TÉMOIGNAGE D ' ENTREPRENEUR
Arnaud Malvache, Unistellar
ENTRETIENS
TÉMOIGNAGE D ' ENTREPRENEUR
Arnaud Malvache, Unistellar
Président et fondateur d’ Unistellar, entreprise développant des télescopes et des jumelles pour l’ astronomie grand-public.
https:// doi. org / 10.1051 / photon / 202513513
COMMENT AVEZ-VOUS DÉCOUVERT L ' OPTIQUE ET COMMENT VOUS ÊTES-VOUS SPÉCIALISÉ DANS CE DOMAINE? Je me souviens d’ un TP qui m’ a marqué pendant mes études à l’ École Polytechnique où l’ on alignait deux miroirs face à face avec un cristal amplificateur pour obtenir un laser. Voir ce faisceau apparaître grâce à un alignement précis et à une configuration relativement simple m’ a véritablement fasciné. J’ ai eu envie d’ aller plus loin, de rester dans ce monde de l’ expérimentation optique, où un montage bien pensé peut donner naissance à un phénomène aussi spectaculaire qu’ un laser. C’ est pourquoi j’ ai choisi de poursuivre ma formation en optique en suivant le master Optics and Photonics à Londres. Cela m’ a permis d’ élargir mes connaissances et d’ approfondir les bases acquises à l’ X. Ensuite, j’ ai poursuivi en thèse, toujours en optique, mais cette foisci appliquée à l’ interaction laser-plasma.
QUEL ÉTAIT LE SUJET DE VOTRE THÈSE? Ma thèse s’ est déroulée entre 2008 et 2011 au Laboratoire d’ Optique Appliquée, situé à proximité de l’ École Polytechnique. Le sujet portait sur la génération d’ harmoniques d’ ordre très élevé grâce à des interactions non linéaires dans des plasmas. Concrètement, on partait d’ un laser infrarouge et, en focalisant ce faisceau sur une cible solide pour créer un plasma, on pouvait obtenir des rayonnements UV voire X. L’ idée était de transformer un laser relativement“ classique” en une source de lumière beaucoup plus énergétique, aux propriétés spectrales inédites, en exploitant des processus non linéaires dans un milieu extrême. J’ ai eu la chance de travailler dans un environnement très stimulant. Ma thèse était dirigée par Gérard Mourou, bien avant qu’ il ne reçoive le prix Nobel pour ses travaux sur l’ amplification des lasers à impulsions ultracourtes.
QUEL A ÉTÉ VOTRE PARCOURS À L’ ISSUE DE CETTE THÈSE? À l’ issue de ma thèse, je m’ étais forgé une solide expérience dans la manipulation des lasers, dans la modélisation et la simulation des interactions complexes. Mais j’ avais aussi envie d’ ouvrir mes horizons et de mettre mes compétences au service d’ autres domaines. C’ est à ce moment-là que j’ ai eu l’ opportunité de rejoindre un laboratoire de neurosciences à Marseille: l’ Institut de Neurobiologie de la Méditerranée. À première vue, cela peut sembler un virage étonnant. Mais en réalité, beaucoup de disciplines en biologie et les neurosciences en particulier nécessitent des compétences en traitement d’ image, analyse de données et modélisation. Je me suis donc naturellement retrouvé à appliquer mes savoir-faire issus de la physique et de l’ optique dans un contexte très différent qu’ était l’ étude du cerveau.
SUR QUOI PORTAIENT VOS RECHERCHES DANS CE NOUVEAU DOMAINE? Je travaillais dans l’ équipe de Rosa Cossart sur la question de la représentation de l’ espace dans l’ hippocampe, une région clé du cerveau impliquée dans la mémoire et l’ orientation. L’ expérience était assez spectaculaire: on faisait courir des souris sur des tapis roulants spécialement conçus, avec différentes textures comme des zones lisses, des zones rugueuses, des zones avec des picots. Pendant que l’ animal courait, sa tête était maintenue fixe sous un microscope pour permettre l’ imagerie. Grâce à des protéines fluorescentes exprimées par les neurones, nous pouvions observer l’ activité neuronale en direct. Le microscope à deux photons, couplé à un laser, permettait d’ exciter ces protéines et de filmer l’ activité calcique de centaines, parfois jusqu’ à un millier de neurones, en temps réel. Ces films du cerveau révélaient l’ activité neuronale en corrélation avec le comportement de l’ animal: sa vitesse de course, son positionnement sur le tapis, ou encore ses phases de repos.
COMMENT DANS CE CONTEXTE AVEZ-VOUS DÉVELOPPÉ L’ IDÉE DU TÉLESCOPE INTELLIGENT? L’ idée m’ est venue en 2013, alors que je travaillais en neurosciences. Ce qui est intéressant, c’ est que cette idée est directement issue d’ un parallèle entre mes recherches sur le cerveau et l’ astronomie. Dans les deux cas, on est confronté au même défi: travailler avec des signaux extrêmement faibles et bruités. En neurosciences, nous devions extraire de l’ information fiable à partir d’ images calciques imparfaites du cerveau. En astronomie, le problème est similaire: la lumière des objets célestes est très faible, et l’ image brute est masquée par le bruit. J’ ai alors réalisé qu’ il était possible d’ appliquer les méthodes de traitement d’ image que j’ utilisais en neurosciences à l’ observation du ciel. C’ est là qu’ est née l’ idée d’ un télescope numérique, que nous appelons aujourd’ hui“ smart télescope”: un instrument qui ne se limite pas à collecter la lumière, mais qui embarque un système de traitement en temps réel pour améliorer la qualité de l’ image.
QU’ EST-CE QUI DIFFÉRENCIAIT CE CONCEPT D’ UN TÉLESCOPE CLASSIQUE? Dans un télescope traditionnel, la lumière est collectée par l’ optique et l’ observation se fait directement à l’ oculaire. Pour obtenir de belles images, les astrophotographes prennent généralement des clichés avec une caméra et appliquent ensuite, parfois pendant des heures, des traitements
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