voulait faire chez nous son Habilitation à la maîtrise d’ œuvre. Contrairement au modèle libéral qui est toujours proposé aux étudiants, nous avions à lui offrir ce sujet d’ intérêt général: s’ occuper de soixante maisons dans une collectivité publique. Et nous lui avons dit que, sincèrement, cela ne marcherait que si on y habite. « Es-tu d’ accord pour faire l’ expérience, pendant deux ans, de traiter un problème d’ architecture sur le lieu même du problème posé? » Elle a accepté d’ habiter sur le lieu même du projet, et elle s’ est complètement intégrée à la population. Au début, quand elle a pris une maison inoccupée, qu’ elle l’ a rénovée pendant deux mois avec cœur pour y habiter, Les gens pensaient que c’ était une blague, qu’ elle allait juste prendre des photos et partir. C’ est logique qu’ il leur soit difficile de croire que quelqu’ un vienne vivre dans un endroit décrété invivable. Mais elle a démontré elle-même qu’ elle s’ installait là, en faisant une partie des travaux elle-même, et en emménageant avec son copain. Elle a établi comme ça un rapport d’ une très grande honnêteté, très loin d’ une certaine condescendance qu’ on peut redouter dans ce type de situation. Ce qui s’ est passé, la réhabilitation d’ une maison vide qui devait être détruite, le baptême de cette « Maison de Sophie » et le fait qu’ elle vienne y habiter, c’ est un peu ce qui existe dans la permanence artistique, lorsque des compagnies viennent travailler mille heures à un endroit pour aboutir à une heure de représentation théâtrale. C’ est dans la permanence que les bonnes choses se font, pas dans l’ instant. Elle s’ est mise totalement dans cette permanence: sociale et culturelle, intellectuelle, physique, architecturale. Je n’ avais expérimenté cela nulle part à ce point.
Strabic: Tous les lieux où vous expérimentez votre idée de « Construire ensemble – le Grand Ensemble » ne fonctionnent pas de la même manière? P. B.: Non, c’ est à Boulogne-sur-Mer qu’ on est le plus près de l’ idée première. Comme toujours, tu projettes un idéal, une utopie, mais tu n’ obtiens jamais réellement cet idéal, tu tends vers lui. À Tourcoing, l’ expérience a donné un atelier public d’ architecture et d’ urbanisme implanté dans le quartier. C’ est un mode de présence qui fonctionne bien, déjà testé en Allemagne, Hollande et dans les pays nordiques. Mais ça n’ est qu’ un atelier d’ échange et de conception entre habitants et architectes, un peu comme sur les baraques de chantier où on développe cela sur un temps particulier. À Boulogne c’ est l’ inverse: On a choisi la permanence architecturale, mais sans savoir où allait le projet. C’ est cela qui est nouveau: c’ est la permanence elle-même qui fait le projet, de manière totalement expérimentale. On ne sait pas du tout ce que ça va produire, et rien ne garantit que Sophie tienne jusqu’ au bout. Elle-même est dans une situation expérimentale, entre les habitants et les élus. À l’ inverse d’ autres projets que je conduis avec des autorités classiques, je laisse celui-là totalement libre à l’ expérience. J’ aide Sophie quand elle rencontre des difficultés, pour ne pas la laisser devant des obstacles rédhibitoires. Mais tout peut arriver!
Strabic: Quel est l’ objectif visé? Réhabiliter chaque maison? Aider les habitants à devenir auto-constructeurs? P. B.: L’ objectif est de réintroduire le savoir-vivre, à tous les niveaux. Le gros problème des grands ensembles est dû à l’ association forcée de populations, qui ne se serait pas faite naturellement. C’ est contraire à cette osmose culturelle, cette agrégation de savoir-faire des grandes communautés de l’ histoire de l’ humanité. Il faut donc rechercher le savoir-vivre de ces gens qui vivent ensemble. Il ne s’ agit évidemment pas de donner « une leçon de savoir-vivre ». En vivant ensemble nous allons apprendre mutuellement. Manger, dormir, avoir des problèmes de couple. C’ est le vivre qui est au centre de l’ architecture, et là, le vivre ensemble. Qu’ est-ce que ces gens-là savent faire? On entend souvent qu’ ils ne savent rien faire, et que la preuve: ils sont chômeurs, assistés, etc. Mais il faut chercher la petite résistance infime qu’ ils développent face au système dominant. Des résistances de savoir-vivre, des résistances pour vivre. Il faut réintroduire cette noblesse du vivre ensemble: « Je vis avec vous, et peut-être que ma spécialité étant l’ architecture, je peux aborder avec vous des problèmes d’ architecture,
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