L'Eclaireur n°7 | Page 32

Culture et projets Rencontre avec Ahmed Kalouaz et Colline Picaud Comment en êtes-vous arrivée à devenir auteure de BD ? J’ai toujours dessiné, depuis toute petite  ; à un moment, je dessinais tout le temps, je faisais toujours le même dessin (un visage, des yeux)… J’ai fait l’option Arts Plastiques au lycée. Puis j’ai fait des études de sociologie et de Français langue étrangère (FLE). Je suis professeure de FLE. J’ai participé à la rédaction de fanzines avec des amis. Avec ces amis je suis partie en Moldavie, et nous en sommes venus à la fabrication de livres, à la main, pour transmettre le témoignage de migrants bloqués en Moldavie ou de Moldaves souhaitant quitter leur pays. Ces mêmes amis ont fini par ouvrir une maison d’édition, et tout naturellement ils ont publié mes BD. Ça s’est fait comme ça, simplement. Comment vos arrière-grands-parents ont-ils été accueillis en France ? Très mal  ! Ou plutôt… pas du tout accueillis. Il y a eu une importante immigration de Siciliens dans les années 1920-30 (après la guerre, pendant le fascisme)  ; ils ont fait les travaux les plus durs, les plus difficiles  ; et il y avait beaucoup de racisme. Actuellement, l’immigration italienne a une image positive, ce n’était pas le cas à l’époque ! Pourquoi avoir fait une suite à Disgrazia  ! [Mais pour toi demain, il fera beau, à paraître en décembre] ? L’histoire de ma grand-mère me passionne  ! Elle a 88 ans, elle me raconte plein d’histoires sur elle-même, les Siciliens, son quartier, Fontaine… J’ai eu envie de raconter sa participation aux Auberges de Jeunesse, qui étaient à leur début un mouvement de jeunes pacifistes militants (ils marchaient dans la montagne, retapaient des fermes  ; ils venaient de tous les milieux sociaux), et son mariage (elle a perdu son mari très jeune, à 28 ans). C’est plus facile de traiter l’histoire de quelqu’un qu’on rencontre une fois par semaine ! Gardez-vous contact avec les gens que vous dessinez ? Pas avec tous (33 personnes à ce jour), mais la plupart du temps, oui. Quand on vous raconte une histoire de vie, on vous donne quelque chose qu’il faut être capable de recevoir, cela créée un lien de confiance. Qu’a pensé votre grand-mère de Disgrazia !? Au début, après sa publication, elle ne voulait plus me parler ! Elle s’est sentie humiliée, elle a revécu les moments les plus durs de sa vie. Mais ses copines l’ont lu et lui ont dit qu’elle avait de la chance qu’on écrive sur elle ; elle a assisté à des rencontres où j’étais interviewée ; elle a compris que je faisais le récit d’une histoire plus globale, et elle a été flattée. J’ai essayé de la préparer à la parution de la suite, mais j’ai peur qu’elle ne réagisse pareil, dans un premier temps. C’est difficile de ne pas trahir le lien de confiance qu’on a instauré quand on interroge des proches… Pensez-vous un jour arrêter de faire des BD et passer au roman ? Le roman implique la fiction, donc non. Je traite de la réalité, j’aime la BD de reportage. J’ai déjà écrit de la fiction… c’était mauvais  ! J’ai peu d’imagination. Mon truc, c’est d’être un passeur, de permettre aux gens de s’exprimer. Les gens que vous avez rencontrés vous ont-ils apporté quelque chose ? Oui, bien sûr. J’apprends beaucoup de choses (du quotidien des gens, de milieux différents)  ; humainement aussi  : dès qu’on écoute quelqu’un raconter pourquoi et comment il a migré, on perd ses préjugés. Je travaille dans un centre social qui aide les étrangers, et ce qu’ils racontent me bouleverse. Cela permet de lutter contre l’ethnocentrisme en mettant en perspective notre mode de vie. Leurs histoires vous touchent-elles ? Bien sûr. J’éprouve beaucoup d’empathie pour les gens dont je recueille l’histoire  ; je ressens des émotions, de la colère. Il faut se laisser toucher, sinon, comment transmettre l’émotion  ? Mais il ne faut pas non plus se laisser submerger par ses émotions, sinon on s’effondre… Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans ce thème de l’immigration ? Maintenant, je sais d’où je viens. Peut-être que je suis touchée par cette question d’exil parce que ma famille a connu l’exil. Mais c’est un sujet qui touche finalement beaucoup de monde  ! Combien parmi vous ont un des grands-parents d’origine étrangère ? Levez la main ! [plus de la moitié de l’assistance…] On dit qu’il y a des traumatismes qui se transmettent génétiquement dans une histoire familiale ; je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai voulu raconter ce traumatisme de l’exil : on est perdu parce qu’on ne parle pas la langue, on n’a pas les codes, on n’a pas d’amis ou de famille pour vous soutenir. C’est très dur. Mon arrière-grand-mère est venue en train à Grenoble avec son père, à l’âge de 16 ans ; ils ont habité des taudis, avec des rats… Elle a travaillé dans une tannerie dans des conditions pénibles (les produits attaquaient ses mains, ça sentait mauvais). Je l’ai connue (elle est morte quand j’avais 14 ans), mais j’avais un peu de mal à comprendre son accent sicilien… Vous reste-t-il de la famille en Sicile  ? êtes-vous allée en Sicile, vous ou votre famille ? Depuis que la maison de famille a été vendue dans les années 1960, il ne me reste plus de famille directe dans le petit village sicilien d’origine  ; le reste de la famille a été dispersé, en Argentine, à New York. Je ne suis jamais allée en Sicile (mais en Algérie et en Tunisie). Ma grand-mère y est allée avec mon arrière-grand- mère, cinquante ans après le départ de cette dernière ; mais elle n’a pas osé dire qui elle était… Un problème qui se pose souvent quand on « rentre au pays », c’est la langue, qui se perd rapidement : ma grand-mère comprend mais ne parle pas l’italien, contrairement à sa sœur  ; je comprends l’italien, mais sans plus, parce que j’en ai fait au lycée, pas par transmission familiale. Quels conseils donneriez-vous pour progresser en dessin ? Dessiner ! à force de dessiner, tous les jours, on progresse ! On gagne en rapidité, en technique. Il faut dessiner des gens, des objets, d’après nature et d’après photo. Le plus dur étant de retranscrire le mouvement. Il y a certes une part de talent dans le dessin (pas plus de 20%), mais l’essentiel c’est beaucoup de travail ! Quels conseils pour les élèves qui souhaiteraient faire une BD pour leur production finale ? D’éviter le défaut majeur qui est de dessiner les gens de face, statiques  ; il faut penser à changer les angles, les points de vue (comme une caméra) et travailler le