L'Eclaireur n°2 | Page 11

est peu gratifiant financièrement. Il est très concurrentiel. Mais il promet une vie in-téressante et passionnante, avec un accès à la société autour de vous extraordinaire. Les gens vous ouvrent facilement leur porte, vous allez voir plein de choses, plein de trucs fascinants. Mais je connais beaucoup de collègues en fin de carrière qui sont fatigués et blasés. L’impact psychologique de ce métier est très fort sur les gens un peu sensibles. Le plus important est de garder la passion.

Quand êtes-vous allé pour la première fois sur un terrain dangereux, et quelles ont été vos impressions  ?

J’ai réalisé mon premier reportage sur la guérilla des karens en Birmanie, qui luttaient contre la dictature en place dans le pays. J’avais repéré un article dans un magazine photo et je m'étais dis que j'allais essayer d’aller les voir. Après quelques difficultés, j’y suis parvenu grâce à Médecin Sans Frontières. Sur place, j’ai sympathisé avec l’un des médecins responsable. Une fois de retour à Paris, cette organisation m’a engagé comme logisticien au Pakistan. Je n’y connaissais rien et j’ai passé six mois à organiser le bureau de Peshawar. Durant cette période, j’ai effectué deux missions en Afghanistan en territoire dangereux. A l’époque, on pouvait encore faire ce genre de choses assez facilement.

Vous êtes allé de quel côté en Afghanistan ? Moudjahidin ou russe  ?

Moudjahidin.

Moudjahidin  ? Mais ce sont des islamistes radicaux, comme l’État Islamique aujourd'hui.

C'est une longue histoire. Les afghans sont des gens très traditionnels, mais qui n'ont jamais voulu envahir personne [contrairement à l’État Islamique]. Par exemple, mon « fixeur » (contact sur place) est un islamiste, et un dur ! Mais il n'a jamais voulu envahir le pays de qui que ce soit pour imposer sa pensée. En revanche il ne faut pas aller le taquiner chez lui, car sinon, c'est vrai, il va se battre farouchement. La plupart des afghans sont comme ça.

Au passage, il faut toutefois relever qu’avec le communisme, les russes ont fait progresser le pays. Même s’ils étaient venus pour des raisons géostratégiques, ils ont notamment appliqué de nombreuses réformes en faveur des droits des femmes. Dès le début de l’invasion de l’Afghanistan, les américains se sont impliqués à fond contre les russes. Ils ont financé les moudjahidin pour lutter contre l’Union Soviétique. Les analystes de la CIA savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Ils ont principalement soutenu les plus extrémistes, donc les plus combattifs. Contrairement à ce qu’on entend parfois, les américains n'ont pas directement créé le terrorisme islamique mais ils ont laissé faire les plus enragés. Finalement, la marionnette a échappé à son créateur car les islamistes avaient développé leur propre plan d’action. Aujourd'hui l’Afghanistan est devenu très dangereux, à cause des prises d'otage, c'est ce qui a rendu notre métier très compliqué.

Quel est votre rapport avec la mort  ? Avez-vous peur de mourir  ?

Non, parce qu'avec ce métier on se rend compte qu’on ne peut pas échapper à son destin. Si ça doit vous tomber dessus, ça vous tombera dessus. J'ai des collègues qui ne couvrent que les lignes de front, car ils sont devenus "addicts" à la guerre. En Bosnie par exemple, j’ai travaillé avec un cameraman qui ne voulait se rendre que dans les zones dangereuses et frôler la mort en permanence. C’était pour lui comme un suicide indirect. Personnellement, j’ai un rapport détaché avec la mort. Je ne la cherche pas. J’essaye juste de l’éviter. Mais elle peut frapper n’importe quand. Aujourd'hui j'ai 57 ans, je fais de la montagne, de la moto et je continue à aller dans des endroits dangereux. Il y a plus de morts par accidents de la route que par balles chez les journalistes...

Quels voyages avez-vous faits, quels événements avez-vous couverts  ?

Je ne peux pas tous les citer. Il y en a beaucoup. Mais j'ai réalisé 6 reportages en Afghanistan, plusieurs en Birmanie, en Bosnie. J’ai enquêté sur le massacre de la secte du temple solaire. J’ai couvert les ravages d'Ebola au Liberia. Je suis parti filmer les conséquences du tsunami de 2004 en Indonésie. J’ai suivi la guerre au Cambodge, le génocide du Rwanda et plus récemment la guerre en Irak.