Freddy Head Recordman N°18 Mai 2026 | Pedago

LES POUMONS, CES INCONNUS

Par Céline Gualde

Ils peuvent s’ irriter, s’ infecter, saigner… Ils peuvent même être malades sans qu’ aucun symptôme ne le signale. Les poumons du cheval, épicentre de son énergie et de son endurance, sont aussi fragiles que précieux. Les scientifiques sont loin d’ avoir percé tous leurs mystères.

Y'a-t-il des lignées de chevaux dotés de gros poumons, comme on connaît des familles de chevaux à gros cœur ? On l’ignore. Y a-t-il une prédisposition génétique aux hémorragies pulmonaires, à l’asthme ou à la rhodococcose souvent mortelle du poulain ? On suppose que oui, dans certains cas, mais ce n’est pas scientifiquement prouvé. « Il faudrait des protocoles de recherche lourds pour tenter de le déterminer. Par exemple comparer 200 chevaux sains et 200 ayant un problème précis, puis tenter d’isoler un gène commun à l’une ou l’autre des populations », explique le vétérinaire et chirurgien Jean-Marc Betsch de la clinique de Méheudin, dans l’Orne. 

On sait que les affections pulmonaires sont les premières responsables de la contre-performance du cheval, loin devant les boiteries. Mais les poumons sont difficiles à étudier : « Le cœur, par exemple, peut être mesuré grâce à un échographe, alors que les poumons ne peuvent l’être qu’en pratiquant une autopsie » explique le Dr Tanguy Hermange, qui exerce au Centre hospitalier vétérinaire équin de Livet dans le Calvados. « Cet organe reste mystérieux, car même lorsqu’on réalise une endoscopie, on ne voit pas ses parties les plus profondes », ajoute Éric Richard, chef de service biologie clinique au sein de l’organisme public LABÉO, pôle d’analyse et de recherche de Normandie. Les poumons du cheval sont le pain quotidien de ce scientifique. Il se penche sur leur cas depuis une vingtaine d’années dans son laboratoire de la Normandie équine vallée, près de Caen. « Nous sommes une dizaine de personnes à travailler sur l’asthme, les hémorragies pulmonaires induites par l’exercice ou encore la rhodococcose du poulain », détaille-t-il. Concernant l’asthme, il y a « une logique de filière, puisque c’est la cause majeure de contre-performance du cheval. Il a deux formes : sévère ou modérée. »

Asthme chronique ou passager

La forme sévère qu’on appelle aussi emphysème, très liée à l’environnement et à l’alimentation du cheval, se gère mais ne se guérit jamais vraiment. L’asthme modéré, qui touche le cheval athlète, est en revanche une irritation aux causes multiples que l’on peut traiter. 

« Des recherches sont en cours, en Suisse notamment, pour savoir si l’asthme sévère a un facteur génétique. Depuis dix ans, à chaque fois que nous travaillons avec un cheval, nous prélevons un échantillon dans le but d’entamer, plus tard, une étude génétique. Nous en avons déjà 400 ou 500 en stock, mais il en faut le double avant de lancer l’étude. »

L’équipe de LABÉO est financée essentiellement par l’IFCE, le Fonds éperon (donc les courses) et la Région Normandie. « Nous travaillons sur des chevaux "de la vraie vie" en nous appuyant sur un réseau d’entraîneurs et de propriétaires », précise Éric Richard. Côté courses, ce sont plutôt des trotteurs, « pour des raisons de facilité. L’intensité d’effort qu’ils fournissent est aussi élevée que celle des galopeurs, donc nos résultats sont reportables. » Les chercheurs cultivent des cellules afin d’éviter des protocoles trop invasifs sur les animaux. Ils fabriquent même des « organoïdes », cellules organisées en 3D comme de mini poumons !

Le chercheur se réjouit d’avoir fait « plein de petites découvertes » ces vingt dernières années. « Il y a deux outils de diagnostic des problèmes pulmonaires : l’endoscopie (introduction d’une caméra dans les voies respiratoires) et le lavage broncho-alvéolaire (un petit volume de liquide stérile est introduit dans les poumons puis récupéré à des fins d’analyse). Concernant ce dernier examen, nous avons établi que les deux poumons ne donnaient pas le même résultat. En n’en prélevant qu’un on a donc un risque fort de faux négatif. » 

Depuis 2013, LABÉO a mis en place un test combinant des prélèvements dans les deux poumons avec un résultat pertinent et un coût abordable : une cinquantaine d’euros plus le prix du prélèvement lui-même, effectué par le vétérinaire traitant : « Nous essayons de trouver des biomarqueurs de l’asthme qui permettraient d’établir un diagnostic précoce grâce à une simple prise de sang. Une protéine, une molécule indicatrice… C’est le rêve d’une vie ! Nous n’avons pas encore trouvé le marqueur parfait mais un trio prometteur. En les combinant on pourrait peut-être aboutir à une qualité de diagnostic suffisante, mais il y a encore un an de travail, au moins. »

Éric Richard et son équipe ont également démontré l’implication fréquente du rhinovirus B, petit-cousin du rhume chez l’humain, dans de nombreux cas d’asthme modéré en Europe. « Une variante de ce virus circule aux États-Unis et on ne s’attendait pas à en trouver un différent sur notre continent. » L’asthme du cheval étant très proche de celui de l’humain, une collaboration est envisagée entre scientifiques travaillant sur les deux espèces.

Hémorragie

L’autre grande pathologie pulmonaire du cheval de course est le saignement ou hémorragie pulmonaire induite par l’effort (HPIE). L’augmentation de la pression respiratoire durant la course fissure les capillaires pulmonaires, provoquant une fuite de sang dans les alvéoles. Quasiment tous les chevaux de course sont touchés à un moment ou un autre de leur carrière. Cette pathologie est souvent un motif de réforme quand elle devient chronique. Jean-Marc Betsch précise que certains grands champions peuvent néanmoins continuer une carrière performante avec une adaptation de l’entraînement et un suivi vétérinaire pointu.

Les saignements sont généralement discrets, seuls 5 % des sujets atteints ayant du sang aux naseaux, mais le cheval perd jusqu’à 2 litres de sang dans les cas sévères. Il peut être totalement asymptomatique ou tousser, devenir moins performant et développer des infections pulmonaires. « Un cheval de course ou de concours complet peut saigner sans pathologie sous-jacente, c’est beaucoup plus rare chez un cheval de sports équestres » précise Tanguy Hermange. Les inflammations, problèmes cardiaques, obstructions des voies respiratoires, quand le cheval s’encapuchonne par exemple, sont des facteurs favorisant les saignements. Le meilleur traitement est le temps et l’espacement de deux efforts violents. En termes de prévention, il n’y a pas grand-chose à faire hélas. Le furosémide, un diurétique, est utilisé aux États-Unis avant les courses afin de réduire la pression artérielle dans les poumons, mais son utilisation est interdite en Europe (mais autorisé à l’entraînement) et questionne sur le plan moral, car il ne s’agit pas de soigner le cheval mais de lui permettre d’être plus performant.

« Nous essayons de trouver des marqueurs sanguins pour cette affection, mais sans succès pour l’instant » indique Éric Richard. Les deux outils complémentaires pour poser un diagnostic d’hémorragie sont l’endoscopie pratiquée juste après l’effort, en phase aiguë donc, ou le lavage broncho-alvéolaire, qui permet de détecter les saignements plus anciens et même de les dater. Tanguy Hermange détaille que certains entraîneurs font scoper leurs chevaux après un travail intense. « Cela leur donne des indications pour doser les séances et viser les engagements en course. On sait que la multiplication d’efforts intenses et rapprochés est un facteur aggravant les hémorragies. » 

Les poumons des tout-petits

Dans les laboratoires de LABÉO, on planche également sur les foals, sujets à la rhodococcose, qui provoque notamment des abcès pulmonaires. Seule une antibiothérapie lourde et coûteuse peut permettre de soigner les poulains cliniquement atteints. Ils peuvent également présenter des formes articulaires de la maladie et parfois garder des séquelles. « Nous avons collecté toute une série de poulains malades et d’autres sans signe clinique issus des mêmes élevages. Nous traquons sur ces deux populations des marqueurs de résistance ou de sensibilité au rhodococcus equi. », confie Éric Richard. Entre les différents chantiers évoqués, le chercheur a du pain sur la planche. Même si son équipe et lui perçaient tous les mystères de l’asthme, des hémorragies et de la rhodococcose, le chômage technique ne les guetterait pas. Il y a suffisamment de maladies pulmonaires non explorées chez le cheval pour monopoliser leurs compétences durant les prochaines décennies ! 

Les wind surgery, mode ou nécessité ?

Outre-Manche, énormément de chevaux de course d’obstacle subissent une wind surgery – littéralement une chirurgie du vent – destinée à leur permettre de mieux respirer. Il s’agit d’une cautérisation du voile du palais. Son but est de retendre ce voile afin que l’air inspiré circule mieux vers les poumons. Pour le Dr Jean-Marc Betsch les preuves scientifiques favorables à cette pratique restent faibles et le bien-être du cheval peut être questionné, surtout lorsqu’il est asymptomatique. Lorsqu’on consulte les performances des chevaux dans le Racing Post par exemple, la wind surgery est indiquée au même titre que la castration ou qu’un changement de propriétaire ou d’entraîneur, car elle fait l’objet d’une déclaration obligatoire. En Grande-Bretagne, cette opération est dans les mœurs, les professionnels la présentent comme une aide apportée au cheval, un plus dans la quête de performance. L’entraîneur anglais Nicky Henderson évoquait ainsi très librement, en 2024, la wind surgery effectuée sur son crack Constitution Hill durant l’été. Son compatriote Paul Nicholls opère systématiquement les chevaux français qu’il achète, même s’ils ont déjà gagné avant d’être exportés. En France, en revanche, on hésite beaucoup à intervenir sur la gorge d’un cheval de course, d’autant que certains soucis de « mollesse » du voile ne sont qu’un signe d’immaturité et se résolvent avec le temps et l’entraînement. De plus, des complications sont également décrites après intervention. Alors pourquoi cette différence d’approche entre grands pays de l’obstacle ? Nous avons posé la question à la star des entraîneurs irlandais, Willie Mullins : « L’opération est plus une routine en Angleterre qu’en Irlande. Les Anglais entraînent généralement en montée et les pistes de nos hippodromes ne sont pas plates non plus, elles ondulent et sont très exigeantes. On a impérativement besoin de chevaux qui respirent parfaitement. » Pierre Boulard, le courtier qui déniche les cracks français de Willie Mullins, fait la même analyse : « Les pistes d’entraînement en Grande-Bretagne sont profondes, l’effort tire davantage sur les cordes vocales du cheval et le moindre défaut ressort. La compétition est aussi beaucoup plus exigeante, on n’est jamais sûr qu’un bon cheval français passe le cap. S’il a performé à Auteuil on a davantage de garanties, sinon on peut se tromper. » Willie Mullins remarque également que les entraîneurs français utilisent l’attache-langue dans l’optique de favoriser le passage de l’air : « Les entraîneurs et courtiers irlandais sont toujours surpris par cette habitude, même sur les chevaux de 3 ans. Nous avons beaucoup moins recours que vous à cet artifice. » 

Colza et hémorragies pulmonaires

En Irlande, de nombreux entraîneurs se sont plaints d’effets néfastes du colza en fleurs sur les poumons de leurs chevaux au travail. Parmi eux, James McAuley racontait à nos confrères du Racing Post, en mai 2023, que son effectif avait souffert d’éruptions cutanées et de saignements pulmonaires dus aux champs de colza qui bordaient sa piste. Le diagnostic a été posé par l’Irish Equine Center, qui est un peu l’équivalent de notre RESPE avec une mission de protection sanitaire de la population équine. James McAuley a investi dans une machine d’halothérapie permettant d’exposer les chevaux dans leur intégralité à des particules de sel marin. Il l’a utilisée en prévention avant la floraison du colza, observant, dit-il, des effets bénéfiques sur son effectif. Une pratique dont les bénéfices restent incertains, y compris chez les hommes où des études plus larges ont été menées. Le spécialiste des Point-to-Point, Harley Dunne, confiait à la même période avoir dû déménager provisoirement ses 36 chevaux afin de les éloigner des champs de colza. « Il y en a 150 ou 200 hectares autour de notre site. En 2022, l’écurie a été très affectée. Heureusement c’était en fin de saison et nous avons simplement pris la décision d’arrêter la compétition plus tôt que prévu. Des chevaux capables de gagner des courses s’éteignaient à quelques longueurs du poteau d’arrivée. J’ai préféré louer un second site pour la période d’avril à juin. C’est un gros problème que j’ai évoqué avec beaucoup de mes confrères et qui ne semble pas affecter tous les chevaux de la même manière. On comprend encore mal ce phénomène. » Le Racing Post relatait que la superficie de culture du colza a augmenté de 44 % entre 2021 et 2022 en Irlande. 

Le mécanisme de la respiration

Lorsque le cheval respire, l’air entre par son nez et descend dans sa trachée, traversant ensuite les bronches puis les bronchioles pour atteindre les alvéoles. L'échange entre l'oxygène et le dioxyde de carbone se fait dans ces alvéoles qui ressemblent à de petits sacs et sont tapissées de minuscules vaisseaux sanguins, les capillaires pulmonaires. Les alvéoles absorbent l’oxygène contenu dans l'air avant de l'envoyer dans le sang qui le fait circuler dans tout le corps et notamment les muscles. Le dioxyde de carbone, déchet des cellules du corps, fait le chemin inverse : du sang aux alvéoles pulmonaires, avant d’être expiré. La fréquence respiratoire du cheval au repos est de 10 à 12 cycles (une inspiration puis une expiration) par minute. Elle peut grimper jusqu’à près de 80 cycles après cinq minutes de galop.Les poumons du cheval sont capables de stocker environ 50 litres d’air, contre 3 à 6 litres chez l’humain. Détail étonnant : 60 % de cet air inspiré est inutile au cheval. Il n’atteint pas les poumons mais reste dans la cavité des naseaux, la trachée, le larynx… Ce ratio descend à 20 % en cas d’effort intense. Si le cœur est un muscle que l’entraînement transforme, les poumons eux sont un « simple » organe qui n’a pas la capacité de changer grâce au travail. Mais l’entraînement développe le métabolisme du cheval dans son ensemble : les muscles, l’efficacité cardiaque, la capacité de l’organisme à éliminer les déchets… les poumons sont alors en mesure de transmettre l’oxygène au sang plus rapidement. Cette machine si bien conçue et huilée devient moins performante dès qu’un facteur extérieur (virus, allergie respiratoire...) s’immisce dans ses rouages.