L'Eclaireur n°12 | Page 23

pénètrent au bout de quelques minutes de marche sourde dans la vaste forêt de conifères qui séparait la petite ville de l'immense Great Lake. Ils remontèrent les sentiers délaissés et envahis par la verdure, jusqu'à une petite église de bois ruinée. En fait, l'église ressemblait plus à un cabanon, un vieux taudis étouffé par les plantes et détruit par le temps. Une petite allée de pierre couverte de mousse menait à l'entrée. Le groupe, illuminé par les rayons de la lune qui perçaient les branches des hauts sapins, entra dans l'église. 

Une lueur jaunâtre écœurante s'échappa alors des fenêtres brisées.

Les gens vêtus de blanc se mirent en cercle, dirigés par un homme plus grand, plus sage qu'eux. Il était leur maître. 

L'homme s'avança au centre du cercle où étaient retenus par des laisses et des cordes un loup, un chat sauvage, une chouette rayée et un furet agressif, sans doute contaminé par la rage. Les quatre animaux avaient été endormis. 

Le groupe, après un temps de recueillement fervent, s'unit par les mains et se mit alors à murmurer des paroles en latin puis en Abénaquis. L'esprit des amérindiens qui avaient été massacrés sur ces terres trois-cent ans auparavant rentra en collision avec ceux présents dans cette cabane perdue au fin fond de la forêt, un soir de pleine lune. Une puissance envahit le clan, une puissance sombre qui apporta plus encore de cette lumière jaunâtre et glauque dans la pièce.

Leur maître s'agenouilla et sortit de sa cape une lame splendide, légèrement courbée et brillante. Ôtant ses gants blancs, il tira le chat sauvage vers lui puis, d'un trait sec, l'égorgea. La bête s'éveilla alors et se débâtit en couinant. Le sang gicla sur les vêtements blancs, le groupe lâcha un murmure d'émerveillement puis la pauvre bête devint inerte. 

Mais le maître ne s'arrêta pas là. Il égorgea le loup, puis la chouette rayée, puis le furet. Il regarda les quatre animaux agoniser avant de s'écarter de la mare de sang formée au centre du cercle ; puis il leva les bras en direction de la lune, à travers la toiture éventrée. 

« Tepokwagakan ! » S'écria-t-il alors à plein poumon, un rictus défigurant son visage plongé dans l'obscurité de la nuit. 

Ses fidèles l'observèrent puis hurlèrent le mot à leur tour, sans retenue ; ici personne ne pouvait les entendre. Tous attendirent ensuite de longue minutes en silence, toujours en cercle, les cadavres des quatre animaux commençant déjà à attirer mouches et moustiques nocturnes. puis leur maître frappa des mains. Il les dévisagea un par un, puis murmura finalement :

« Quatre enfants. Le Tepokwagakan touchera quatre enfants. »

Personne ne répondit rien. Tous surent ce qu'il fallait faire désormais. Attendre, trouver qui étaient les enfants choisis, puis tuer.

Dans le ciel, la pleine lune sombrait lentement derrière les collines de Sunset Valley. Personne ne sut jamais ce qui s'était passé dans cette cabane, au fond de la forêt. Personne ne le saurait jamais.