Portfolio - Louis Robert Master Thesis - Mémoire de Master | Page 90

de réparation, etc. » Avec la modestie de quelqu’un de candide, une jeune qui apprend son mé- tier. Révéler que les gens habitant ces maisons ont des savoir-faire professionnels, autant que les siens. Tenter de faire ce que toute architecture peut faire : construire en habitant, habiter en construisant, et se reconstruire en habitant. Valoriser le faire. Donc : l’objectif premier, c’est garder sa maison ! Elle est mal entretenue et mal conçue, il faut faire de l’architecture sans s’en rendre compte : changer les meubles de place, réparer des murs, refaire la peinture. On a décrété que ces choses étaient du domaine réservé de l’architecture, depuis que le Mouvement moderne a considéré qu’il n’y avait qu’un seul type d’habitat. Ici la question est : « Quel est ton mode de vie, ton désir ? », et Sophie construit ce chemin, entre l’habitant qui n’est pas écouté et les élus qui sont chargés de réhabiliter le quartier. Strabic : Quelle figure de l’architecte cette pratique dessine-t-elle ? P. B. : Sophie est un lien, un relais, un tuteur, plus qu’un architecte projeteur. Elle fait un travail exemplaire. Par exemple, ces gens savent très bien compter, faire des courses sans trop dépenser. Donc elle axe le travail comme cela : il y a tel budget par maison, que préfères-tu qu’on fasse en premier ? Certains préfèrent avoir d’abord un poêle, et faire eux-mêmes la peinture, un autre dira l’inverse parce qu’il peut récupérer un chauffage ailleurs, etc. Sophie introduit le fait que toute architecture appartient à quelqu’un, et laisse la trace de la vie de quelqu’un. Toute construction doit être faite avec et pour quelqu’un. Elle commence aussi un travail que je voulais faire depuis très longtemps : fabriquer un document de travail qui ressemble à un roman-photo. Cela m’a toujours fasciné, comment une photo et une bulle exprimaient tant de choses. Elle prend en photo la maison de chacun, et écrit à côté ce que la personne aime, peut et veut changer. Cela fabrique une sorte de mémoire des lieux. C’est un descriptif des travaux à faire, comme un état des lieux de la maison, mais qui pour un ouvrier qui viendra travailler dans la maison est plus explicite que tous les descriptifs que fourniront les ingénieurs ou architectes. Et peut- être que de cette manière pourra s’instaurer un dialogue ent re l’ouvrier et l’habitant : « Tiens, c’est vrai, je comprends pourquoi tu as fait ça, c’est parce que tu ne veux pas abîmer le papier peint. », etc. On sort de l’abstraction du document technique. Mais elle fait cela aussi parce qu’elle est jeune et candide ! Elle ne sait pas encore comment est fait un « vrai » descriptif. Elle veut pouvoir parler avec tous les interlocuteurs très simplement, donc ce document doit être proche de la main qui réalise. Très souvent on a des documents contractuels, contentieux et bureaucratiques qui mettent à distance les ouvriers, pourtant les premiers concernés. Cela fait presque un an qu’elle est là, ce qui peut paraître très long, alors qu’un an dans la vie d’un projet traditionnel, c’est très court. C’est le temps des procédures à mettre en place. Elle commence les travaux dans un mois, d’abord par un chantier général qui mettra toutes les maisons à plat, puis viendront les chantiers particuliers pour les intérieurs. Tous les habitants avaient les mêmes problèmes : les fenêtres et les toits fuyaient, les murs n’étaient pas isolés. On rénove d’abord cela pour tout le monde, et c’est elle qui suit le chantier. C’est un projet extrêmement simple, puisque tu peux presque juste dire « Changez-moi les fenêtres. », il y a très peu à dessiner. Quand les chantiers vont commencer, elle aura démontré qu’en un an, contrairement à ce que disent certains, elle n’aura pas fait que boire de la bière, des soirées accordéon et du soutien scolaire. Un projet a été dessiné, les gens ne s’en sont pas rendu compte, cela va leur paraître normal lorsque les travaux vont commencer. Alors que souvent un début de chantier est très agressif. Strabic : Elle va construire avec eux, manuellement ? P. B. : Oui, elle a déjà fait les jardins. Elle a d’abord fait le sien puis aidé les gens à faire les leurs. Mais la construction, ce n’est pas seulement quelqu’un qui empile des briques ou qui fait de la peinture, c’est aussi quelqu’un qui va acheter la peinture, quelqu’un qui tient le planning… Elle va être cette organisatrice, ce factotum nécessaire à toute action. Tu peux très bien être assis au milieu du chantier dans un fauteuil en étant vieux, handicapé ou inhabile, 88