Photoniques 135 | Page 16

ENTRETIENS
numériques complexes sur ordinateur. Notre idée était de réunir toutes ces étapes dans un seul instrument, simple à utiliser. La lumière captée par le télescope est envoyée sur une caméra, mais au lieu de se contenter de prendre des photos brutes, nous avons embarqué un mini-ordinateur dans le télescope. Celui-ci applique en temps réel des algorithmes de réduction de bruit et d’ accumulation d’ images. L’ utilisateur voit directement apparaître sur un petit écran, que l’ on peut considérer comme un“ oculaire numérique” basé sur un écran OLED, les bras d’ une galaxie, les couleurs d’ une nébuleuse ou les contrastes d’ un amas stellaire, et ce en quelques secondes seulement. L’ expérience visuelle est transformée: avec un petit télescope équipé de traitement numérique, on obtient une richesse d’ image qu’ aucun œil humain ne pourrait percevoir, même avec un instrument bien plus grand.
COMMENT AVEZ-VOUS COMMENCÉ À DÉVELOPPER CE PROJET EN PARALLÈLE À VOS RECHERCHES EN NEUROSCIENCES? Dès que j’ ai eu cette idée, j’ ai contacté deux amis, l’ un rencontré pendant ma thèse, l’ autre au lycée, pour leur proposer de se lancer avec moi dans cette aventure. Au départ, tout s’ est fait sur notre temps libre. Nous avons travaillé en parallèle sur deux fronts: d’ un côté, la conception d’ un prototype; de l’ autre, une étude de marché et de viabilité économique. Nous avons cherché à répondre à plusieurs questions: existe-t-il un marché pour un télescope numérique? Quelle taille aurait ce marché? Quel type de produit devrions-nous concevoir pour toucher un public au-delà des seuls passionnés d’ astronomie? En parallèle, nous avancions dans la conception d’ un prototype fonctionnel, suffisamment convaincant pour démontrer la faisabilité du concept. Nous avons intégré l’ incubateur Impulse, à Château-Gombert, dans le XIII ° arrondissement de Marseille. Cela nous a permis d’ être accompagnés dans les premières étapes: formaliser notre vision, analyser le marché, tester la faisabilité technique et commerciale, et préparer la création d’ une entreprise. Entre 2015 et 2016, nous avons bénéficié de deux années d’ incubation, ce qui nous a donné un cadre pour transformer une idée passionnante en un véritable projet entrepreneurial.
COMMENT AVEZ-VOUS DÉCELÉ LE POTENTIEL DE CE NOUVEAU TÉLESCOPE? L’ un des moments décisifs a eu lieu lors d’ une soirée d’ astronomie au parc Montsouris, à Paris, en 2016. Nous étions entourés d’ une dizaine de gros télescopes classiques, avec de grands miroirs impressionnants. À côté, notre prototype paraissait minuscule, avec son miroir de seulement 110 mm. Au début, les visiteurs faisaient naturellement la queue devant les gros instruments, et ne venaient vers nous qu’ après coup, par curiosité. Mais très vite, le bouche-à-oreille s’ est propagé: en regardant à travers notre oculaire numérique, ils découvraient des détails invisibles ailleurs, des galaxies aux bras bien dessinés, des couleurs qu’ aucun autre télescope présent ne montrait. À la fin de la soirée, la file d’ attente était devant notre prototype, et plus personne ne patientait devant les gros télescopes. Ce fut une révélation: nous avions vraiment entre les mains quelque chose d’ exceptionnel, qui transformait l’ expérience de l’ observation du ciel.
COMMENT ÊTES-VOUS PASSÉS DU PROTOTYPE AU PRODUIT COMMERCIALISABLE? Le tournant s’ est produit fin 2016, quand notre prototype a vraiment commencé à donner des résultats convaincants. C’ est à ce moment-là que nous avons compris qu’ il fallait aller plus loin et envisager une véritable industrialisation. Pour moi, cela signifiait aussi un choix personnel: jusqu’ ici, j’ étais resté chercheur au CNRS, en disponibilité partielle, consacrant un jour par semaine au projet. Mais à mesure que le prototype se perfectionnait, il devenait clair que je ne pourrais pas continuer à mener les deux activités de front. En 2017, nous avons donc franchi le pas. Nous avons lancé une campagne de financement participatif sur Kickstarter pour tester l’ appétit du marché et récolter les fonds nécessaires à la production. L’ accueil a été au-delà de nos espérances: en quelques semaines, nous avons pré-vendu 1 600 télescopes et levé plus de 2 millions de dollars. C’ était un signal très fort: le marché existait, les gens étaient prêts à payer pour ce type de produit. À partir de là, il n’ y avait plus de retour en arrière possible. Je me suis mis en disponibilité du CNRS après une année passée en tant que chercheur permanent et pour ainsi me consacrer à 100 % dans Unistellar.
COMMENT ÊTES-VOUS PARVENUS À SATISFAIRE TOUTES CES COMMANDES? Passer du prototype artisanal à une production en série était un défi énorme. Heureusement, nous avions prévu un délai d’ environ un an entre la campagne et les premières livraisons. En réalité, il nous a fallu plutôt deux ans, ce qui est courant dans le crowdfunding, mais cela nous a laissé le temps de nous structurer. Nous avons dû recruter les compétences qui nous manquaient: un spécialiste des algorithmes embarqués, un développeur d’ application mobile, quelqu’ un pour poursuivre le travail sur le traitement d’ image, et surtout un expert en industrialisation. Car concevoir un prototype est une chose, mais transformer cette idée en un produit fiable, reproductible, fabriqué en série, en est une autre. Nous avons ensuite cherché un partenaire industriel capable de nous accompagner. Après avoir étudié plusieurs pistes en France, nous avons choisi de collaborer avec Altyor qui a assuré la partie ingénierie et suivi la fabrication. La production elle-même a été réalisée dans leur usine d’ assemblage à Shanghai. C’ est cette organisation qui nous a permis, malgré notre petite taille, de livrer plusieurs milliers de télescopes en quelques mois.
DURANT CETTE PÉRIODE, VOUS ÊTES-VOUS CONCENTRÉS SUR UN SEUL PRODUIT? Oui, et c’ était un choix stratégique. Dès le départ, nous avons appris d’ entrepreneurs et d’ investisseurs expérimentés que lorsqu’ on lance une start-up, il faut focaliser toute son énergie sur un produit unique. Multiplier les modèles aurait été une erreur: il y avait déjà tellement de défis à relever sur le plan technique, logistique et commercial qu’ il fallait garder le cap. C’ est seulement après avoir livré toutes les précommandes et stabilisé notre premier produit que nous avons commencé à envisager d’ autres déclinaisons et de nouvelles générations.
UNISTELLAR A-T-ELLE ÉVOLUÉ DANS LES ANNÉES SUIVANTES? Après 2020, nous sommes entrés dans une phase que j’ appelle“ l’ euphorie”. Le produit rencontrait un franc succès, la demande dépassait même nos capacités de production, et la distribution commençait à nous passer des commandes importantes. Nous
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