Par Emmanuel Rivron
Si la Suède arbore le cheval de Dalécarlie comme symbole national, elle peut également compter sur d’ excellents porte-drapeaux, Pia et Joakim Brandt, assurément issus du même bois, celui de l’ amour des chevaux. Si Pia a fait cavalier seul sur les programmes durant de nombreuses années, elle a toujours travaillé en équipe avec son mari Joakim, longtemps resté dans l’ ombre. Œuvrant main dans la main depuis trente ans, ce couple de passionnés réalise un début d’ année en fanfare avec, fait rare, voire unique, trois victoires dans des Quinté+ en sept jours fin mars. Rencontre avec les plus suédois des entraîneurs cantiliens.
Avant d’ arriver en France en 2020, vous aviez officié en Suède. Pour quelles raisons aviez-vous quitté votre pays natal?
Nous sommes effectivement restés 5 ans en tant qu’ entraîneurs là-bas. La Suède était un peu trop petite pour nous du côté des galopeurs. Pour progresser, il faut se donner des défis. Nous avions besoin de challenges plus grands et il fallait donc partir. C’ est plutôt Pia qui a eu l’ idée, et l’ un de nos propriétaires a bien voulu tenter l’ aventure.
Pourquoi la France et non pas l’ Angleterre?
Nous avons choisi la France car les allocations sont meilleures, avec un système qui fonctionne très bien, par rapport aux autres pays de l’ Union européenne. Je ne parlais pas un mot de français quand je suis arrivé. C’ était vraiment difficile pour moi au début, je ne pouvais pas du tout communiquer. J’ ai pris des cours de français pendant un an et demi environ. C’ était beaucoup plus facile pour Pia, qui a toujours pratiqué.
Comment parvenez-vous à concilier la vie professionnelle et celle de couple?
Ce n’ est pas toujours évident mais c’ est quand même plus facile de faire ce métier à deux. Nous avons chacun nos domaines réservés. Personnellement, je suis beaucoup à l’ écurie à cheval et sur les hippodromes. Pia s’ occupe notamment de la communication avec les propriétaires, mais pas que. Pia est vraiment très forte dans son métier, il faut le reconnaître. Elle a quand même remporté de très belles courses comme le Grand Prix de Paris avec Mont Ormel, en partant de quasiment rien. À cette époque-là, nous avions une centaine de chevaux dans l’ effectif contre une cinquantaine désormais.
Était-ce un choix de votre part de réduire ainsi nombre de vos pensionnaires?
Pas vraiment. Ça se passait bien, avec plein de belles courses gagnées, mais le Covid nous a
quelque peu stoppés. En réalité, c’ est plus facile maintenant avec 50 chevaux. C’ est plus gérable et nous sommes plus sereins, grâce à de bons propriétaires qui nous permettent de travailler avec des chevaux de qualité. La majorité d’ entre eux sont scandinaves et c’ est un choix de notre part. Nous avons de vrais bons propriétaires, comme M. Blichfeldt et M. Jordanger, qui sont à l’ écurie depuis longtemps.
Pourquoi votre nom n’ est apparu au côté de votre femme qu’ en 2020 sur les programmes français?
Comme nous devions changer de structure juridique, c’ était l’ occasion mais cela n’ a rien changé à notre façon de travailler. Cela ne me dérangeait pas d’ être dans l’ ombre, bien au contraire (rires).
Comment expliquez-vous votre excellent début d’ année 2026?
Nous avons beaucoup travaillé à Chantilly durant l’ hiver, sous la pluie et dans le noir. C’ était dur mais nous avons été récompensés de ces efforts. Les chevaux étaient bien dans leurs valeurs, raison pour laquelle nous avons pu gagner des Quintés. C’ est plus difficile pour certains d’ entre eux désormais, mais ce qui est pris n’ est plus à prendre!
Quel a été votre parcours avant de poser vos valises en France en 2005?
J’ ai toujours été attirée par les chevaux. Ma mère travaillait au Jockey Club suédois tandis que mon père avait plusieurs casquettes. Il était gentleman-rider, s’ occupait de l’ ambulance sur les hippodromes, avait une société de transport pour les chevaux… Avant de m’ installer entraîneur, j’ ai fait des études générales et j’ ai essayé beaucoup de métiers. Tout en montant toujours à cheval, j’ aitravaillé dans des restaurants, dans des bureaux, à l’ hôpital: j’ ai tout fait pour gagner ma vie. Je n’ ai jamais eu peur de travailler. En 2000, j’ ai eu ma licence d’ entraîneur à 33 ans, en reprenant l’ activité d’ un de mes employeurs.
Comment se sont passées ces premières années en Suède?
Plutôt bien, avec pas mal de victoires dans des Listed et dans les plus grandes courses pour les 2 ans notamment. Nous étions quasiment toujours dans le Top 10, mais l’ opposition n’ était pas la même. Nous exercions sur l’ hippodrome de Täby, à Stockholm, un peu à l’ américaine, et nous cherchions une meilleure façon pour entraîner. J’ ai demandé à mon propriétaire principal s’ il avait envie d’ une expérience étrangère. Huit mois plus tard, il revenait vers moi pour me dire qu’ il était très intéressé et avait même demandé à ses entraîneurs de partir exercer à l’ étranger. L’ un de ses trois préparateurs avait rejoint l’ Angleterre, mais était très vite revenu. C’ est dur de gagner sa vie là-bas. De notre côté, nous avions choisi Chantilly.
G. Plus de vingt ans plus tard, le pari est plus que réussi mais c’ était tout de même osé, n’ est-ce pas?
Ce n’ était pas gagné d’ avance, c’ est vrai. J’ avais laissé mon fils de 15 ans à l’ internat, son père étant resté en Suède. De son côté, Joakim avait aussi un fils plus jeune qui était également resté au pays. Ça n’ a pas été facile de vivre à distance, même si mon fils, dont ma mère s’ occupait beaucoup, venait nous rejoindre de temps en temps à Chantilly. Malgré ce contexte, nous n’ avions ni doutes, ni regrets en arrivant en France. Nous avons juste baissé la tête et beaucoup travaillé. Nous avons eu la chance de tomber sur M. Augustin Normand en début de carrière, grâce à Sylvain Vidal, chez qui nous avions placé des poulinières. C’ est comme cela que nous avons pu avoir des propriétaires français.
Quel était votre lien avec la langue française avant votre installation?
J’ avais pris le français en troisième langue à l’ école et le père de mon fils est français. Je parlais un petit peu la langue. Joakim, lui, ne parlait pas un mot en arrivant mais il a pris des cours et parle bien mieux français que moi maintenant! De mon côté, j’ ai seulement appris par le bouche à oreille (rires).
Quelle est votre façon de travailler?
Le cheval est LA priorité, je ne regarde jamais l’ heure. Chaque cheval a besoin de son temps et d’ amour surtout. Il faut qu’ ils se sentent bien pour qu’ ils puissent donner le meilleur d’ eux-mêmes dès qu’ ils sortent de leurs boxes. Comme nous n’ avons pas de paddocks, il faut passer plus de temps avec eux. Nous avons une bonne équipe, qui s’ est bien adaptée à notre façon de travailler.
Pouviez-vous entraîner de cette façon lorsque vous aviez une centaine de chevaux dans vos boxes?
Oui, car il était plus facile de trouver du personnel à cette époque. Nous sommes passés à une cinquantaine de pensionnaires actuellement. Il faut des succès pour garder les clients, sinon ils vont voir ailleurs. Et, pendant deux ans, des entraîneurs, qui n’ officient plus désormais, gagnaient beaucoup de courses puisqu’ ils dopaient leurs chevaux et ont été condamnés pour cela. Mais, face à eux, avec nos chevaux non dopés, nous ne pouvions pas gagner! Cela nous a enlevé des victoires, ce qui a porté préjudice à nous et aux entraîneurs honnêtes. Nos statistiques, scrutées par les propriétaires, étaient moins bonnes à cette époque-là, d’ où la perte de chevaux. Nous avons désormais beaucoup de propriétaires scandinaves. M. Blichfeldt a convaincu M. Jordanger, meilleur propriétaire en Suède ces vingt dernières années, d’ investir en France et dans notre écurie. Et tous les ans, ils s’ associent sur de bons yearlings. Ils sont patients et connaissent bien les chevaux.
Comment vous répartissez-vous le travail avec Joakim?
Joakim aime aller aux courses, plus que moi, et est beaucoup à cheval. J’ aime être à la maison et m’ occuper des engagements. Quand l’ un des deux est fatigué, l’ autre prend le relais. Pour faire de petits breaks, nous pouvons profiter d’ une maison en Suède. Personnellement, j’ essaie d’ y aller trois à quatre jours toutes les six semaines. Cela me permet de profiter de mon petit-fils de 22 mois, qui me manque: je ne veux rien rater!
Quelles sont les principales qualités de Joakim?
Très travailleur, Joakim est le premier arrivé à l’ écurie et le dernier parti. Il monte tous les lots. Ce jour de courses, il s’ est levé à 4 heures et sera de retour vers 20 heures à l’ écurie. Il est têtu mais dans le bon sens du terme: il sait où il va. Il aime et connaît son métier. Je le trouve fort également dans sa communication avec les médias, que je lui ai laissé ces dernières années. On parle plus de moi car j’ ai entraîné plus de temps sous mon seul nom, mais nous avons toujours œuvré ensemble. Sans lui, je ne serais pas devenue l’ entraîneur que je suis: j’ en suis certaine.