . Azadi (Darike x Fadzica) vient ensuite : il est père de nombreux gagnants. Suivent Gazwan (Amer x Arc de Ciel), Mahabb (Tahar de Candelon x Joyzell), Mister Ginoux (Amer x Nacree al Maury), Nieshan (Akbar x Jade des Pins), Baseq al Khalediah (Tiwaiq x Keheilan), et quatre fils d’ Amer : Majd al Arab , Ebraz , Yazeed et Assy .

G . Quels étalons sont les plus indiqués pour améliorer les courants de sang ?
M . B . Les deux meilleurs étalons qui ont amélioré le sang sont Tiwaiq et Amer . Tous deux sont nés en Arabie saoudite. Dahess (Amer) est une relève en or. Lui aussi est décédé, mais il produit encore (sperme congelé autorisé dans la race arabe). En quatrième, je place Baseq Al Khalediah , devant son père Tiwaiq , puis le sang américain de Burning Sand et TM Fred Texas , enfin AF Albahar et son frère AF Al Buraq (deux frères nés aux Émirats). Tous sont à utiliser avec des souches françaises. Du sang turc ou irakien donnerait un coup de fouet.

DOMINIQUE BOULARD, BLOODSTOCK SPÉCIALISTE DES PUR-SANG ARABES AU SEIN D’ARQANA PENDANT DE NOMBREUSES ANNÉES

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?
Dominique Boulard. Dormane et Amer , sans hésitation. Il était hors d’âge, mais j’ai eu la chance de voir le second il y a 7-8 ans au Haras du Grand Courgeon, au terme de quinze jours de visites dans le Sud-Ouest. Aujourd’hui, c’est une « vieille paillette » mais ça marche encore. Dormane (Manganate x Mandore), c’est un peu la base de l’élevage en France. J’ai vu ses fils et surtout ses filles. La moitié des chevaux que je voyais avaient souvent Dormane dans leur pedigree. Cela donne des chevaux solides, avec une robe baie et des jambes noires souvent.

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?
D.B. Al Mourtajez (Dahess x Arwa) est l’étalon incontournable à l’heure actuelle. Mais les fils de Mahabb (Tahar de Candelon x Joyzell) et Munjiz (Kesberoy x Unchainedd Melody) réussissent bien avec Amer . Mahabb commence à être âgé, mais il transmet souvent de la vitesse et donne des chevaux très épais, dotés de beaucoup de tempérament et d’influx. Son retour en France lui a redonné une troisième jeunesse. Il ne saillit plus qu’en monte naturelle et ça marche très bien.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?
D.B. Beaucoup ont croisé avec des fils d’ Amer . Maintenant, il faut en sortir. Burning Sand (San Lou Romirz x Du Smaragda) est issu d’un croisement qui sortait des sentiers battus et qui a remarquablement bien marché. Cette exemption des courants de sang les plus répandus est la raison pour laquelle Coolmore a acheté Wootton Bassett . L’avoir va devenir compliqué.

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DAMIEN DE WATRIGANT, ENTRAÎNEUR

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?
Damien de Watrigant. Depuis l’arrivée des pays du Golfe, la lignée d’ Amer est très influente et débouche sur Al Mourtajez (2010, Dahess x Arwa). Après, mon cœur penche naturellement pour Dormane (1984, Manganate x Mandore). C’est l’étendard de l’élevage familial.

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?
D. de W . J’ai actuellement sept poulinières pleines d’ Al Mourtajez , cela veut tout dire. Les produits du père d’ Al Ghadeer ont du physique et beaucoup de volume. Sur le plan mental, il est gage de beaucoup de courage. C’est l’étalon tout choisi à l’heure actuelle.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?
D. de W. Difficile à dire. Du sang français pur avec des chevaux de sang irakien, qui apportent beaucoup de qualité, par exemple. J’ai toujours eu des chevaux avec des pedigrees français à la base. J’aime les vieilles souches françaises. Après, c’est intéressant de faire un mix entre des chevaux qataris et irakiens. Et les souches tunisiennes ramènent des victoires. Il faut aussi avoir à l’esprit que les grandes courses réservées aux pur-sang arabes ne se disputent pas sur 1 600 mètres, mais sur 2 000 et 2 400 mètres.

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ROBERT BOURDETTE, ÉLEVEUR

Galorama. Quel étalon vous a le plus marqué en termes de lignée ?
Robert Bourdette. C’est difficile à dire car il n’y en a pas vraiment un qui se détache plus qu’un autre. C’est dernier temps, effectivement Al Mourtajez est celui qui sort du lot, les autres suivent. Mais ce qui est assez surprenant, c’est que d’autres étalons font très bien à l’étranger et moins en France et inversement. Il faut également garder en mémoire que le nombre de produits facilite à sortir un étalon. Cependant, le prix des saillies commence à devenir conséquent, surtout pour Al Mourtajez . Cela devrait rebattre les cartes.

G. Quel étalon serait votre coup de cœur ?
R.B. Un étalon que j’attends beaucoup, c’est Yazeed . Il a un pedigree superbe sans parler de ses performances. Malheureusement, les gens attendent que les produits fassent leur preuve en piste avant d’envoyer les juments aux jeunes étalons même si le prix de saillie est attractif.

G. Quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon ?
R.B. À nouveau, ce n’est pas si simple. Nous n’avons plus de lignée française comme autrefois. Il y a beaucoup de juments par Amer donc il faut absolument les croiser à des produits qui en sont exempts et cela devient difficile. Les pures souches « FR » sont devenues très rares. Il faut aussi garder en tête que nous devons suivre la tendance. Tout le monde ne peut pas se permettre de faire le croisement idéal et vensuite l’amener jusqu’aux courses. Il faut des moyens et un peu de chance comme cela nous est arrivé avec Al Mamun Monlau . Nous étions les premiers à aller à Munjiz .

 

 

Conquérant © Creative Commons

TROT : CES LIGNÉES QUI ONT FAIT LE TROTTEUR FRANÇAIS

Par Mélodie Janvier

Avant de faire « l’inventaire » des lignées fondatrices du trotteur français moderne, remontons à l’origine de la race, qui, en réalité, a plus de points en commun avec le pur-sang anglais qu’il n’y paraît.

Elles sont certes lointaines, mais les origines du trotteur français remontent elles aussi aux pursang arabes Godolphin Arabian , Darley Arabian ou Byerley Turk . Comme quoi, trotteurs et pursang ne sont pas si éloignés. Le trotteur français, comme on l’entend aujourd’hui, a été créé au début du XIXe siècle, à l’origine pour servir dans l’armée et les transports. Sous l’impulsion d’Ephrem Houel, futur Directeur des Haras nationaux, vont voir le jour en Normandie les premières courses de trot au milieu des années 1830. Fort du succès de ces compétitions, les éleveurs normands décident de croiser leurs juments de demi-sang normand avec des étalons pur-sang anglais ou arabes, mais, peu satisfaits du résultat, ils se tourneront vers des demi-sang notamment Norfolk (race d’origine britannique et disparue maintenant) avant d’être croisés avec des Orlov venus de Russie et des standardbred Américains. Le trotteur français est issu de six chefs de race que sont Conquérant (1858), Normand (1869), Lavater (1867), Niger (1869), Phaëton (1871) et Hambletonian (1849). En 2013, on estimait que 95 % des trotteurs français du XIXe siècle provenait des cinq premiers chefs de race cités ci-dessus.

Conquérant : l’inévitable

Né en 1858 dans le Cotentin, Conquérant est issu du croisement de la jument Élisa et de l’étalon Kapirat , descendant du quasi-pur-sang Young Rattler . Auteur d’une carrière de course remarquable dans la spécialité du trot monté, il sera acheté par les Haras nationaux en 1862 en qualité de reproducteur après sa carrière sportive. Conquérant n’engendrera que 66 trotteurs et pourtant, d’après Jean-Pierre Reynaldo, il serait : « l’un des plus importants reproducteurs du XIXe siècle ». Sa lignée a perduré à travers son fils Reynolds , puis Fuschia , un chef de race majeur. Inter : Fuschia : la continuité Il sera tête de liste des étalons à quatorze reprises, de 1893 à 1906 sans interruption, score qui ne sera jamais égalé. En prolongement de Fuschia , en lignée mâle, on lui doit notamment la lignée de Narquois et ses descendants : Beaumanoir , Koenigsberg , Bolero ainsi que Loudeac et Fandango. Celle de Bemecourt , dont sont issus Ontario , Hernani III , ce dernier donnera naissance à Quinio et Kerjacques , Intermede , père d’une certaine Uranie , et par continuité du crack Jamin . Mais également, par sa mère, la branche moins développée mais bien présente de Quo Vadis .

Kerjacques : dans les pas de Fushia

Kerjacques , né en 1954, est un fils de Quinio . Acheté par les Haras Nationaux en 1960, il effectuera 21 années de monte dont onze où il sera élu meilleur étalon de l’année, de 1970 à 1980. De ces 21 années de production naîtront de nombreux champions, mâles et femelles confondus : Toscan , Une de Mai , Eleazar , Jorky , et surtout Chambon P. Durant dix années, de 1981 à 1990, il sera le meilleur étalon de France, succédant au règne de son père et lui permettant de dominer le trotting français pendant vingt ans. De Chambon P seront issus : Képi Vert , Le Loir , ou encore Sancho Pança , lui aussi tête de liste des étalons en 1997. Kerjacques fut également un remarquable pères de mères, ces dernières seront à l’origine de nombreux champions. À l’instar Ua Uka , qui sera la matrone des « Vivier », mère des étalons Fakir du Vivier , Hadol du Vivier et Jet du Vivier . Fakir et Jet deviendrons tous les deux tête de liste des étalons et des pères de mères. De Fakir du Vivier descendra, entre autres, le crack-étalon Coktail Jet par l’intermédiaire de son père Quouky Williams , ou encore la championne Vourasie . Si Conquérant est incontestablement le principal père fondateur de la race du trotteur français, Phaëton à lui aussi apporté sa pierre à l’édifice.

Phaëton, l’autre lignée maîtresse

Né en 1871 près de Carentan en Normandie, il est issu de l’étalon pur-sang The Heir of Linne , qui n’est autre qu’un descendant en lignée mâle de Darley Arabian et dont Phaëton aura hérité du côté « chic ». Et de la jument La Crocus , une demisœur de Conquérant . Phaëton est aussi le neveu de Lavater , un autre étalon fondateur de la race. Phaëton sera acheté par les Haras Nationaux comme reproducteur, fonction qu’il assurera jusqu’à sa mort en 1896. De 1886 à 1889 il sera tête de liste des étalons. D’après le Sport universel illustré du 23 mars 1901, Phaëton est « parmi les étalons qui ont le plus contribué à la formation de la race trotteuse en France, Phaéton a été considéré par tous les éleveurs comme celui dont la perte était le plus regrettable […] ». En 1901, parmi les trente-huit reproducteurs proposés par le Haras du Pin, dix-huit sont issus de Phaëton . Sa lignée sera assurée par de remarquables étalons comme Quioco et ses fils Jiosco et Nodesso . Le Trotteur Français est l’héritier d’une histoire séculaire, forgée par la sélection patiente des éleveurs français. Mais l’apport du sang américain dans la race est omniprésent. D’après une étude de l’INRA menée par Anne Ricard en 2005, la totalité de l’apport récent de gènes trotteurs américains s’est faite par l’intermédiaire de vingt étalons nés entre 1947 et 1985. Celui-ci s’est fait en plusieurs fois.

Star’s Pride et Speedy Crown, les chefs d’œuvre venus d’outre-Atlantique

Star’s Pride , né en 1947, est le père des célèbres Florestan , que l’on retrouve en 4x4 dans le pedigree du regretté Ready Cash . Mais également celui de Nevele Pride , qui aura une incidence majeure sur le stud-book français, car c’est de sa lignée mâles que provient Viking’s Way . Né en 1987 au moment de l’ouverture du stud-book au sang américain, Viking’s Way sera sur l’une des deux plus haute marche du podium des étalons à cinq reprises, père de nombreux crack dont Jag de Bellouet , Indy de Vive , père de Ready Cash , ou encore de Imoko , père de Timoko . Nevele Pride est aussi le père Kimberland , qui se révèlera surtout être un très bon père de mères, en témoigne Tahitienne , élevée par Jean-Pierre Dubois et à laquelle on doit Goetmals Wood , tête de liste des étalons en 2009 et des pères de mères de 2022 à 2024. Il faudra attendre quelques années pour voir l’avènement d’un nouvel étalon américain, celui de Speedy Crown . Né en 1968, Speedy Crown était un véritable phénomène en piste, ayant un record d’ 1' 12'', quand une Roquépine , née un an plus tôt affichait 1' 15''. Dès sa deuxième année de monte il produira Speedy Somolli , Armbro Goal , père du crack Défi d’Aunou , lui-même frère de Buvetier d’Aunou , tête de liste des étalons à plusieurs reprises et dont le père, Royal Prestige , est un autre fils de Speedy Crown . Sans oublier Workaholic , arrivé en France après trois années de monte aux USA, il fut acheté par les Haras nationaux et sera sacré tête de liste des étalons par les victoires en 1996 et longtemps tête de liste des pères de mères. Toujours selon l’étude de 2005 de l’INRA, la diffusion des gènes américains dans la race du Trotteur Français s’est réalisée principalement par Florestan et ses produits (33 %) et par Workaholic et ses produits à hauteur de 17 %.

L’empreinte de Ready Cash

Impossible de parler des lignées qui ont façonné la race du Trotteur Français sans parler de celui que l’on qualifie bien souvent comme l’étalon du siècle : Ready Cash . Le crack aux deux Prix d’Amérique s’est révélé peut-être encore meilleur au haras qu’en compétition, il est pourtant difficile de faire mieux que deux « Amériques », et pourtant. Ready Cash est issu de la lignée mâle de Star’s Pride , petit-fils du sire Viking’s Way , il est le parfait exemple du croisement francoaméricain , avec des imbreeding 5x5 des trotteurs américains, père et fils, Nevele Pride et Star’s Pride . Et un imbreeding 5x5 de Kerjacques , continuateur de la lignée de Conquérant . Entré au haras à l’âge de 4 ans, le représentant du Haras de Bouttemont montera en 2016 sur la plus haute marche du podium des étalons et ne quittera plus cette place jusqu’en 2023, année durant laquelle une crise de coliques l’emportera. En 2018, ses produits accumuleront près de 9,5 millions d’euros, laissant son dauphin au classement du meilleur étalon à 3,3 millions d’euros derrière ! Il est le père, s’il faille encore le rappeler, des cracks Bold Eagle (trotteur français le plus riche de l’histoire) et de Face Time Bourbon , les deux étant double lauréat du Prix d’Amérique comme leur père. Ou encore du suédois Readly Express , lauréat du championnat du monde des trotteurs en 2018, formant alors le couplé gagnant avec Bold Eagle , du jamais vu pour un étalon. Au lendemain de la saison de monte 2025 il ressort que 71 reproducteurs du parc d’étalons trotteurs français sont des descendants de Ready Cash , soit plus de 4 400 juments saillies. Nul doute que Ready Cash n’a pas fini d’écrire l’Histoire du trot.

GÉRARD PATIN

Il est le bras droit des « Goutier » de Jean Cottin depuis plusieurs décennies, mais s’il est connu des trotteurs, Gérard Patin a d’abord fait ses armes durant 10 ans au côté d’un certain Jean-Luc Lagardère.

Galorama. Pour vous, s’il fallait ne citer qu’un étalon qui a marqué la génétique du trot, lequel serait-il ?
Gérard Patin. Inévitablement, Ready Cash , on ne peut pas passer au-travers. En descendance directe, nous devons être arrivés à 30 ou 35 étalons qui officient. Ce que le Haras de Bouttemont a réussi à faire avec ses fils est hors norme, et probablement encore mieux que Coolmore avec Sadler’s Wells et ses fils. Mâles comme femelles, Ready Cash est « malheureusement » incontournable, si bien que cela pourrait finir par être problématique pour établir des croisements.

G. Personnellement, est-ce qu’il y a un étalon qui vous a marqué ou que vous avez apprécié particulièrement ?
J.P. Une nouvelle fois je vais être obligé de citer Ready Cash , car nous avons connu beaucoup de réussite avec cet étalon, en plus de Flamme du Goutier (double lauréate du Groupe 1 Prix de Cornulier), il est également le père d’ Horace du Goutier , 2 du Prix Henri Desmontil (Gr.1), ou encore de Lancier du Goutier , l’un des meilleurs 4 ans de sa génération.

G. La SCEA du Bissons a aussi fait naître le crack sur les obstacles Thélème, est-ce que les critères pour faire vos croisements sont les mêmes au trot qu’au galop ?
J.P. Effectivement, qu’il s’agisse de trot ou de galop, nos critères sont assez similaires. En réalité, on cherche surtout de plus en plus l’inbreeding à partir de 3 et on évite d’aller jusqu’à deux. Sinon, nous essayons de conjuguer les caractères et les allures de l’étalon et de la jument.

G. Pour vous, quel serait votre croisement idéal pour faire un étalon au trot ?
J.P. Au vu de la carrière de Flamme , nous avons décidé de réitérer le croisement avec la propre sœur de la mère de Flamme , sa deux ans, Nesmile (comme l’une de matrone de l’élevage de Jean-Pierre Dubois), vient de se qualifier brillamment. Quant à son frère, Oracle , au débourrage à l’heure actuelle, l’équipe qui s’en occupe ne tarie vraiment pas d’éloges à son sujet. Dès lors, le rêve est à nouveau permis.