Galorama. Vous avez mis un terme à votre carrière sans regret, aujourd’hui. Pourtant, l’exaltation, l’adrénaline, la pression des grands jours ne vous manquent-elles pas ?
Michelle Payne. On travaille tellement dur pour être parmi les meilleurs, puis, du jour au lendemain, tout s’arrête. C’est très difficile à encaisser. Mais il faut reconnaître quand son heure est arrivée. J’ai eu de mauvaises blessures. J’ai subi de lourdes chutes au fil des années, notamment de sérieux traumatismes crâniens, et je ne me sentais plus bien. À un certain moment, on réalise qu’il faut écouter son corps. J’ai vécu de longues luttes contre la fatigue, les maux de tête et cette impression de ne plus être tout à fait moi-même.
G. Aujourd’hui, vous parlez de ce choix sans trembler.
M.P. J’ai vraiment eu du mal. J’ai eu deux très graves commotions à la suite, des incidents totalement imprévus survenus à l’entraînement. Mais maintenant, je suis vraiment convaincue de ma décision : prendre soin de moi, m’écouter. J’ai envie de souffler un peu, profiter de la vie. J’ai travaillé d’arrache-pied pour gagner la Melbourne Cup. Les dix années suivantes ont été consacrées à rendre aux courses tout ce qu’elles m’avaient offert.
G. Dans votre fratrie de cavaliers (N.D.R.L : un père entraîneur et 7 de ses 10 frères et sœurs jockeys), votre frère compte 1 Cox Plate et 18 Groupe 1, sans avoir décroché pour autant la victoire la plus convoitée. Qui serait le meilleur d’entre vous ?!
M.P. Probablement mon frère Andrew. Gagner la Cox Plate est une réelle prouesse. Je n’ai gagné que 5 Groupe 1, donc c’est certainement à lui d’avoir la palme.
G. Vous avez voyagé en Europe plus jeune ?
M.P. Je savais à quel point ce métier était dangereux, alors j’ai commencé très tôt à anticiper. Vers mes 20-21 ans, j’ai sérieusement envisagé de devenir entraîneur. J’ai voyagé partout dans le monde, j’ai travaillé auprès de certains des meilleurs entraîneurs : Aidan O’Brien, Criquette Head, Ed Crisford, George Doleuze, Luca Cumani. En Australie, j’ai aussi côtoyé Gai Waterhouse, Peter Moody et bien d’autres. Chacun a un style très différent, mais tous fonctionnent. Je suis allée également en France où j’ai notamment monté à Deauville et Clairefontaine, avec une ambiance incroyable.
G. Si vous n’aviez pas été jockey, quel autre métier auriez-vous fait ?
M.P. C’est une très bonne question, difficile pour autant. Je ne suis pas une athlète naturelle ; je suis devenue jockey à force de travail. Je pense que j’aurais pu aimer être infirmière, ou peut-être coach personnel – j’ai vraiment découvert dans les courses la diversité des manières de préparer le corps.
G. Comment s’est passée votre Melbourne Cup ?
M.P. Tout s’est déroulé comme dans un conte de fées ! J’y ai cru pendant trente ans. J’ai toujours pensé que ce moment pouvait arriver. Avant la course, j’ai ressenti comme une certitude que quelque chose d’extraordinaire allait se passer. On espère, on rêve et parfois le scénario épouse exactement le rêve. C’était comme si c’était écrit… C’est la même chose qui est arrivée à Jamie (N.D.L.R. : Melham, gagnante de la Melbourne Cup 2025 une heure seulement avant cet entretien). On sait bien toutes les deux que ce n’était pas juste de la chance.
G. Aujourd’hui, vous êtes toujours à l’écurie le matin, et très élégante l’après-midi lors des courses.
M.P. Il a fallu m’y habituer ! Je suis la septième fille de ma famille, et nous avons toujours aimé la mode. Enfant, je regardais mes grandes sœurs : nous n’avions pas beaucoup de moyens, alors on faisait avec, mais je me disais « un jour, je pourrai acheter de belles tenues et bien m’habiller ». Maintenant, à 40 ans, je porte des tenues incroyables, entourée de stylistes, maquilleurs, coiffeurs… c’est à la fois surréaliste et très touchant. J’adore ça !
G. Le grand public vous a découvert grâce au film retraçant votre vie, Ride Like a Girl.
M.P. Imaginez qu’on vienne vous dire : « On veut faire un film sur ta vie. » C’est dur à croire. J’avais à peine 30 ans quand ils l’ont fait – tellement jeune. Ça a semblé fou. La fiction a pris quelques libertés, c’était très difficile de recréer notre famille et notre enfance – c’est impossible à imiter parfaitement, un peu moins de cris, un peu moins de jurons que dans la vraie maison familiale et une chronologie simplifiée. J’ai aimé la manière dont ils l’ont racontée. Mon frère Stevie est même devenu acteur, c’était la vraie star du film !
G. Derrière votre fratrie, une figure domine : votre père, qui vous a élevés seul.
M.P. C’est un homme incroyable. Sa force et son sens du devoir ont tout fait pour nous. L’énergie qu’il a déployée pour élever 10 enfants, créer assez de revenus, nous envoyer dans de bonnes écoles et nous donner une bonne éducation.
G. Jamie vient de remporter à son tour la Melbourne Cup, dix ans après vous. Que cela représente-t-il pour vous ?
M.P. Cela signifie tout pour moi, Jamie peut porter le flambeau des femmes maintenant. C’est une jockey talentueuse, exceptionnelle, elle n’avait pas besoin d’être « la seconde femme » pour prouver quoi que ce soit. Elle méritait cette victoire, c’est tout, et cela prolonge notre histoire : ce que nous, femmes, pouvons accomplir lorsqu’on nous laisse une vraie chance. Il faut continuer à gagner, être présentes. Jamie est l’ambassadrice parfaite : son style, son talent, son professionnalisme – c’est exactement ce qu’il faut pour ce sport.