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ENTRETIENS étions portés par l’ élan du marché, avec la conviction que nous avions trouvé une véritable rupture dans le monde de l’ astronomie amateur. Mais comme souvent dans les start-up, cette phase a été suivie par un retour à la réalité. À partir de 2023, de nouveaux acteurs sont arrivés sur le marché. Les fabricants historiques, voyant que nous leur prenions des parts, ont lancé leurs propres smart télescopes. En parallèle, de jeunes entreprises inspirées par notre démarche ont proposé des produits concurrents. En quelques années, nous nous sommes retrouvés face à quatre concurrents directs. Cela a changé les règles du jeu. Nous n’ étions plus seuls, et il a fallu revoir nos ambitions à la baisse, redimensionner nos équipes – nous étions montés jusqu’ à cinquante salariés en 2023 – et trouver une stratégie différenciante pour rester compétitifs.
DANS CE CONTEXTE CONCURRENTIEL, COMMENT AVEZ-VOUS RÉAGI? Nous avons d’ abord travaillé sur une seconde génération de télescopes, plus compacte, plus légère, avec un système d’ autofocus et une conception mécanique améliorée pour garantir la stabilité de l’ alignement optique. C’ était une manière de capitaliser sur les retours utilisateurs et de corriger les défauts du premier modèle. Cette version a vu le jour en 2024, avec le soutien technologique de Nikon, qui est entré à notre capital et nous a apporté son expertise en imagerie et en mécanique de précision. Mais surtout, nous avons décidé de diversifier notre offre en entrant sur un nouveau marché: celui des jumelles intelligentes. L’ idée était de transposer ce que nous avions appris avec les télescopes, à savoir associer optique, électronique, traitement numérique et application mobile, dans un format différent, plus accessible et aux usages élargis.
EN QUOI CONSISTENT CES JUMELLES INTELLIGENTES? Elles sont conçues pour enrichir l’ expérience de l’ observation, de jour comme de nuit. La nuit, elles guident l’ utilisateur vers les objets célestes visibles comme des nébuleuses, des galaxies, des amas stellaires, en utilisant la réalité augmentée. De jour, elles affichent des informations contextuelles en surimpression: le nom des montagnes, des crêtes, l’ altitude, les sentiers de randonnée … Nous avons fait le choix de commencer sans caméra embarquée, car la stabilisation d’ une image captée à main levée posait trop de contraintes techniques. Mais l’ intégration d’ un écran et d’ une couche de réalité augmentée permet déjà d’ offrir une nouvelle manière d’ utiliser les jumelles.
ÉTAIT-CE UN PARI RISQUÉ DE SE LANCER SUR CE NOUVEAU MARCHÉ? C’ était un pari, oui, mais un pari calculé. Nous avons pu développer ces jumelles avec les mêmes équipes et les mêmes partenaires industriels que pour nos télescopes. Et du côté de la distribution, les jumelles peuvent être vendues dans les mêmes canaux que nos télescopes. C’ était donc une diversification naturelle, qui nous permettait d’ ouvrir un nouveau marché sans repartir de zéro. Le développement a avancé rapidement: nous avons terminé les prototypes, validé les démonstrateurs, et nous sommes désormais dans la phase d’ industrialisation pour une mise sur le marché prévue à l’ été 2026.
QUELLE PLACE OCCUPE VOTRE COMMUNAUTÉ D’ UTILISATEURS DANS VOS PROJETS? La communauté a toujours été au cœur de notre vision. Dès le départ, nous étions convaincus que notre télescope pouvait servir non seulement à l’ observation de loisir, mais aussi à la production de données scientifiques utiles. C’ est ce qui nous a conduits à collaborer avec des chercheurs de l’ Institut SETI à San Francisco, qui ont vu dans notre réseau mondial d’ utilisateurs une ressource scientifique inédite. Aujourd’ hui, plus de 20 000 télescopes Unistellar sont déployés dans le monde. Chacun d’ eux est potentiellement un point d’ observation actif, capable de collecter des données scientifiques en temps réel. Grâce à cette infrastructure distribuée, nous pouvons participer à des campagnes d’ observation que même de très grands télescopes ne peuvent pas toujours mener.
DANS QUELS TYPES DE PROJETS SCIENTIFIQUES VOS UTILISATEURS SONT-ILS IMPLIQUÉS? Le cas le plus emblématique concerne l’ étude des exoplanètes. Lorsqu’ une exoplanète passe devant son étoile, la luminosité de cette dernière baisse très légèrement, de l’ ordre de 1 %. Cette variation est minime, mais détectable par un télescope amateur bien calibré. Nos utilisateurs peuvent enregistrer ces variations, puis envoyer leurs données à nos serveurs. Elles sont ensuite traitées et partagées avec les scientifiques du SETI Institute, qui les intègrent dans leurs programmes de recherche. Autre exemple: les occultations d’ étoiles par des astéroïdes. Lorsqu’ un astéroïde passe devant une étoile, il éteint sa lumière pendant quelques secondes. En mesurant la durée et le moment de cette extinction depuis plusieurs lieux d’ observation, on peut déterminer la taille, la forme et la trajectoire de l’ astéroïde. Nos utilisateurs ont ainsi contribué à des dizaines d’ observations coordonnées, parfois à l’ échelle mondiale. Ce modèle de science citoyenne fonctionne remarquablement bien. Il permet à des milliers d’ amateurs de devenir des acteurs réels de la recherche, et aux scientifiques de disposer de données qu’ ils ne pourraient jamais collecter seuls.
QUELS SONT VOS GRANDS OBJECTIFS POUR LES PROCHAINES ANNÉES? À court terme, nous allons finaliser la mise sur le marché de nos jumelles intelligentes. Mais au-delà du produit, notre vision est plus large: nous voulons bâtir un écosystème cohérent, où les différents instruments communiquent entre eux et permettent une expérience continue, du plaisir de l’ observation à la contribution scientifique. Nous voulons aussi élargir notre communauté. Il y a encore beaucoup de gens fascinés par le ciel mais intimidés par la complexité des instruments. Si nous parvenons à rendre l’ observation astronomique aussi simple et intuitive que la photographie numérique, nous aurons atteint notre but. Enfin, nous continuerons à collaborer avec le monde académique, notamment le Laboratoire d’ Astrophysique de Marseille avec lequel nous allons ouvrir un laboratoire de recherche commun, pour améliorer nos instruments et développer de nouvelles applications scientifiques. L’ idée, c’ est de rester dans cette zone fertile où la technologie, la science et la curiosité humaine se rejoignent.
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