PixaRom numéro 1 octobre 2013 | Page 77

encore, et encore. On a terminé à l’Infirmerie. J’avais un peu d’appréhension à y aller, mais ce n’est pas comme si nous avions le choix. En fait, il y avait de drôle de rumeurs, de sales histoires… Surtout pour ceux qui y passaient la nuit. Manque de bol pour nous, cela allait être le cas. Non pas que nos blessures nécessitaient des soins durables, on était juste démolies, le lendemain, on aurait pu marcher avec des courbatures, tout au plus. Non c’est surtout par punition je pense. Le directeur n’était pas des plus sévèred, mais parfois, histoire de calmer le jeu, il faisait semblant de punir des élèves afin de calmer le plus grand nombre et éviter d’éventuel vendetta incessantes. Cela le peinait d’avoir aussi peu de verve, mais cela ne le chagrinait pas assez pour faire quoi que ce soit de constructif. Alors on a été punies dans l’Infirmerie, ce lieu source de rumeurs atroces. On dit que ceux qui doivent y rester la nuit reçoivent des visites déplaisantes, mais comme il n’y a jamais eu de plaintes… J’en étais pas sûre moi-même. Et je n’osais pas en faire part à Joy, elle avait résisté jusqu’au bout et s’était pris le plus de coup, elle resta inconsciente jusqu’à cette nuit… J’ai commencé à me douter de quelque chose quand j’ai vu le Tragédien se faufiler dans l’Infirmerie et se poser à nos côtés. Lui et sa bande ont arrêté nos adversaires et les ont mis en fuite. Lui et sa clique ne m’ont jamais intimidé ou raillé d’ailleurs. On a même discuté une fois ou deux, les jours où je me sentais au mieux. Il veut aller dans la musique, faire du rap et se faire porte-parole des orphelins et de leur mauvaise condition. Non pas que nous manquions de quelque chose physiquement, mais au niveau reconnaissance, nous étions perçus par tous comme des parasites de la société, voués à subsister quelque temps publiquement avant de finir dans le caniveau et de crever comme des rats, ou de faire des trucs illégaux et de finir en prison... Si seulement ils ne nous traitaient pas comme de la vermine ou des moins que rien ! S’ils nous donnaient l’espoir et non la haine, peut-être que les orphelins seraient effectivement moins nombreux à basculer dans la criminalité. Le Tragédien s’est donc posé à côté de nous, il a sorti un carnet, le petit carnet où il notait ses idées de flow. Et c’est tout. Je n’ai pas osé lui adresser la parole, même pour le remercier, j’avais encore les idées confuses. Mais je savais que je pouvais me reposer à présent. Ce que je fis. Plus tard, ce soir-là, j’ai d’abord été effrayée. Le Tragédien avait un couteau dans les mains et un air terrible dans le regard, vous savez, ce genre de regard qu’ont les gens qui sont prêts à tuer par pure colère. J’ai eu peur qu’il me tue moi, mais passée la première frayeur, je compris. Il venait en raison des bruits de couloir. Je lui ai alors adressé la parole : « Qu… Qu’est-ce que tu fais ? C’est… à cause de la rumeur ? » Il ne m’a pas répondu tout de suite, pendant toute notre conversation, il garda les yeux rivés sur la porte. Lui qui semblait toujours jouer un rôle dès qu’il parlait, semblait soudainement le plus sérieux du monde. Même dans les bagarres perdues d’avances, il gardait ce rôle, ce ton de la comédie grec. Parfois, quand il en était inspiré, il rappait même. Mais là non, rien, son masque était retiré. « C’est pas des rumeurs. - Comment ça ? - C’est moi qui ai été le premier agressé… Je m’étais fait exploser le bras et j’ai dû passer la nuit ici. Je dormais pépère quand il est arrivé. J’ai juste eu le temps de sentir une aiguille s’enfoncer dans mon cou avant de me faire retourner comme une crêpe. Ensuite… Je n’ai rien pu faire. » Il y a eut un silence. Il dura une bonne heure, je n’arrivais pas à réaliser ce qui se passait. Ce qui s’était passé pour lui. J’étais juste horrifié et mon cerveau était en branle. En plein conflit intérieur, je m’empêchais de 77