Portfolio - Louis Robert Master Thesis - Mémoire de Master | Page 91

et y participer ! Avant dans les villages, il y avait des gens assis qui regardaient les autres jardiner. Aujourd’hui dans la vie actuelle, tu n’as pas le droit de regarder les autres travailler : soit tu travailles, soit tu es au chômage. Elle va de toute façon être très présente, en choisissant les ouvriers, les artisans, en négociant les adaptations, et en suivant l’ensemble. Donc oui, elle fera le chantier. Strabic : Vous avez dit qu’il n’y avait presque rien à dessiner dans ce projet. Difficile pour un architecte ? P. B. : C’est vrai, elle n’a pas fait beaucoup de dessins. Dans les agences d’architecture qui font du logement social, il y a certes beaucoup de graphiques, mais si tu regardes de près, ce n’est pas du dessin au sens conceptuel du terme. Sophie, au contraire, refait un dessin comme on n’en fait plus, elle charge les choses de sens. Contrairement à ce qu’on peut croire, elle dessine beaucoup dans le sens où elle fait des maquettes, elle initie les enfants à des jeux, avec des Lego, de la pâte à modeler, des relevés de couleurs, des maquettes à plat, en volume. N’est-ce pas de l’architecture ? Si tu mets côte à côte le gros dossier d’une agence tradition- nelle bourré de contrats et de plans, et ses maquettes en carton à côté, d’accord c’est risible, mais pour moi c’est elle qui fait vraiment le métier. Quand elle a passé ses examens pour être HMO, ses professeurs ne lui ont pas remis le diplôme. Elle l’aura sûrement cette année, après le chantier. Mais sur ce premier travail qu’elle a fait, essentiellement social, elle a expliqué à ses professeurs tout ce que je viens de te dire, et on lui a répondu que ce n’était pas de l’architecture. Donc cela va au-delà d’une expérimentation pour améliorer la réhabilitation, la restructura- tion, la transformation du logement social. Dans les années 1970 on a fait la table rase totale, et là on est en train de faire une deuxième table rase au prétexte que quarante ans, cela n’a pas d’histoire. C’est pourtant la vie de plus d’une génération qu’on veut effacer. Je pense qu’à un moment on devra arrêter de raser. Travailler avec les gens, ce n’est pas une fausse participation, une « consultation », c’est la mise en œuvre d’un Etat démocratique dans lequel on devrait être. Comme cela n’est pas enseigné dans les écoles d’architecture, si j’avais le pouvoir de le faire je prendrais comme décision qu’au moins la moitié des étudiants en HMO devrait faire son stage dans le secteur public, et non pas tout le monde dans le privé comme cela se fait aujourd’hui. Et peut-être travailler principalement dans le logement social et non pas dans les bâtiments publics. Il y a une voie nouvelle dans la pratique de l’architecture qui est très complexe, plus modeste, moins spectaculaire, moins honorifique. Mais elle est indispensable, et on devrait avoir une quantité non négligeable d’étudiants diplô- més ayant travaillé un an sur ce terrain. D’ailleurs Sophie elle-même ne devrait pas passer plus de deux ans à Boulogne. Pour ne pas qu’elle s’enterre, qu’elle se fasse manger par le système. On devrait déjà prendre un nouvel étudiant en HMO, qui reprendrait la main. C’est cela la dimension expérimentale. » 89