L'Eclaireur n°12 | Page 22

Extrait de "Nuit pourpre"

Prologue

« Voici le soir charmant, ami du criminel ;

Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel

Se ferme lentement comme une grande alcôve

Et l'homme impatient se change en bête fauve. »

Le Crépuscule du Soir, Charles Baudelaire.

©photo by Anton Kraev on Unsplash

C'était une nouvelle lune pleine et splendide qui reluisait cette nuit-là au-dessus de la vallée boisée dans laquelle s'amoncelaient les rues, les maisons et les jardins de la petite ville. La dernière pleine lune du mois d'août était plus pâle encore que la grande robe blanche que l'homme portait actuellement. 

Le bourg de Sunset Valley, Maine, était plongé dans un silence pesant. Main Street et ses boutiques étaient désertes - ou presque. Une procession de personnages vêtus tout de blanc avançaient au milieu de l'artère principale, pieds-nus. Ils portaient tous de grands

costards, de grandes capes blafardes illuminées par l'auréole de la pleine lune. Certains arboraient d'étranges gourmettes suspendues à leurs poignets. 

Personne ne les remarqua traverser le centre de cette petite ville américaine perdue parmi les vastes collines boisées du Maine ; les honnêtes citoyens regardaient la télévision, la plupart dormaient déjà depuis longtemps. Et puis, après tout, qui aurait eu l'idée saugrenue de regarder par la fenêtre une rue morte à presque trois heures du matin ? Personne. Du moins, pas ceux qui ne voulaient admettre l'existence d'un groupe plus que douteux dans une petite ville comme Sunset Valley – soit la quasi-totalité des habitants.

Les hommes et femmes habillés de blanc continuèrent leur route sans un mot, sans bruit. Plus ils avançaient dans les rues, plus leur groupe grossissait. De nouvelles personnes les rejoignaient, pareillement vêtues de capes exsangues. C'était des habitants de la ville que tous et personne connaissaient ; des visages parmi des visages, invisibles, inconnus. Ils appartenaient à un clan dont on ne voulait parler, dont on ne voulait croire l'existence. Et ils étaient bien plus nombreux que ce que l'on pensait. Et ils n'avaient qu'un désir ; tuer et se servir d'animaux.

Le clan (ou la secte?) s'éloigna du centre-ville en suivant les courbes du torrent que l'on nommait la Sunset River. Dans cette nuit de pleine lune, la rivière ressemblait à un serpent noir bruyant et incontrôlable. Les êtres humains incolores