Il fait déjà sombre en cette fin d’après-midi lorsqu’un énorme camion remorque se gare devant la cour de l’entraîneur Yannick Fouin à Maisons-Laffitte. Deux, quatre, six, huit, dix chevaux embarquent les uns après les autres dans une noria qui semble sans fin. Après les pur-sang ce sont les malles, couvertures, brouettes et fourches que l’on charge...
Quand l’impressionnant convoi finit par s’ébranler, il abrite seize chevaux en ses flancs plus une soigneuse qui voyage dans un compartiment aménagé avec chauffage et banquette.
Deux chauffeurs titulaires d’un permis « super lourd » se relaient pour mener ces précieux passagers à bon port, 950 km plus loin. Cap au sud ! Ils n’arriveront à Cagnes-sur-Mer que le lendemain entre 8 et 9 h. Voyager de nuit permet de limiter les aléas de la circulation. D’autres véhicules semblables prennent la direction de Pau. Des tournées sont aussi organisées dans l’Ouest, les camions faisant des sauts de puce d’entraîneur en entraîneur pour finir pleins comme des œufs.
Yannick Fouin est fidèle au meeting de Cagnes depuis son installation en 1999. Le jeune entraîneur avait alors peu de chevaux et encore moins d’argent. « Je ne pouvais pas me permettre d’attendre la réouverture d’Auteuil pour courir ! » Le meeting, dont il a été une dizaine de fois tête de liste, représente aujourd’hui un quart à un cinquième de son chiffre d’affaires annuel. Il lui est donc essentiel.
Entre sprint et marathon
Cette année, l’entraîneur mansonnien a dépêché trente-cinq chevaux sur la Côte d’Azur ainsi qu’une dizaine de salariés. Il recrute d’autres personnes sur place lorsque c’est nécessaire. Tout le personnel est logé aux frais du patron, ou sur l’hippodrome (qui propose 150 couchages) ou dans les environs. « Évidemment, les coûts sont plus élevés qu’à Maisons-Laffitte donc le prix de pension des chevaux est majoré. » Pour faire face à ces frais, les allocations des meetings sont augmentées de 10 % environ par rapport au reste du programme de province.
Les élèves de Yannick Fouin courront, si tout va bien, trois à cinq fois durant le meeting, ce qui est énorme. « Il faut des chevaux aguerris qui supportent bien la compétition », précise l’entraîneur. Leur capacité à encaisser les efforts et à récupérer est essentielle. « On essaie habituellement d’espacer les opportunités de courir sur la saison afin qu’un cheval puisse être engagé une fois toutes les trois semaines environ, explique Pierre Laperdrix, responsable du département calendrier et programme chez France Galop. Lors du meeting de Cagnes, au contraire, tout est condensé afin de permettre à chaque cheval de trouver, en un temps réduit, plusieurs possibilités de courir. »
Idem pour Pau où Anne-Sophie Pacault, elle aussi basée à Maisons-Laffitte, se déplace avec une dizaine de chevaux. « J’en ai eu jusqu’à trente par le passé, mais c’était trop ! L’idée est qu’ils courent deux ou trois fois. Ou bien je les amène pour préparer leur rentrée à Auteuil, où la saison a été avancée et débute quelques jours à peine après ce meeting. À Maisons-Laffitte, les pistes en gazon sont fermées durant l’hiver, à Pau, on peut utiliser celles du centre d’entraînement de Sers. »
Jean Brouqueyre, directeur de l’hippodrome du Pont-long, explique que ses équipes sont presque doublées pour faire face aux contingences du meeting : « Nous sommes vingt permanents et recrutons cinq personnes supplémentaires dès le début novembre, puis dix autres en décembre. In fine, il y a quinze CDD plein temps et neuf à temps partiel dont la mission est de reboucher les trous de la piste. En plus de cela, on fait appel à des intérimaires lorsque le besoin s’en fait sentir. »
À Pau, le travail de mise en place et d’habillage des pistes est énorme. « Cela nous prend presque six semaines, à six ou huit personnes, pour poser quatre kilomètres de lisses, les fanions, les protections en mousse des arbres… » Le plus chronophage est l’habillage des obstacles, un travail de fourmi qui se fait par des méthodes traditionnelles. Point de synthétique à Pau ! Les genêts et la brande utilisés pour réaliser les brosses sont 100 % naturels, Jean Brouqueyre se déplaçant avec son équipe dans la forêt landaise pour y récolter plus de mille fagots ! Parer les bull-finchs de ses habits de fête demande deux semaines à une équipe de quatre personnes : « Il faut faire des pré-trous dans les buttes en argile et tailler chaque branche sur mesure. C’est évidemment coûteux, mais si on devait opter pour des obstacles en synthétique on aseptiserait notre parcours, on perdrait notre personnalité », affirme le directeur. Chaque obstacle du parcours a sa réplique sur le centre d’entraînement de Sers, également habillée de genêts ou de brande, qui est achetée dans le Poitou.
À Cagnes, le défi quotidien est d’accueillir jusqu’à mille chevaux à l’entraînement, entre les trotteurs « sédentaires » et tous les visiteurs. Mais l’hippodrome de la Côte d’Azur est bien rodé. « Le matin nous avons du personnel médical et de sécurité pour surveiller la circulation des chevaux sur le site », explique le directeur Thomas Roucayrol. Trotteurs et galopeurs se partagent les lieux, chacun sur ses pistes et en bonne intelligence. « Le règlement intérieur est très strict, mais tout le monde le respecte. Lors de la journée de lancement du meeting, le premier décembre, la première course était à 11 h 50. Les pistes ont donc été fermées dès 10 h 30. Cela réduit de moitié le temps d’entraînement, c’est une très grosse difficulté pour les professionnels. En ce cas, on éclaire les pistes afin qu’elles puissent être utilisées avant l’aube. »
L’hippodrome est un véritable petit monde où les gens travaillent, dorment et cohabitent. « C’est à la fois convivial et stressant, témoigne Yannick Fouin. On est un peu sous cloche, on parle chevaux toute la journée… des gens me disent qu’à Cagnes on est en vacances au soleil, mais ce n’est pas du tout mon ressenti ! Ici les chevaux sont sortis tous les jours, on les monte le matin et on les promène en mains le soir car il n’y a pas de marcheur. On ne les lâche pas. Les salariés adorent venir mais à la fin tout le monde est épuisé et veut prendre des congés ! » La période post-meeting est donc délicate à gérer sur le plan du personnel.
« L’esprit meeting » est également présent à Pau. « Il y a un café au milieu des boxes, on s’y retrouve le soir. C’est sympa de ne pas avoir à reprendre la route », raconte Anne-Sophie Pacault.
Des meetings de plus en plus concurrencés
Les meetings vivaient autrefois « en vase clos ». « On fermait Paris et on allait à Cagnes », se souvient Yannick Fouin. Aujourd’hui il n’est plus vraiment possible de se focaliser sur un lieu. Les jockeys voyagent d’hippodrome en hippodrome, de nombreux entraîneurs qui ont des boxes à Cagnes gardent des « cartouches » pour Pau, et vice-versa. Il faut dire que les deux hippodromes ont des profils totalement différents, celui de Cagnes favorisant, en obstacle, les chevaux rapides, souvent d’une qualité sportive intermédiaire, quand Pau, avec son terrain lourd, ses gros obstacles et son cross réservé aux braves, est plus sélectif.
Pierre Laperdrix analyse : « Il y a vingt ans de cela, on allait courir dans le Sud car il n’y avait pas de PSF ni de courses au nord de la Loire. Mais cette époque est révolue. Jusqu’en 2014 Cagnes et Pau avaient l’exclusivité des courses plates, mais désormais à Chantilly et Deauville on court en hiver. Quatorze réunions s’y déroulent durant le meeting de Cagnes cette année. »
Il paraît censé d’organiser des réunions près des centres d’entraînement afin d’éviter aux chevaux et aux hommes de voyager. Alors Cagnes, victime d’une baisse du nombre de partants, a dû s’adapter. « C’est le seul hippodrome en France où on peut courir sur le gazon en hiver. Depuis 2024 nous avons donc augmenté le nombre de courses sur cette surface pour le passer de 40 à 50 %. On a aussi revu la philosophie du programme en modifiant les dates de certaines épreuves » rapporte le responsable des programmes de France Galop. L’idée étant que les courses de Cagnes se fondent mieux dans le paysage global du galop français. La stratégie a semblé porter ses fruits l’an passé avec une baisse de 9 % du nombre de courses creuses, mais Thomas Roucayrol avait, début décembre, plus de boxes disponibles pour le plat que de demandes, certains étrangers n’ayant pas ou pas encore manifesté l’envie de revenir. « Un entraîneur en moins avec vingt ou trente chevaux cela fait tout de suite un vrai trou ! » s’inquiète le directeur. Le meeting d’obstacle de Cagnes a fait le plein avec 380 boxes occupés et une trentaine d’entraîneurs.
À Pau, qui est davantage « un meeting d’obstacle offrant des opportunités de courir en plat » selon Pierre Laperdrix, moins de boxes sont réservés qu’autrefois. « Il y a vingt ans, nous avions 450 chevaux basés sur site pour l’hiver, ils ne sont plus que 300 environ », explique Jean Brouqueyre. Il ne s’agit pas réellement d’une désaffection : beaucoup de professionnels font des allers-retours pour courir, aidés en cela par la densification du tissu autoroutier et la qualité croissante des camions de chevaux. Des navettes grand Ouest – Pau circulent chaque semaine. « Un cheval comme Saint Godefroy, qui a l’habitude de dormir au paddock, n’est jamais resté chez nous durant le meeting. Son entraîneur, Patrice Quinton, lui fait faire le voyage à chaque course ! », sourit Jean Brouqueyre. Des allers-retours entre la Manche et le Béarn qui n’ont pas empêché ce roi de Pau de s’imposer douze fois au Pont-Long !
Savoir évoluer
Pour rester séduisants les meetings doivent donc s’adapter à l’évolution des courses et à la conjoncture économique. « Les propriétaires pensent moins au plaisir et plus à la recette », souligne Yannick Fouin. À Cagnes les boxes restent gratuits si les entraîneurs y ont logé au moins deux partants. « Les prix des studios et deux-pièces sont de 145 à 188 euros la semaine. Pour la région ce n’est rien ! » précise Thomas Roucayrol. À Pau, les boxes sont facturés 160 euros HT pour la durée du meeting mais deviennent gratuits si le cheval qu’ils abritent a pris le départ d’au moins une course, sans gagner 7 000 euros. Tout est fait pour favoriser le nombre de partants et les équipes, tant à Pau qu’à Cagnes, se mettent en quatre pour préserver leur meeting et mettre en avant leur hippodrome, qu’ils aiment comme ou peut aimer un club de foot ou de rugby !
« Seules l’entraide et la collaboration des équipes, permanentes ou venues en renfort, rendent une telle organisation possible. C’est notre capacité à être agile qui nous permettra de dépasser la conjoncture actuelle de la filière », conclut Jean Brouqueyre. Le dynamisme face à la morosité, qui fait de Pau l’un des hippodromes français les plus populaires. L’entrée y est gratuite et le Grand Prix comme le Grand Cross rassemblent plus de dix mille spectateurs.
À Cagnes aussi, dernier hippodrome du sud de la France à proposer des courses d’obstacles, on se démène. Des efforts sont faits pour sécuriser les parcours. « Nous venons de déplacer le bull-finch, qui n’est plus dans le tournant mais en position de dernier obstacle de la ligne droite d’en face. On espère que ce gros saut permettra de ralentir et de rééquilibrer les chevaux avant le virage », explique Thomas Roucayrol. Son équipe assure vingt-quatre réunions de courses en janvier, dans les trois disciplines ! Une prouesse technique et organisationnelle. Alors quand un champion se révèle, ces sudistes le vivent comme une récompense. On pense notamment à Lazzat, qui remporta ses trois premiers succès à Cagnes durant l’hiver 2024 avant de gagner son premier Groupe 1, l’Arc Prix Maurice de Gheest, au moins d’août suivant à Deauville. Le pensionnaire de Jérôme Reynier, qui portait la casaque de Nurlan Bizakov jusqu’en mai dernier, est devenu le meilleur sprinter d’Europe, remportant les Queen Elizabeth II Jubilee Stakes à Ascot l’été dernier. Le meeting de Cagnes-sur-Mer ne pouvait rêver plus bel ambassadeur !
Le meeting d’ hiver de Vincennes a débuté le 30 octobre et ne se clôturera que le dimanche 28 février. D’ ici-là, les camions de chevaux biplaces, sulky à l’ arrière, écumeront les routes de France, convergeant vers Paris! Et le centre d’ entraînement de Grosbois, base arrière de l’ hippodrome de Vincennes, bruissera comme une ruche car de nombreux entraîneurs y basent tout ou partie de leur écurie durant l’ hiver. Créé en 1906 sur une période de l’ année laissée libre par les galopeurs – les pistes en sable fibré n’avaient pas encore fait leur apparition – le meeting a commencé petit avec 10 réunions, pour atteindre aujourd’ hui 87 journées de compétition soit 733 courses dont 179 au monté et 17 Groupe 1. Près de 42 millions d’ allocations seront distribuées durant ces quatre mois. Les temps forts sont les deux « championnats du monde » le Prix de Cornulier pour les trotteurs montés, le 18 janvier, puis le Prix d’ Amérique Legend Race le 25. L’ un des charmes du meeting de ParisVincennes tient à ses nocturnes organisées les mardis et vendredis: une idée géniale de René Ballière lancée en 1952 et rendue possible en hiver par l’ éclairage de la piste. Une ambiance brumeuse tout à fait particulière s’ empare des écuries durant ces soirs de courses. Le vent y souffle fort, le col roulé est de rigueur, mais on sent battre le cœur du trot!
L’ inspiration anglaise
Pourquoi des meetings à Pau et à Cagnes ? Parce que la capitale du Béarn, comme la Côte d’Azur, eut autrefois la faveur des Britanniques qui vinrent y séjourner l’hiver pour profiter d’un climat clément. Ils y importèrent leur amour des courses, mais aussi du golf (celui de Pau, fondé en 1856, est le plus ancien d’Europe continentale). En 1842 le médecin écossais Alexander Taylor publia un livre vantant les vertus thérapeutiques des eaux et du climat palois pour le traitement des affections pulmonaires. L’ouvrage boosta le flux des touristes anglo-saxons. C’est également en 1842 que l’hippodrome du Pont-Long ouvrit ses portes. Le premier Grand Prix de Pau se déroula en 1879 et le premier Grand Cross en 1924. La Première Guerre mondiale sonna le glas de la présence anglaise en Béarn. Scénario à peu près semblable à Cagnes-sur-Mer : des Britanniques créèrent un Club des courses à Nice dès 1851 et organisèrent illico une première réunion hippique dans un champ. L’hippodrome de Nice fut inauguré en 1869, celui de Cannes en 1920. Les deux organisaient des meetings hivernaux qui se suivaient au calendrier. La Seconde Guerre mondiale ravagea les deux champs de courses et la décision fut prise de les remplacer par un nouvel hippodrome, celui de Cagnes-sur-Mer, inauguré en 1952. Le premier meeting d’hiver s’y déroula en 1956-1957.