ReMed 2018 ReMed N°6 - Addiction | Page 30

Savoir & Vivre

les ponctuer par un juron adressé à un quelconque conducteur. Enfin, nous arrivons à bon port, le chauffeur vocifère « Ziania, Château neuf », pour les benjamins de la faculté. Pour nos aînés, il s’ agissait plutôt du « Centre Biomédical » à Dergana.
Nous nous arrachons à nos pensées matinales. La tête dans les nuages, nous posons un pied à terre et balayons les lieux du regard. A notre vue complètement subjuguée, s’ offre une bâtisse d’ un blanc éclatant aux vitres bleutées, rappelant ainsi les nuages cotonneux qui s’ épousent avec le ciel azur. Vous l’ aurez deviné, c’ est bien la première destination à laquelle j’ ai eu droit. Nous foulons ce sol avec la même émotion qu’ un bébé qui apprend à marcher. Après tout, nous faisons à peine nos premiers pas en médecine. Ce sol, ces escaliers, nous les gravirons tout au long de l’ année, la résonnance de nos bruits de pas nous deviendra familière voire même lénifiante. Puis, au détour d’ un couloir, nous entrevoyons notre reflet dans une vitre. A travers cette projection de nous-mêmes, nous verrons les lieux nous sourire durant nos petites victoires et compatir à notre mélancolie durant nos échecs. Par une profonde inspiration, nous emplissons nos poumons d’ un air revigorant. Lors des journées clémentes, une douce brise nous détendra en faisant flotter nos mèches de cheveux. D’ autres fois, un vent plus vigoureux nous sortira de notre torpeur.
Une fois imprégnés de l’ âme accueillante des lieux, nous quittons petit à petit cette sphère imperméable dans laquelle nous nous étions retranchés. Nous percevons peu à peu un bruit de fond, dénotant la présence d’ une cohue; cette dernière n’ étant rien d’ autre que l’ immense amoncellement d’ étudiants devant la porte de l’ amphithéâtre. La porte ouverte, la cohue se transforme en ruée; une ruée certes quelque peu désagréable, mais « qui traduit également le zèle des étudiants », pensons-nous en guise de consolation. Nous prenons donc conscience progressivement de notre appartenance à une section, à une promotion, à un département, à une faculté mais surtout, à une communauté. C’ est alors qu’ un sentiment de fierté s’ empare de nous.
Puis, nous prenons place dans l’ amphithéâtre, ce lieu qui sera témoin de notre cheminement au fil des mois. Les moins matinaux d’ entre nous mais les plus assidus chez l’ ophtalmologue, souhaiteront à ce moment-là se munir de jumelles pour entrevoir le tableau. C’ est alors que notre premier enseignant de la matinée entre en scène, inaugurant ainsi cette rentrée universitaire. Un silence religieux fera suite au tumulte régnant jusque-là. Et tandis que chacun était égaré dans ses pensées quelques secondes plus tôt, à cet instant-là, nous avons tous notre attention rivée vers la même personne. Nous ne sommes plus qu’ un seul souffle, un seul regard. Enfin, le silence est rompu par la voix de l’ enseignant, cette personne qui est chargée de la lourde mission de nous apprendre notre métier, d’ éveiller notre intérêt et de forger le médecin qui sommeille en chacun de nous.
Et c’ est ainsi que s’ écoulera notre première matinée, notre première semaine, notre premier mois et inéluctablement … notre première année. Nous y connaitrons nos premiers coups de cœurs, nos premières désillusions, des instants de félicité et d’ autres de désarroi. Tant d’ éléments qui contribueront à notre murissement et feront de nous les médecins du lendemain. Puis, notre amphithéâtre sera remplacé par les murs de l’ hôpital et notre enseignant par un patient. Mais une chose est sûre, tant qu’ il y aura des mystères à élucider et des énigmes à résoudre, nous ne cesserons jamais d’ être des étudiants en phase d’ apprentissage avec tant de défis à relever et … de vies à sauver.
30 Été 2018