Culture et projets
Rencontre avec Ahmed Kalouaz et Colline Picaud
Comment en êtes-vous arrivée à devenir auteure de BD ?
J’ai toujours dessiné, depuis toute petite ; à un moment, je
dessinais tout le temps, je faisais toujours le même dessin
(un visage, des yeux)… J’ai fait l’option Arts Plastiques au
lycée. Puis j’ai fait des études de sociologie et de Français
langue étrangère (FLE). Je suis professeure de FLE.
J’ai participé à la rédaction de fanzines avec des amis. Avec
ces amis je suis partie en Moldavie, et nous en sommes
venus à la fabrication de livres, à la main, pour transmettre le
témoignage de migrants bloqués en Moldavie ou de
Moldaves souhaitant quitter leur pays. Ces mêmes amis ont
fini par ouvrir une maison d’édition, et tout naturellement ils
ont publié mes BD. Ça s’est fait comme ça, simplement.
Comment vos arrière-grands-parents ont-ils été accueillis
en France ?
Très mal ! Ou plutôt… pas du tout accueillis. Il y a eu une
importante immigration de Siciliens dans les années
1920-30 (après la guerre, pendant le fascisme) ; ils ont fait
les travaux les plus durs, les plus difficiles ; et il y avait
beaucoup de racisme. Actuellement, l’immigration italienne
a une image positive, ce n’était pas le cas à l’époque !
Pourquoi avoir fait une suite à Disgrazia ! [Mais pour toi
demain, il fera beau, à paraître en décembre] ?
L’histoire de ma grand-mère me passionne ! Elle a 88 ans,
elle me raconte plein d’histoires sur elle-même, les Siciliens,
son quartier, Fontaine… J’ai eu envie de raconter sa
participation aux Auberges de Jeunesse, qui étaient à leur
début un mouvement de jeunes pacifistes militants (ils
marchaient dans la montagne, retapaient des fermes ; ils
venaient de tous les milieux sociaux), et son mariage (elle a
perdu son mari très jeune, à 28 ans). C’est plus facile de
traiter l’histoire de quelqu’un qu’on rencontre une fois par
semaine !
Gardez-vous contact avec les gens que vous dessinez ?
Pas avec tous (33 personnes à ce jour), mais la plupart du
temps, oui. Quand on vous raconte une histoire de vie, on
vous donne quelque chose qu’il faut être capable de recevoir,
cela créée un lien de confiance.
Qu’a pensé votre grand-mère de Disgrazia !?
Au début, après sa publication, elle ne voulait plus me
parler ! Elle s’est sentie humiliée, elle a revécu les moments
les plus durs de sa vie. Mais ses copines l’ont lu et lui ont dit
qu’elle avait de la chance qu’on écrive sur elle ; elle a assisté
à des rencontres où j’étais interviewée ; elle a compris que je
faisais le récit d’une histoire plus globale, et elle a été flattée.
J’ai essayé de la préparer à la parution de la suite, mais j’ai
peur qu’elle ne réagisse pareil, dans un premier temps. C’est
difficile de ne pas trahir le lien de confiance qu’on a instauré
quand on interroge des proches…
Pensez-vous un jour arrêter de faire des BD et passer au
roman ?
Le roman implique la fiction, donc non. Je traite de la réalité,
j’aime la BD de reportage. J’ai déjà écrit de la fiction… c’était
mauvais ! J’ai peu d’imagination. Mon truc, c’est d’être un
passeur, de permettre aux gens de s’exprimer.
Les gens que vous avez rencontrés vous ont-ils apporté
quelque chose ?
Oui, bien sûr. J’apprends beaucoup de choses (du quotidien
des gens, de milieux différents) ; humainement aussi : dès
qu’on écoute quelqu’un raconter pourquoi et comment il a
migré, on perd ses préjugés. Je travaille dans un centre
social qui aide les étrangers, et ce qu’ils racontent me
bouleverse. Cela permet de lutter contre l’ethnocentrisme
en mettant en perspective notre mode de vie.
Leurs histoires vous touchent-elles ?
Bien sûr. J’éprouve beaucoup d’empathie pour les gens
dont je recueille l’histoire ; je ressens des émotions, de la
colère. Il faut se laisser toucher, sinon, comment
transmettre l’émotion ? Mais il ne faut pas non plus se
laisser submerger par ses émotions, sinon on s’effondre…
Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans ce thème de
l’immigration ?
Maintenant, je sais d’où je viens. Peut-être que je suis
touchée par cette question d’exil parce que ma famille a
connu l’exil. Mais c’est un sujet qui touche finalement
beaucoup de monde ! Combien parmi vous ont un des
grands-parents d’origine étrangère ? Levez la main ! [plus de
la moitié de l’assistance…] On dit qu’il y a des traumatismes
qui se transmettent génétiquement dans une histoire
familiale ; je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai voulu raconter
ce traumatisme de l’exil : on est perdu parce qu’on ne parle
pas la langue, on n’a pas les codes, on n’a pas d’amis ou de
famille pour vous soutenir. C’est très dur.
Mon arrière-grand-mère est venue en train à Grenoble avec
son père, à l’âge de 16 ans ; ils ont habité des taudis, avec
des rats… Elle a travaillé dans une tannerie dans des
conditions pénibles (les produits attaquaient ses mains, ça
sentait mauvais). Je l’ai connue (elle est morte quand
j’avais 14 ans), mais j’avais un peu de mal à comprendre
son accent sicilien…
Vous reste-t-il de la famille en Sicile ? êtes-vous allée en
Sicile, vous ou votre famille ?
Depuis que la maison de famille a été vendue dans les
années 1960, il ne me reste plus de famille directe dans le
petit village sicilien d’origine ; le reste de la famille a été
dispersé, en Argentine, à New York.
Je ne suis jamais allée en Sicile (mais en Algérie et en
Tunisie). Ma grand-mère y est allée avec mon arrière-grand-
mère, cinquante ans après le départ de cette dernière ; mais
elle n’a pas osé dire qui elle était… Un problème qui se pose
souvent quand on « rentre au pays », c’est la langue, qui se
perd rapidement : ma grand-mère comprend mais ne parle
pas l’italien, contrairement à sa sœur ; je comprends
l’italien, mais sans plus, parce que j’en ai fait au lycée, pas
par transmission familiale.
Quels conseils donneriez-vous pour progresser en
dessin ?
Dessiner ! à force de dessiner, tous les jours, on progresse !
On gagne en rapidité, en technique. Il faut dessiner des
gens, des objets, d’après nature et d’après photo. Le plus
dur étant de retranscrire le mouvement. Il y a certes une
part de talent dans le dessin (pas plus de 20%), mais
l’essentiel c’est beaucoup de travail !
Quels conseils pour les élèves qui souhaiteraient faire une
BD pour leur production finale ?
D’éviter le défaut majeur qui est de dessiner les gens de
face, statiques ; il faut penser à changer les angles, les
points de vue (comme une caméra) et travailler le