Freddy Head Recordman N°18 Mai 2026 | La Une Partie 3

LA DYNASTIE DES HEAD: UNE HISTOIRE DES COURSES ET DE L’ ÉLEVAGE

Par Pierre Champion

La réussite de Freddy Head s’ inscrit dans une dynastie familiale, où l’ on pointe également son grandpère, William, son père, Alec, et sa sœur, Christiane. Sans oublier qu’ aujourd’ hui, la relève est assurée par ses enfants, Christopher et Victoria, à leur tour entraîneurs. L’ histoire des courses françaises est indissociable de la famille Head, qui y a joué un rôle déterminant, jusque dans les orientations données à l’ élevage et aux croisements.

William Head, né en 1890, fut, en quelque sorte, le pionnier. Fils d’ un grand jockey d’ obstacle, il va lui-même poursuivre dans cette voie et s’ imposer comme l’ un des meilleurs cavaliers de son temps, avant de se muer en un entraîneur à l’ avenant dans les deux disciplines du galop. William Head sera ainsi le mentor de deux gagnants du Prix de l’ Arc de Triomphe, Le Paillon, en 1947 – avec lequel il avait remporté la Grande Course de Haies d’ Auteuil, quelques mois plus tôt (sic!) –, et Bon Mot, en 1966, « que » de deux vainqueurs du Grand Steeple-Chase de Paris, Symbole, en 1942, et Méli Mélo, en 1950. Il sellera aussi, entre autres, deux lauréats du Prix du Jockey Club, Le Fabuleux, en 1964, et Goodly, en 1969, une gagnante du Prix de Diane, Stratonice, en 1951, trois vainqueurs de la Poule d’ Essai des Poulains, Mincio, en 1960, Adamastor, en 1962, et Cambremont, en 1965, ou encore un gagnant du Grand Prix de Paris, Chaparral, en 1969. Huit Grandes Courses de Haies d’ Auteuil figurent pareillement à son palmarès, dont celle de Vatelys, en 1946, monté par son fils, Alec.

Tel père, tel fils

Alec Head est né en 1924 et commence, lui aussi, par faire une carrière de jockey, mais, victime d’ une mauvaise chute, il est contraint de jeter l’ éponge assez tôt et devient entraîneur dès l’ âge de 23 ans. Soutenu par de grandes casaques – Aga Khan et Wertheimer –, il perce rapidement et truste les succès fameux de 1950 à 1960, en France et en Angleterre, avec les Nuccio (« Arc » 1952), Vimy (« King George » 1955), Hafiz II (Champion Stakes 1955), Lavandin (Derby d’ Epsom 1956), Buisson Ardent (Poule d’ Essai des Poulains 1956), Rose Royale (1000 Guineas et Champion Stakes 1957), Toro (Poule d’ Essai des Pouliches 1957), Yla (Poule d’ Essai des Pouliches 1958), Saint Crespin (« Arc » 1959), Taboun (2000 Guineas 1959), Ginetta, (Poule d’ Essai des Pouliches 1959), Charlottesville (Prix du Jockey Club et Grand Prix de Paris 1960), etc. Après une petite éclipse, sa réussite reprendra de plus belle dans les années 1970, avec deux nouveaux « Arc », grâce à Ivanjica, en 1976, et à Gold River, en 1981, deux « Jockey Club » supplémentaires, avec Roi Lear, en 1973, et Val de l’ Orne, en 1975, cinq autres Poules d’ Essai, via Riverman, en 1972, Green Dancer, en 1975, et Red Lord, en 1976, chez les poulains, et via Ivanjica, en 1976, et Dancing Maid, en 1978, chez les pouliches, ou encore deux Prix de Diane, avec Pistol Packer, en 1971, et Reine de Saba, en 1978. Après quoi, Alec Head passera définitivement le relais de l’ entraînement à sa fille, Christiane – qui l’ assurera remarquablement –, pour se consacrer à ce qui, au fil des années, est devenu, pour lui, une passion de plus en plus exclusive, à savoir l’ élevage.

« Jockey, entraîneur, mais, avant tout, éleveur » Alec Head, vu par lui-même

C’ est qu’ en 1958 qu’ Alec Head s’ est rendu acquéreur, avec son père et son frère, Peter, autre professionnel de valeur, du haras du Quesnay, site historique de l’ élevage normand, sis à une dizaine de kilomètres de Deauville et ex-fief des grands propriétaires américains francophiles, William- Kissam Vanderbilt et Arthur-Kingsley Macomber. Il veut relancer l’ activité de ce lieu prestigieux, endommagé par la guerre et ses affres, mais demeuré splendide et riche des promesses. Préfaçant le livre Haras de Normandie, en 2013, Alec Head soulignera, à ce sujet: « L’ appel de l’ élevage était le plus fort! J’ étais arrivé à un stade de ma carrière professionnelle, où il fallait que je franchisse le pas. Les origines et les croisements m’ avaient toujours intéressé. Je devais alors aller au-delà de l’ entraînement. Il est vrai que j’ avais eu la chance de côtoyer, en tant que mentor de leurs chevaux, de grands propriétaires-éleveurs, tels Pierre Wertheimer et le prince Aly Khan. Ces gens-là vous insufflent leur passion! » En prolongement, il signera cette préface: « Alec Head, jockey, entraîneur, mais, avant tout, éleveur ». Voilà qui se passe de commentaires.

Une empreinte qui n’ est pas près de s’ effacer

À la tête du Quesnay, Alec Head le restaurera de fond en comble, pour en faire l’ un des piliers de l’ élevage français contemporain. Impossible d’ être exhaustif, mais, de son temps, y furent élevés les Prudent, Le Fabuleux, Bon Mot, Astec, Chaparral, Tennyson, Riverqueen, Durtal, Détroit, Harbour, Saint Cyrien, Ma Biche, Béring, Ravinella, First Waltz, Matiara, Fuissé et autres Trêve, tous gagnants de Groupe 1. Ne serait-ce qu’ en cela, l’ œuvre est immense. Mais elle s’ augmente de la réussite des étalons façonnés par Alec Head, les Lyphard, Riverman – qu’ il alla acheter, l’ un en Angleterre, l’ autre aux États-Unis, pour le compte des Wertheimer, alors qu’ ils étaient poulains –, Anabaa … Son pari fut de faire connaître et s’ épanouir le sang américain en France, à travers l’ introduction sur notre sol des meilleures lignées mâles de là-bas, celles de Northern Dancer, Native Dancer, Nasrullah … L’ élevage français s’ en est trouvé dynamisé, revalorisé, s’ ouvrant favorablement à ces influences nouvelles et en tirant la quintessence. Alec Head nous a quittés en 2022, au mois de juin, presque centenaire. Son empreinte, à coup sûr, n’ est pas près de s’ effacer.

CRIQUETTE

« Les chevaux, il les soulevait de terre »

Par Serge Okey

Frère et sœur de sang et de cœur, jadis partenaires et adversaires, Christiane et Freddy Head ont tous deux entretenu la légende d’ une incroyable dynastie au « Hall of Fame » des courses de plat. « Criquette », la benjamine, raconte ce duo de choc et d’ exception avec une admiration sans bornes.

GALORAMA. Quels mots vous viennent quand on évoque Freddy?

Christiane Head. Un jockey exceptionnel, un entraîneur exceptionnel, un frère exceptionnel. Avec un palmarès extraordinaire. Il est d’ un an mon aîné. On a grandi ensemble. Petit, déjà, il voulait être jockey. Il a tout fait pour y parvenir. Moi, parallèlement, dès que j’ ai été en âge de parler, j’ ai fait le vœu d’ entraîner. Les chevaux, ça a toujours été notre truc, notre passion. Notre père Alec et notre grand-père William nous y ont beaucoup aidés.

G. Vous êtes-vous toujours sentis les héritiers d’ une dynastie?

C. H. Une dynastie fantastique. Le cheval est dans nos gènes. Enfants, on « en mangeait » déjà. J’ aimais faire le tour des chevaux avec papa le soir, le suivre aux courses, aux ventes. Il me disait: « Tu ne parles pas, tu regardes. » Tout ce qu’ on nous a inculqué a fait de Freddy un vrai homme de cheval. Naître dans le sérail, au bout de tant de générations, c’ est un avantage indéniable. Cela forge un œil différent. Entraîneur, Freddy savait exactement de quoi il parlait. On a eu la chance de grandir dans un contexte merveilleux et de toucher de bons chevaux via de très bons clients, de grandes maisons fidèles. Quand on entraîne des championnes comme Goldikova ou Trêve, on part forcément avec un avantage. À présent, c’ est nous qui transmettons: Freddy est proche de ses enfants, Christopher a travaillé deux ans avec moi et j’ échange beaucoup avec Victoria.

G. Quels souvenirs conservez-vous de votre frère en course?

C. H. Je l’ ai vu au sommet de son art. Quand il montait à cheval, il ne tapait pas beaucoup, montait très en avant, était très fort aux bras. Tellement fort que les chevaux, il les soulevait de terre. J’ ai le souvenir de sa victoire dans le Prix Jacques Le Marois avec Lyphard en 1972. Il s’ est battu contre un Anglais toute la course et gagne d’ un nez à l’ arrivée. Une monte magnifique! Lorsqu’ il montait pour moi, il me disait: « Tu ne me donnes pas d’ ordre. » Je pouvais lui faire une confiance aveugle.

G. Comme lors de cette année 1979, où Freddy gagne pour votre entraînement la Poule d’ Essai des Pouliches, le Prix Saint-Alary, le Prix Vermeille, et l’ Arc de Triomphe avec Three Troikas, sous les couleurs de votre maman?

C. H. Une jument fantastique! Quelques inexactitudes ont été dites à son sujet. C’ est moi qui l’ ai achetée aux ventes de Newmarket. Freddy m’ a offert avec elle mon premier « Arc », deux ans seulement après que je me sois installée. Un moment mémorable, d’ autant que l’ entraînement était réservé aux hommes à l’ époque. Pour l’ anecdote, c’ est avec Freddy que j’ ai remporté mon premier Groupe 1 en 1978: le Prix de l’ Abbaye de Longchamp avec Sigy, sous les couleurs de M. Roland de Chambure.

G. Hormis les courses, qu’ est-ce qui vous lie avec Freddy?

C. H. Comme moi, il aime bien manger, se faire un bon resto. Plus jeunes, nos parents nous emmenaient souvent skier avec nos deux sœurs. On a eu la chance qu’ ils nous emmènent partout. Freddy était très sportif. Il jouait très bien au golf. On allait en discothèque ensemble. Mais on allait surtout aux courses. Mes parents nous ont entraînés dans leur passion. Il ne faut pas oublier que maman était une fille Van de Poële, fille d’ entraîneur elle aussi. Tous ensemble, on a vécu l’ âge d’ or des courses et des moments magnifiques au Quesnay. On aime se retrouver en famille. Nos enfants et leurs cousins s’ adorent.

G. Quels chevaux ont compté pour Freddy? C. H. Beaucoup. Bon Mot lui a donné son premier « Arc » à un âge très précoce (19 ans) pour l’ entraînement de notre grand-père William. Pour François Boutin, il a gagné beaucoup de courses en tant que jockey: des Groupes, de nombreux succès avec des 2 ans. En tant que jockey, naturellement il y a Miesque. Elle était exceptionnelle. En tant qu’ entraîneur: Goldikova, bien sûr. Il l’ a gardée jusqu’ à 6 ans à l’ entraînement. Ses chevaux, il les aimait beaucoup et les faisait durer. Pour ma part, même si papa avait fait le croisement, Trêve fut un don du ciel. Quand elle passait la surmultipliée, elle avait une vitesse incroyable.

G. Vous vous voyez régulièrement avec Freddy? C. H. Oui, comme moi, il habite à Genève. Il aime se retrouver en famille, comme chez nos deux sœurs aux Bahamas. J’ y ai réalisé mon rêve: avoir mon propre voilier. J’ adore naviguer. J’ ai l’ impression d’ avoir 25 ans. Je suis équipée: je regarde les courses depuis mon bateau (rires).

CHRISTOPHER HEAD

Par Serge Okey

« Un père et un mentor »

Derrière le nom de Freddy Head, son fils Christopher distingue deux hommes en un: le mentor et le père. Plus qu’ un témoignage, un véritable hommage, profond et sincère.

« Impartial et juste »

J’ ai eu la chance d’ accompagner mon père pendant douze des plus belles années de sa carrière d’ entraîneur, comme cavalier dans son équipe. Goldikova, les trois Breeders’ Cup Mile… Les grandes victoires qui ont fait sa renommée, il les a traversées sous mes yeux. Un privilège. Très peu d’ hommes dans ce métier ont la dimension de Freddy Head. Avoir pu travailler à ses côtés pendant douze ans est, encore aujourd’ hui, l’ une des plus grandes chances de ma vie professionnelle. Mon père dirigeait alors une équipe qui lui était fidèle de longue date. La majorité de ces hommes avaient travaillé chez François Boutin et l’ avaient vu en selle, dans ses années de jockey. Ils savaient ce qu’ il valait, et leur respect – un respect gagné en course, course après course – donnait à son écurie une atmosphère que peu de maisons possèdent. Au milieu d’ eux, mon père s’ est toujours montré impartial et juste: c’ est cette droiture, plus que toute autre chose, qui définissait sa manière de diriger. Mon père n’ est pas un homme qui explique. Il est de cette génération – celle d’ Alec et celle de William avant lui – qui montre, qui corrige sur l’ instant, et qui passe au cheval suivant. On apprend en suivant le rythme ou on n’ apprend pas. On y apprend ce qu’ on n’ apprendra nulle part ailleurs.

« La justesse »

« Ce qui l’ a porté toute sa carrière d’ entraîneur, c’ est la justesse, cette qualité que peu de gens perçoivent et que les hommes du métier reconnaissent au premier coup d’ œil. Voir, devant un cheval qui marche, jusqu’ où il peut aller.

Reconnaître la qualité d’ un très bon quand elle se présente. Et surtout, savoir le conduire dans les meilleures courses sans surcharger sa saison. Un entraîneur peut entraîner, un grand entraîneur sait placer. Cette différence-là, on la mesure dans les vraies carrières: celles de Goldikova, Solow, Moonlight Cloud, Marchand d’ Or et bien d’ autres… Mon père fait partie de ceux qui possèdent ce don.

« Sa qualité d ’homme dépasse ses mérites d’ entraîneur »

Travailler dans l’ équipe d’ un homme, c’ est aussi une manière de le connaître. À l’ écurie, son caractère se révèle: ce qu’ il défend, ce qu’ il refuse, sa manière de traiter ses lads, ses cavaliers, ses propriétaires. Ce que j’ ai vu chez mon père, en douze ans, m’ a marqué bien au-delà du métier. Sa qualité d’ homme dépasse ses mérites d’ entraîneur, et pourtant ceux-ci sont déjà immenses. Dans les pires moments d’ une saison, et tout entraîneur en traverse, il savait réinsuffler de l’ espoir à ses équipes. À l’ écurie comme sur les champs de courses. C’ est une forme d’ autorité tranquille, profondément humaine, qui ne s’ apprend dans aucun manuel et que peu d’ hommes possèdent. C’ est cette aura-là qu’ on garde, plus encore que les « Arcs » ou les Breeders’ Cup.

« La plus grande fierté de ma carrière »

Mon père a arrêté d’ entraîner, mais sa manière de regarder les chevaux n’ a pas changé. Entraîner après lui est la plus grande fierté de ma carrière. Ces douze années à ses côtés m’ ont laissé un métier, une admiration intacte, et la chance rare d’ avoir connu un homme tel que lui.

GALORAMA. Quel regard portez-vous sur les 58 ans de carrière de votre père?

Victoria Head. C’ est exceptionnel d’ avoir performé ainsi en tant que jockey et entraîneur. J’ étais sur place, à Deauville, lorsque Marchand d’ Or lui a offert son premier Groupe 1, à l’ occasion du Prix Maurice de Gheest 2006. J’ avais 10 ans, à l’ époque je ne me rendais pas compte de tout ce que cela représentait. Après, bien sûr, il y a eu Goldikova. J’ ai eu la chance d’ assister à son 3 sacre dans la Breeders’ Cup. Un souvenir mémorable. À l’ image de Solow, quand elle se présentait en piste, on savait qu’ elle allait gagner. Ce n’ est que plus tard, quand j’ ai commencé à travailler à l’ écurie, à l’ âge de 17 ans, que j’ ai vraiment mesuré toute l’ étendue du palmarès de mon père.

G. Comment le décririez-vous? V. H. Il est d’ un caractère assez serein. C’ est quelqu’ un qui intériorise beaucoup, d’ assez réservé, mais qui sait profiter de la vie. Ces traits de personnalité l’ ont sans doute beaucoup servi en course. Lors des grandes échéances, on sentait la pression monter, mais il savait la gérer. C’ est un compétiteur dans l’ âme. Aujourd’ hui, il profite de son temps libre, voyage beaucoup avec ma mère, au soleil de préférence. L’ hiver, ce n’ est pas son truc. Cela fait un petit moment qu’ il compte se remettre au golf. Il côtoie régulièrement David Smaga. Entre eux, c’ est une longue amitié. Si vous voulez des anecdotes, appelez-le (rires).

G. Quel héritage votre père vous a-t-il laissé? V. H. Sa marque de fabrique, c’ est la routine, la vitesse et la dureté. Il aime que les chevaux s’ endurcissent à force de travail. Cela lui a permis d’ enchaîner les grandes victoires. Il vient me voir de temps en temps à l’ écurie et suit toutes mes courses. J’ aime qu’ il partage avec moi son ressenti, et j’ ai la chance de pouvoir échanger beaucoup aussi avec ma tante Criquette. Le grand conseil que mon père m’ a légué, c’ est de m’ appuyer sur ma méthode, de garder une vraie ligne de conduite. Cela aide à traverser les bonnes comme les mauvaises passes. Il a conservé une poulinière: Decize. J’ ai deux de ses produits à l’ entraînement: Michel (3 ans) et Montmorency (2 ans).

G. De Chantilly au haras du Quesnay, vous devez avoir des souvenirs incroyables?

V. H. Chantilly, j’ y passais la majorité de mon temps. Mais c’ est vrai que le Quesnay était un endroit privilégié. On y passait le mois d’ août en famille, en marge du meeting de Deauville. On est nombreux, c’ est le seul endroit qui pouvait tous nous réunir autour de grandes tablées. Dès que je franchissais le portail, j’ étais ébahie. C’ est là que mon grandpère Alec m’ a appris à monter à cheval.

G. Durant votre jeunesse, vous avez dû croiser de nombreuses personnalités?

V. H. Mon père aimait inviter ses amis jockeys: Cash Asmussen, Gary Stevens, Guy Guignard, un de ses grands amis. J’ ai eu le privilège de fréquenter de grands propriétaires comme M. Strawbridge, qui me fait confiance en me confiant des chevaux, M. Hamdan Al Maktoum pendant le meeting de Deauville, les frères Wertheimer aux courses, leur manager Pierre-Yves Bureau…

G. L’ Emirates Poule d’ Essai des Poulains: un objectif pour vous avec Wootton Centurion, invaincu en deux sorties?

V. H C’ est un cheval magnifique. Physiquement et mentalement, il a beaucoup d’ atouts. Il n’ est pas très démonstratif le matin, mais il a le tempérament des bons chevaux. Il est très intelligent aussi. À son âge, il a sûrement tout compris. Comme pour tous mes chevaux, l’ objectif est qu’ il soit performant au niveau qui est le sien.

FERNANDO LAFFON LOMBA

Par Céline Gualde

Dans la famille Head je demande…

Fernando Laffon Lomba, 26 ans, est le petit-neveu de Freddy Head. Il est tombé dans le chaudron magique des courses tout petit, puisque sa mère, Patricia, est la fille de Criquette, et son père n’ est autre que l’ entraîneur vainqueur du Qatar Prix de l’ Arc de Triomphe 2012 avec Solémia: Carlos Laffon-Parias.

Avec sa grande silhouette culminant à plus d’ 1,90 m, il fut clair assez tôt que Fernando ne deviendrait pas jockey, contrairement à son grand-oncle, et à son père, qui monta longtemps en gentleman. « Je me suis orienté vers la comptabilité et la finance, mais les chevaux et les courses m’ ont vite rappelé. Dans notre famille, les parents ne mettent pas la pression à leurs enfants pour qu’ ils reprennent le flambeau. La philosophie est plutôt: “fais ton expérience, vois ce que tu aimes, reviens après si tu le souhaites”. C’ était probablement le meilleur moyen pour que la transmission se fasse. » Attiré très tôt par l’ élevage, ayant fait ses gammes au haras familial du Quesnay, Fernando a suivi le cursus de l’ Irish National Stud avant de rejoindre Lane’s End, haras majeur du Kentucky, riche d’ une vingtaine d’ étalons. Il est, depuis peu, directeur commercial et bloodstock au haras d’ Etreham. « J’ ai beaucoup appris de mon père évidemment, un véritable homme de cheval, mais aussi avec Criquette, qui est très pédagogue et ouverte, tout comme Freddy. Mon grand-oncle a beaucoup monté les chevaux de la famille et, avec le recul, ce qui me frappe, c’ est à quel point il était brillant dès son jeune âge. À 19 ans, je n’ étais qu’ un minot cherchant sa voie, alors qu’ au même âge, Freddy remportait son premier Arc! Je l’ ai davantage

connu comme entraîneur, très posé, ne montrant pas ses émotions. Un peu " old school ", sur la retenue, à la manière des Aidan O’ Brien ou John Gosden. Je pense que Criquette et lui ont compris tôt qu’ il ne faut pas se laisser emporter par la vague des victoires, car avec les chevaux, le succès peut vite tourner! » Même s’ il n’ en tire pas de gloire, Fernando Laffon Lomba a le sentiment de faire partie d’ une dynastie « Cela grâce à notre arrière-grandpère Alec, que j’ ai eu la chance de connaître longtemps et qui nous a tous réunis. Notre enfance fut une sorte de cousinade géante! » Un esprit de famille qui perdure et unit les membres du « clan » Head à chaque belle course disputée par un cheval en lien avec la famille: « On suit l’ épreuve en direct, d’ un peu partout sur la planète, puisque mes parents sont en Espagne – pays dans lequel Freddy aime aussi séjourner – William, le frère de Christophe, est en Australie, Martine et Charles aux États-Unis… » Le tout récent Prix Noailles (Gr.3), remporté à ParisLongchamp par Pearled Majesty pour la casaque gros bleu de Criquette, a donc fait vibrer la tribu sous tous les fuseaux horaires. Ce beau poulain galope vers le Prix du Jockey Club (Gr.1). Yearling, il a été acquis à l’ amiable par un certain… Fernando Laffon Lomba.

CHANTILLY L’ ANGLAISE

Par Céline Gualde

Les Head sont d’ origine anglaise. Leurs ancêtres et compatriotes ont beaucoup contribué au développement et au prestige du centre d’ entraînement de Chantilly.

En 1830, la monarchie de Juillet porte au pouvoir Louis-Philippe Ier. Son fils, le duc d’ Orléans, a la passion des courses et de l’ élevage, il possède d’ ailleurs un grand haras à Meudon. Son pur-sang, Beggarman (1935), bien que né en Angleterre, est le premier cheval entraîné en France à s’ imposer outre-Manche, dans la Gold Cup de Goodwood en 1840. Suivant l’ exemple de la famille régnante, la bonne société française se pique d’ anglophilie: on admire la culture des Anglais, leur goût pour le sport, et bien sûr leurs chevaux. La haute bourgeoisie d’ affaires – les familles Stern, Fould, Rothschild et autres –, investit dans les courses et favorise le développement de l’ industrie du cheval. En 1933, à l’ initiative d’ un Anglais, Lord Seymour, né de mère française, la Société d’ encouragement pour l’ amélioration des races de chevaux en France est créée, et avec elle les premières courses officielles. La pelouse située entre le château de Chantilly et la forêt séduit immédiatement par sa qualité. La première édition du derby français, le Prix du Jockey Club, s’ y déroule le 24 avril 1836. Le développement des courses engendre celui du centre d’ entraînement de Chantilly pour des raisons pratiques. À l’ époque, il faut deux étapes aux concurrents, avec un arrêt à Écouen, pour faire la route depuis les écuries situées, pour la plupart, porte Maillot, en lisière du bois de Boulogne. Dans les années 1840, Chantilly devient donc le port d’ attache des principaux propriétaires qui y installent leurs établissements. Les Anglais, riches d’ un savoir-faire unique en matière d’ hippisme, débarquent en nombre pour entraîner les chevaux et travailler dans les écuries… Ce sont d’ abord essentiellement des hommes, la première génération. Puis, avec la réussite, les femmes les rejoignent, ainsi que le personnel de maison. Peu à peu se reconstitue à Chantilly une véritable société anglaise, dotée de ses propres institutions: une église, St Peter’s, et une école, créée dans les années 1890 rue du Connétable. Entre 1834 et 1914, la population de la ville double grâce à la présence de cette communauté anglaise, dont certains membres font fortune grâce aux courses. Lord Seymour avait, dès 1831, « importé » d’ Angleterre l’ entraîneur Thomas Carter pour gérer son effectif. Thomas « Genius » Carter, issu d’ une des plus prolifiques familles du turf anglais, remporte les trois premières éditions du Prix du Jockey Club, puis passe au service du baron de Rothschild dans une écurie de Lamorlaye. Il est rejoint, en 1836, par deux frères qu’ il prend en apprentissage et qui marqueront de leur empreinte les courses françaises: Tom et Henry Jennings, respectivement 13 et 18 ans. En tant que jockey, Tom remporte la première édition du Prix de Diane, en 1843 avec Nativa, entraînée par son frère Henry et qui porte les couleurs du prince Marc de Beauvau. Il marque surtout l’ histoire des courses en tant qu’ entraîneur de Gladiateur, surnommé « le vengeur de Waterloo » et statufié sur l’ hippodrome de Longchamp. Le grand baibrun, portant la casaque du comte de Lagrange, a été le premier cheval étranger à s’ imposer dans le derby d’ Epsom, en 1865, s’ adjugeant aussi la Triple Couronne anglaise cette année-là, en plus du Grand Prix de Paris! Après cinq ans chez Tom Carter, Henry Jennings, surnommé « Old Hat » car il porte toujours le même vieux chapeau et connu pour son tempérament volcanique, décide de voler de ses propres ailes. Après des années d’ une collaboration fructueuse avec le prince de Beauvau, il devient le premier entraîneur public au sens moderne du terme, œuvrant pour diverses belles casaques. Il développe son activité à La Croix-Saint-Ouen, dans la forêt de Compiègne. Au fil de sa carrière, il remporte quatre fois le Prix du Jockey Club et neuf fois le Prix de Diane! Henry épouse Ann Carter, la jeune sœur de Tom. Mais ils n’ auront jamais d’ enfant et, après le décès d’ Ann en 1887, le veuf septuagénaire fait scandale en se remariant avec la petite-nièce par alliance de son épouse, Mathilda Watkins, qui était venue tenir son foyer et qui n’ avait que 21 ans! De leur union naissent trois enfants. La plus jeune, baptisée Henrietta, épouse le crackjockey William Head. Ils deviennent les parents d’ Alec, et les grands-parents de Freddy et Criquette. L’ histoire de la famille Head est donc profondément, et même génétiquement, liée à celle de Chantilly!

LE HARAS DU QUESNAY, ÉLEVAGE ROYAL VERS UNE NOUVELLE DESTINATION CINQ ÉTOILES

Par Serge Okey

Cédé en 2022, quelques mois après la disparition d’ Alec Head, le haras du Quesnay fait partie intégrante de la légende Head. À 6 km à vol d’ oiseau de Deauville, tout près de chez Laurent Dassault, du haras de Saint-Léonard des frères Wertheimer, du Thenney de David Salabi (Cambon Partners), ce monument de l’ élevage fait l’ objet d’ un vaste lifting vers un changement de destination: un palace cinq étoiles.

Lors de cette vente, la propriété a été scindée en deux. L’ étalon Intello n’ a eu qu’ à traverser la route pour rejoindre l’ autre partie: le haras de Beaumont de la famille Chehboub. Vainqueur de l’ Arc de Triomphe et du Jockey Club, et élu cheval de l’ année 2023, Ace Impact est tout naturellement devenu l’ emblème de cette nouvelle station. Sur le domaine historique, Stéphane Courbit aurait investi des millions d’ euros de travaux pour modifier le château en salle de réception et quatre suites, transformer une maison en huit suites, réhabiliter trois autres maisons, créer un espace bien-être et sport avec spa, jacuzzi et hammam. Pour la petite histoire, l’ un de ces nombreux chantiers a pour nom de code « Étalon ». D’ une discrétion sans faille, Stéphane Courbit est le fondateur de Banijay

Group, un des plus gros producteurs audiovisuels au monde, qui compte dans son catalogue Koh- Lanta, Fort Boyard… Ancien patron d’ Endemol, ce self-made-man a connu une ascension fulgurante en produisant Les enfants de la télé et Loft Story. Sa holding LOV Group détient plusieurs filiales, comme la maison de pâtisserie Ladurée et l’ opérateur de paris Betclic. Elle est aussi spécialisée dans l’ hôtellerie de luxe. Ses palaces comme Les Airelles à Courchevel ou le château de la Messardière à Saint-Tropez donnent une idée du destin potentiel du Quesnay. Aussi confidentiel que son propriétaire, ce projet augure un virage assez grandiose pour ce fleuron de l’ élevage tricolore, fondé en 1907 par William Kissam Vanderbilt, issu d’ une des familles les plus notables des États-Unis, qui bâtit sa fortune dans les chemins de fer et la construction maritime. Homme d’ affaires, propriétaire et éleveur de chevaux, le cofondateur du Jockey Club de New York remporta, entre autres épreuves de prestige, quatre fois le Prix du Jockey Club et deux Grand Prix de Paris entre 1906 et 1919. À sa mort, il vendit non seulement le Quesnay, mais aussi son château de Carrières-sous- Poissy, qui contenait un haras et un hippodrome, à un businessman américain et éleveur du nom d’ Abraham Kingsley Macomber. Durant la Seconde Guerre mondiale, le haras du Quesnay fut occupé par les Allemands et laissé à l’ abandon jusqu’ à ce que William Head et ses fils, Alec et Peter, viennent à s’ en porter acquéreurs en 1958. La suite est plus connue. Au bras de son épouse Ghislaine, Alec Head fit de ces 280 ha un modèle du genre. Dans la lignée de Le Fabuleux et Anabaa, jusqu’ à Trêve, le Quesnay fut un berceau d’ exception dont le prestige dépassa aisément les frontières de l’ Hexagone. La reine Élisabeth II y fit halte à trois reprises. Comme une façon d’ adouber les descendants de l’ « English Racing Colony » et de léguer à ce haras de légende ses lettres de noblesse. Pour l’ anecdote, un certain Michel Sardou appréciait énormément son voisinage. On dit du côté de Vauville que la vente du Quesnay l’ aurait incité à vendre sa propriété riveraine.