Bernard Genier : Grand Reporter
Vous avez peut être déjà aperçu Bernard Genier sur youtube, il apparaît dans la vidéo de « Le Grand JD » : « Un youtubeur en Irak », je vous invite à aller la visionner si vous ne l'avez pas vu.
Pouvez-vous vous présenter en deux mots ?
J'ai 57 ans. J’ai commencé dans le métier comme photographe en 1985. Je suis de nationalité française et suisse. J’exerce le métier de grand reporter. Aujourd’hui, je suis journaliste à la télévision suisse à temps par-tiel. J’ai souhaité garder une certaine activité indépendante, car il y a des thématiques qui m’intéressent mais qui n’intéressent pas forcément la télévision.
Depuis quand avez-vous voulu devenir journaliste ? Comment l'êtes-vous devenu ?
J'ai fait mes études en France. Au début, je voulais être médecin. Mais les idiots qui dirigeaient le système se sont trompés. Ils ont estimé qu'il y aurait trop de médecins dans l’avenir. Ils ont donc limité les places disponibles et opéré une sélection sévère, basée sur les mathématiques. Une matière dans laquelle j’étais malheureusement très mauvais. J'ai eu 3 au bac en maths. Je me suis rattrapé avec la SVT, mais les profs m’ont dit qu’il serait inutile de poursuivre en médecine car je n'y arriverais pas. J’en ai toujours gardé une dent contre le système éducatif... Du coup, je me suis orienté vers le droit, parce que j'avais la volonté d'aider les autres. J’étais aussi animé par une certaine idée de la justice. Aujourd’hui, même à mon âge, cette volonté reste présente. Même si je me suis quand même un peu assagi avec le temps.Rapidement, j’ai trouvé que le droit c’était « chiant ». J’étais jeune, et je voulais voyager... J'ai arrêté mes études et je suis parti faire le tour du monde avec mon baluchon. J'ai enchaîné les voyages et les petits boulots sans trop savoir ce que je voulais faire. J’étais curieux, j’avais envie de voir les choses par moi-
même. En 1985, comme j’aimais bien la photographie, j’ai essayé de vendre des images de type reportage. Mes premières photos n'étaient pas très réussies. Pour m'améliorer, j’ai essayé de copier ce que je voyais dans la presse. A l’époque, la photo payait beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Mais ce domaine était déjà très concurrentiel. Les premières petites caméras vidéos à cassette sont sorties peu après. Elles n'étaient pas trop chères. Avec un copain, on en a acheté chacun une et ma carrière TV a démarré comme ça.
Quels sont vos conseils pour devenir grand reporter, et comment se sont passés vos débuts ?
C'est compliqué. Vous êtes déjà plusieurs à m'avoir posé la question sur Facebook [depuis la vidéo Youtube]. Il me semble que le cursus traditionnel est très difficile. Il n'est pas facile d'obtenir un stage et ensuite il y a des problèmes pour trouver un emploi. Les jeunes se plaignent beaucoup de ces difficultés. Une fois que vous aurez terminé vos études, que vous aurez financé votre premier reportage, que vous aurez trouvé votre premier stage, etc... Au total, vous aurez passé 4 ou 5 ans à galérer. Moi je bossais à l'usine pour me payer mes voyages. J’ai bien galéré ! Lorsque j'ai commencé à obtenir mes premiers petits contrats et à vivre de mes reportages, j'ai quand même continué à galérer un certain temps. Il faut tenir le coup pour survivre. C’est un peu la guerre des spermatozoïdes. Tout le monde galope et il n’y en a qu'un qui gagne à la fin. Aujourd’hui, lorsque je fais de la formation, j'essaie tou- jours de remarquer les stagiaires les plus persévérants et les plus courageux. Ceux qui se plaignent sont éliminés. Le métier de reporter
Quand êtes vous allé pour la première fois sur un terrain dangereux et quelles ont été vos impressions ?
J’ai réalisé mon premier reportage sur la guérilla des karens en Birmanie qui luttaient contre la dictature en place dans le pays. J’avais repéré un article dans un magazine photo et je m'étais dis que j'allais essayer d’aller les voir. Après quelques difficultés, j’y suis parvenu grâce à Médecin Sans Frontières. Sur place, j’ai sympathisé avec l’un des médecins responsable. Une fois de retour à Paris, cette organisation m’a engagé comme logisticien au Pakistan. Je n’y connaissais rien et j’ai passé six mois à organiser le bureau de Peshawar. Durant cette période, j’ai effectué 2 missions en Afghanistan en territoire dangereux. A l’époque, on pouvait encore faire ce genre de chose assez facilement.
Vous êtes allé de quelle côté en Afghanistan ? Moudjahidin ou russe ?
Moudjahidin
Moudjahidin ? Mais ce sont des islamistes radicaux comme l’État Islamique aujourd'hui.
C'est une longue histoire. Les afghans sont des gens très traditionnels, mais qui n'ont jamais voulu envahir personne [contrairement à l’État Islamique]. Par exemple, mon « fixer » (contact sur place) est un islamiste et un dur ! Mais il n'a jamais voulu envahir le pays de qui que ce soit pour imposer sa pensée. En revanche il ne faut pas aller le taquiner chez lui car sinon, c'est vrai, il va se battre farouchement. La plupart des afghans sont comme ça.
Au passage, il faut toutefois relever qu’avec le communisme, les russes ont fait progresser le pays. Même s’ils étaient venus pour des raisons géostratégiques, ils ont notamment appliqué de nombreuses réformes en faveur des droits des femmes.
Dès le début de l’invasion de l’Afghanistan, les américains se sont impliqués à fond contre les russes. Ils ont financé les moudjahidin pour lutter contre l’Union Soviétique. Les analystes de la CIA savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Ils ont principalement soutenu les plus extrémistes, donc les plus combattifs. Contrairement à ce qu’on entend parfois, les américains n'ont pas directement créé le terrorisme islamique mais ils ont laissé faire les plus enragés. Finalement, la marionnette a échappé à son créateur car les islamistes avaient développé leur propre plan d’action.
Aujourd'hui l’Afghanistan est devenu très dangereux à cause des prises d'otage, c'est ce qui a rendu notre métier très compliqué.
Quelle est votre rapport avec la mort ? Avez-vous peur de mourir ?
Non, parce qu'avec ce métier on se rend compte qu’on ne peut pas échapper à son destin. Si ça doit vous tomber dessus, ça vous tombera dessus. J'ai des collègues qui ne couvrent que les lignes de front car ils sont devenu dépendants de l’aspect addictif de la guerre. En Bosnie par exemple, j’ai travaillé avec un cameraman qui ne voulait se rendre que dans les zones dangereuses et frôler la mort en permanence. C’était pour lui comme un suicide indirect.
Personnellement, j’ai un rapport détaché avec la mort. Je ne la cherche pas. J’essaye juste de l’éviter. Mais elle peut frapper n’importe quand. Aujourd'hui j'ai 57 ans, je fais de la montagne, de la moto et je continue à aller dans des endroits dangereux. Il y a plus de morts par accidents de la route que par balles chez les journalistes.
Quels voyages avez vous fait, quels événements avez vous couvert ?
Je ne peux pas tous les citer. Il y en a beaucoup. Mais j'ai réalisé 6 reportages en Afghanistan, plusieurs en Birmanie, en Bosnie. J’ai enquêté sur le massacre de la secte du temple solaire. J’ai couvert les ravages d'Ebola au Liberia. Je suis parti filmer les conséquences du tsunami de 2004 en Indonésie. J’ai suivi la guerre au Cambodge, le génocide du Rwanda et plus récemment la guerre en Irak.
Quel ont été vos meilleurs reportages à vos yeux ?
Humainement c'est l’Afghanistan. Les personnages que vous y rencontrez sont passionnants, leurs visages sont incroyables, vous êtes vraiment dans une bande dessinée, le rapport humain est génial.
Lorsque j'ai couvert Ebola, c’était incroyable humainement. Là bas les gens ne sont pas comme ici, ils font attention les uns aux autres. Lorsque quelqu'un est malade, tout le monde l'aide. On a souvent dit que les pays africains étaient incapables de régler leur problème. Mais ils se débrouillaient plutôt bien avec pas grand-chose. Il y avait beaucoup de volontaires. Ebola c'est la maladie de la compassion. En Afrique, on aide les malades. On les lave. On les nourrit. Malheureusement, avec Ebola, c'est le meilleur moyen d'être contaminé. C'est pourquoi des familles entières y passaient.
Mes voyages clandestins en Birmanie ont été incroyables. On y rencontre des cultivateurs d'opium, des coupeurs de tête etc... J’ai traversé une bonne partie du pays à pied. c’était formidable.
Beaucoup disent que les journalistes ne sont pas utiles car ils ne règlent pas les situations. Mais c'est faux.
En Égypte il y avait un coin où l'on pouvait nager avec des dauphins. C’était devenu n'importe quoi. Les dauphins étaient régulièrement blessé par les hélices de bateaux de touristes. Avec un défenseur local de l’environnement, on a montré mes images au Gouverneur de la mer rouge. Il a immédiatement promulgué un décret et les dauphins ont obtenu peu un sanctuaire dans lequel ils peuvent nager librement
J’ai également produit un reportage en Birmanie sur des communautés ethniques attaquées au gaz toxique par l’armée régulière. Diffusé sur une TV britannique, mon reportage a permis de stopper ces attaques. Il y a eu des condamnations des cours européennes, des sanctions, ect…
Quelle est la chose que vous appréciez le plus dans le journalisme :
Le contact avec les autres, la curiosité, la nouveauté, l'apprentissage. C’est un enrichissement permanent. On rencontre sans cesse de nouvelles personnes. On découvre nouvelles manières de penser qui bouleversent les vôtres. Vos a priori sont sans cesse remis en question. Vous avez moins de certitudes.
Une anecdote ?
Il y en a des milliers... Aux postes frontières, notamment, il se passe souvent des moments assez amusants.
Un jour, j'ai failli mourir étouffé en Birmanie, lors d’un voyage clandestin. J’ai dû contourner seul un poste de police dans la montagne. Totalement inexpérimenté, je me suis engagé dans une forêt de bambou sans mesurer la puissance de ce végétal. Je devais forcer pour écarter les tiges qui me revenaient aussitôt sur le corps. J’ai commencé à fatiguer. Heureusement, la haie n’était pas très épaisse et j’ai pu la franchir. Sinon, j’y serai resté coincé pour toujours.
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