CHELTEN(MAN) N°14 Novembre 2025 | pédagogie

LA SELLE OU LE BERCEAU

Par Céline Gualde

La filière du galop emploie près de 42% de femmes, leur nombre ayant bondi de 18% en dix ans. Sans elles le monde des courses ne tournerait plus rond! Mais les femmes entraîneurs, jockeys, cavalières d’ entraînement ou employées d’ écuries ont les pires difficultés à concilier travail et maternité. Peu de dispositifs existent pour aider ces pionnières.


Le moins que l’on puisse dire c’est que la petite Romy, fille de l’entraîneur Céline Lequien et du jockey Damien Thomas, est tombée très tôt dans la marmite des courses. Sa mère montait encore à cheval le 1
9 juillet 2025 et elle est née, à terme, le 21 ! Une semaine après être venu au monde, le bébé posait fièrement sur la photo d’arrivée après la victoire de Gumpchop, entraîné par sa mère, sur le cross du Lion-d’Angers. Si Céline Lequien a des traits et une blondeur angélique, elle est dure comme un roc. Elle a été la première femme jockey à s’imposer sur le cross de Craon et a également remporté le Grand Steeple de Nantes. Installée entraîneur à Ombrée-d’Anjou dès ses vingt-quatre ans, elle comptait déjà dix-neuf victoires pour l’année 2025 après neuf mois d’exercice… et malgré neuf mois de gestation !  

Durant sa grossesse, la jeune femme n’a jamais cessé d’entraîner ses chevaux, c’est-à-dire de les monter sur le plat (et même à l’obstacle jusqu’au mois de mai). « Nous sommes en principe deux cavaliers, plus mon conjoint Damien lorsqu’il peut se joindre à nous. Je monte donc onze chevaux chaque matin. Durant ma grossesse je suis descendue à huit lots par jour. Je n’avais pas de contre-indication médicale et je me sentais bien. Le plus délicat était de me mettre en selle avec mon gros ventre, j’utilisais donc un montoir. Une fois à cheval je n’étais pas gênée, juste plus essoufflée. »  

Être une femme enceinte galopant sur les pistes a valu à Céline Lequien beaucoup de critiques, qui lui ont rarement été exprimées de vive voix, mais lui ont été rapportées… « Damien et moi nous sentions prêts à avoir cet enfant, même si dans notre métier il n’y a jamais de moment idéal. L’écurie tournait bien, et si je n’avais plus été capable de travailler, j’aurais pu trouver de l’aide. Mais seuls mon conjoint et moi étions légitimes pour décider quoi faire. » 

Pression économique et psychologique 
Il n’est jamais évident pour une femme chef d’entreprise, a fortiori dans la filière hippique, de prendre des congés, comme en témoigne Louisa Carberry, trois fois gagnante du Grand Steeple-Chase de Paris (Gr.1) en tant qu’entraîneur. Avec son mari Philip, ils sont devenus parents de Sophie, huit ans aujourd’hui. « C’est difficile pour les femmes sportives de mettre leur carrière en pause mais on n’a pas toute la vie pour faire un enfant ! Dans nos métiers ce n’est jamais vraiment le bon moment… J’ai cessé de sauter mes chevaux dès que j’ai réalisé que j’étais enceinte, à quatre mois de grossesse, mais j’ai continué à monter jusqu’au septième mois. On est consciente qu’il y a un risque, car même le plus gentil des chevaux peut trébucher, mais on sait aussi ce dont on est capable. J’ai pris vingt kilos et j’ai subi une césarienne donc je n’avais plus d’abdominaux. J’ai recommencé à monter trois ou quatre semaines après la naissance de Sophie, j’ai eu du mal à me remettre en forme. »  

Pour ces femmes exposées, qu’elles soient entraîneur ou jockey, la pression mentale ne retombe pas lorsqu’elles sont enceintes ou en congés maternité ou maladie. C’est même l’inverse qui se produit. « Juste après mon accouchement, mes chevaux ont eu un très mauvais week-end sur les hippodromes, raconte Louisa. Des clients essayaient de me joindre, je répondais par sms que j’étais à l’hôpital. Certains m’ont félicitée chaleureusement, mais j’ai senti que d’autres n’étaient pas très sensibles à la situation et ne trouvaient pas cela très normal que je ne sois pas à l’écurie. Dès mon retour à la maison je me suis remise à regarder les lots le matin, pas par choix mais aussi par obligation. »   

Hugues Leclercq, directeur de l’accompagnement pour les salariés des écuries de course à l’AFASEC, affirme que le taux de natalité est inférieur chez les femmes de la filière hippique que dans le reste de la société, même s’il ignore dans quelle proportion. De fait, Céline Lequien n’envisage pas d’avoir un second enfant : « Je me suis remise à cheval une semaine après l’accouchement, je n’ai eu aucun mal à retrouver ma condition physique. En plus mon employé s’est cassé le bras à ce moment-là donc j’ai repris à fond ! Mais pour moi il était inenvisageable de laisser Romy chez une nourrice. On l’avait pourtant prévu ainsi, mais c’était trop dur. Ma mère est venue la garder à la maison. Romy se réveille à 2 h pour manger, je me lève à 4 h pour commencer ma journée… c’est prenant. Je n’aurais pas assez de temps pour un autre bébé. » 

Même analyse chez Louisa Carberry : « En bon Irlandais, mon mari aurait été heureux d’avoir six enfants ! Mais Sophie demande déjà pas mal d’attention. Elle est allée chez une nounou à Senonnes dès ses trois semaines, de 6 h à 13 h du lundi au samedi. Je n’avais pas le choix et je me disais qu’elle était mieux chez la nourrice qu’avec moi aux écuries. Cela me permettait de me concentrer à fond sur mon boulot. Au début, c’était facile de la prendre dans la poussette pour faire l’écurie du soir, mais en grandissant, elle s’est mise à courir partout sans conscience du danger. Ces années ont été très difficiles à gérer. Aujourd’hui Sophie a huit ans donc c’est plus simple, d’autant qu’elle est passionnée par les chevaux. Sa petite enfance l’a habituée aux voyages comme aux rencontres. » 

Selon les communes sur lesquelles les femmes travaillent, il n’est pas toujours simple de trouver un mode de garde en horaires décalés – on dit « atypiques » - pour le bébé. Sur les grands centres d’entraînement, l’AFASEC a créé des maisons d’assistantes maternelles dont elle délègue la gérance. « Nous avons six établissements pour lesquels nous avons conduit les travaux afin de garantir les standards de qualité, explique Hugues Leclercq. L’accueil des enfants se fait dès 5 h 30. Les maisons d’assistantes maternelles offrent douze places chacune, à Pau, La Teste, Chazey-sur-Ain et pour le trot sur le centre d’entraînement de Grosbois. À Cabriès, près de Marseille, nous avons une micro-crèche. Une maison d’assistantes maternelles flambant neuve va être inaugurée à Chantilly. » Des aides financières sont données aux familles confiant leur enfant à une assistante maternelle agréée. Selon la situation du ou des parents, la somme peut atteindre 300 euros par mois. Elle s’ajoute aux aides sociales existantes. 

Le milieu des courses s’adapte peu à peu à la présence des femmes, qui lui sont d’autant plus indispensables qu’un grand nombre de postes restent vacants dans cette industrie, faute de candidats. Il faudrait donc pousser les femmes à s’y investir et à y rester, mais les choses n’avancent pas vite et la spécificité du travail les complique. Si aucune loi ne précise à quel stade de la grossesse une femme doit cesser de monter, les médecins ont tendance à la placer très vite en arrêt maladie afin d’éviter tout risque. L’idéal serait qu’elle occupe un poste moins physique avant l’arrivée du bébé, mais c’est presque impossible, comme le souligne Hugues Leclercq : « Le travail de palefrenier est également pénible. Les emplois de bureau sont déjà pourvus et demandent des compétences particulières. »  

Une perte de revenus abyssale
Le pompon de la difficulté revient aux femmes jockeys pour lesquelles une grossesse équivaut généralement à une fin de carrière. Une rencontre a été organisée entre trois d’entre elles et des handballeuses professionnelles, à l’initiative de France Galop et de la Fédération française de handball. Elle s’est déroulée en mai dernier sur l’hippodrome de ParisLongchamp. Maryline Eon – alors enceinte, Coralie Pacaut et Mickaëlle Michel ont été impressionnées d’apprendre que les joueuses, salariées du club de Metz, conservaient leur poste et leur plein salaire durant un an en cas de grossesse. Ceci grâce à une convention collective signée en 2021 et mieux-disante que celles de la plupart des autres sports professionnels. 


Les trois femmes jockey présentes ont avoué qu’elles appréhendaient même de partir en vacances, craignant d’avoir été remplacées sur leurs chevaux à leur retour. L’organisation des courses en France, avec plusieurs réunions chaque jour sur de multiples hippodromes, oblige à des déplacements permanents peu compatibles avec la vie de famille. Mickaëlle Michel, qui a fait plusieurs séjours professionnels au Japon, expliquait : « Si je devais avoir un enfant je m’installerais dans ce pays-là, car les courses sont le week-end et parfois le mercredi. Ici c’est infaisable. Si j’exerçais un autre métier j’aurais déjà eu des enfants, mais ma carrière compte beaucoup pour moi. »  
Pour une femme-jockey être en congé maternité signifie perdre une grande partie de ses revenus. Les jockeys touchent en effet 7 % des allocations gagnées par les chevaux qu’ils montent. Ces sommes sont considérées comme des bénéfices non commerciaux. C’est uniquement le salaire des jockeys qui sert de base à leur indemnisation lors des périodes de maladie ou de congé maternité. Il correspond à la somme des « tarifs de monte minimaux » touchés à chaque participation à une course durant un mois donné. Pour le plat, le montant est de 15,52 euros et pour l’obstacle de 55,47 euros par course. « La MSA prend en compte le salaire du dernier mois d’activité pour calculer le montant des indemnités, précise Thierry Gillet, secrétaire général de l’Association des Jockeys. Cela peut être très pénalisant si le jockey a peu monté durant cette période ou pour un jockey d’obstacle qui revient juste de blessure et retombe… On peut dans certains cas demander à la MSA de considérer une période plus large. » 


Une jockey comme Maryline Eon, qui a gagné 96 courses entre le 1er janvier 2024 et le mois de février 2025, juste avant l’arrivée de son bébé, a donc vu son train de vie s’effondrer, ses revenus étant divisés par seize ou vingt ! De plus, pour des questions administratives complexes, Maryline, qui « essuie les plâtres » en tant que femme jockey free-lance devenue maman, n’a toujours rien touché pour son congé maternité qui a débuté en juillet et prendra fin ce mois-ci. « Heureusement je suis prévoyante, j’ai mis de l’argent de côté depuis le début de ma carrière, à seize ans. Heureusement aussi que mon conjoint gagne bien sa vie, sinon comment ferais-je ? D’autant que les impôts continuent à me prélever une grosse somme chaque mois. » Maryline peine à trouver les bons interlocuteurs pour la sortir de son imbroglio administratif. Elle ne souhaite pas reprendre sa carrière et réfléchit à son projet de reconversion.  

Pauline Dominois, jockey de plat puis d’obstacle, est devenue agent… de jockeys après avoir en un petit Marceau en mars 2022. « J’étais très passionnée par mon métier et salariée chez Mickaël Seror. Je ne me serais sans doute pas arrêtée pour avoir un enfant spontanément, mais j’étais sur la touche suite à une chute en mai 2021, à Vichy, qui a provoqué des fractures des vertèbres T5, T6 et T7. J’ai été évacuée en hélicoptère... Trois mois après la naissance de Marceau, j’avais retrouvé mon poids et je remontais dans une écurie d’obstacle, mais les médecins ont refusé de m’enlever le matériel que j’avais dans le dos suite à mon opération. On n’a pas le droit de monter en course avec ce genre de dispositif. De toute façon mon conjoint Anthony Renard est jockey lui aussi : si nous avions continué tous les deux nous n’aurions jamais pu voir notre fils. » Agente d’une dizaine de jockeys, dont son conjoint et Coralie Pacaut, Pauline est désormais basée près d’Angers et adore son nouveau métier.

Il existe toutefois au moins une femme jockey qui continue à exercer son activité en France tout en étant deux fois mère : Gwladys Fradelin. Elle a « replongé » dans le métier en juillet dernier, dix ans presque jour pour jour après sa dernière course. « Jeune, je montais à Deauville pour mon patron Philippe Van de Poële. Le 24 juillet 2011 j’ai gagné avec Cat Princess à Montier-en-Der. J’étais enceinte de presque quatre mois ! J’ai repris le travail trois mois après la naissance de ma fille. Mon conjoint qui travaille dans un bureau d’études la gardait, ou bien elle allait chez une nounou qui acceptait même de la prendre pour la nuit lorsque c’était nécessaire. Et puis j’ai eu besoin d’un break. Nous avons quitté Deauville pour la Corrèze et avons eu un fils. » Les enfants ont désormais douze et neuf ans. Plus disponible, Gwladys a replongé dans sa passion du cheval à 37 ans… et en obstacle désormais ! « Je travaille pour Fabien Lagarde à Pompadour. Il me fait confiance, et est de très bon conseil. J’ai dû repasser intégralement ma licence de jockey après ma longue interruption de carrière. Je me donne à fond et travaille beaucoup ma condition physique : jogging, cheval mécanique... » 

Dès qu’ils le peuvent ses enfants la suivent aux courses et son conjoint la soutient malgré les risques et ses blessures antérieures : « Ils me donnent de la force ! Aujourd’hui j’étais à Marseille, hier à Lyon, demain à Nîmes, dimanche ce sera Castéra-Verduzan... C’est dur à concilier avec la vie de famille, mais je veux vivre mes rêves ! » Le prochain sur la check-list de Gwladys ? Gagner à Auteuil !  

En concours complet, des bébés médaillés in utero 
La Britannique Rosalind « Ros » Canter est une légende du concours complet au palmarès long comme le bras : Championne du monde en individuel et par équipe en 2018, Championne Olympique par équipe en 2024, trois fois Championne d’Europe par équipe et tenante du titre en individuel...  

Au mois d’août, Ros Canter a annoncé qu’elle attendait, à trente-neuf ans, son deuxième enfant mais qu’elle disputerait tout de même le quatre étoiles de Burghley, concours mythique du plus haut niveau mondial, début septembre. Il faut dire qu’avec son cheval exceptionnel Lordships Grafalo, elle avait déjà remporté l’édition 2024.  

Le cross de ce concours anglais a une technicité et des obstacles impressionnants et même s’il est bien construit, un accident est évidemment possible, ce qui n’a pas dissuadé Rosalind de prendre le départ... et de s’imposer facilement. Ros Canter dit n’avoir reçu aucun commentaire désobligeant, seulement des encouragements et des injonctions à la prudence.  

Cette réaction de l’opinion publique – car la nouvelle a été traitée dans la presse généraliste outre-Manche- démontre une évolution des mentalités. En effet, en 1995, une autre cavalière anglaise, Mary King, a disputé les Championnats d’Europe enceinte de cinq mois. Elle n’avait pas officialisé sa grossesse avant de décrocher le bronze en individuel et l’or par équipe. Lorsqu’elle a révélé attendre un enfant lors de la conférence de presse finale, les réactions de l’entraîneur britannique et du monde du complet en général ont été très critiques. Ce à quoi Mary King, dont le cheval était un phénomène sur le cross, a répondu : « Je savais que King Williamprendrait soin de moi ! » Emily King, la fille unique de Mary, a aujourd’hui vingt-neuf ans. Elle est cavalière professionnelle de concours complet, pardi ! 

 La MSA (Mutualité sociale agricole) vient de publier un livre blanc des femmes en agriculture, l’idée étant de les placer au cœur d’un plan d’action qui débutera en 2026 et de réduire, in fine, les freins qui les dissuadent d’exercer un métier agricole. L’un des axes sera de faire évoluer le statut des femmes non salariées (mais cela semble plutôt concerner les conjointes de chefs d’exploitation), un autre, de mieux gérer les risques spécifiques, notamment un éloignement des soins lié à l’implantation géographique etc... À suivre. 

Chiffres clés de l’observatoire social 2025 publié par l’Afasec : 

6 200 emplois directs dans le secteur « courses » 

41% de femmes (41,8% dans le galop, 39,8% au trot) 

47% des offres d’emploi de cavalier d’entraînement n’ont pas été pourvues en 2024