L'Eclaireur n°11 | Page 28

fois par semaine, je me mets à trembler. J'ai peur de revenir au lycée, de les revoir toustes, de le revoir. J'ai peur de moi, de ce que je serais prête à faire, à me faire, si ça recommence. Mais au final pendant cette année de terminale je me sens mieux. Je pense tous les jours à lui, au moins jusqu'à décembre. Au début en me disant, comme les années passées, que c'est horrible et que tout autour de moi me force à y penser. Puis je comprends que c'est comme ça que je me relèverai, alors quand j'y pense j'en parle. Quand je le vois je me sens moins faible, quand j'en parle à mes amis proches ou à de simples potes ça ne m'empêche plus de me tenir droite et forte. Alors oui, je continue d'être en colère ou triste en y pensant, mais c'est de moins en moins intense.

Deux autres éléments nécessaires à ma reconstruction sont la communication que je fais sur le sujet, et mon engagement féministe, qui se rejoignent. J'ai écrit un première version de cet article en octobre. Je l'ai repris maintes et maintes fois. J'explique aux gens qui veulent entendre et comprendre ce que j'ai vécu. J'échange avec de nombreuses autres victimes, au lycée ou en dehors. Pour le dire avec humour : méfiez-vous, on est partout. Et nombreuses.x. Je découvre grâce à Instagram un collectif génial basé à Caen qui traite le sujet exactement comme il faut le traiter, du point de vue direct des victimes. Je m'engage à participer à une de leurs manifestations (finalement annulée, merci au corona une fois de plus…) et à une de leurs actions sur youtube.

Dernier point avant de conclure : je suis allée parler à mon violeur. J'ai été obligée de mettre au courant mes parents, mais avant ça j'ai considéré nécessaire d'aller expliquer à ce gars ce qu'il m'avait fait deux ans plus tôt. Je tiens à préciser que c'est mon expérience personnelle, et pas un conseil que je donne. Il s'est excusé, de nombreuses fois, et a assumé, sans contester ce que je lui disais. Il a demandé à lire l'article (une des premières versions), et m'a demandé si ça ne me gênait pas qu'il me pose des questions pour comprendre ce que j'avais traversé. Il m'a montré qu'il comprenait. Alors non, je ne lui pardonnerai jamais et suis incapable de ressentir la moindre sympathie pour lui, mais sa réaction m'a beaucoup aidée. A me sentir plus forte, surtout vis à vis de lui. A me sentir légitime, même si c'est encore et toujours quelque chose de difficile.

Aujourd'hui, malgré mon expérience limitée, j'aimerais donner quelques conseils. Lorsque quelqu'un.e vient vous voir et réussit à assumer qu'iel a été violé.e, ne contestez pas, ne doutez pas de ce qu'iel vous dit, ne demandez pas plus d'informations que ce qu'iel accepte de vous dire sans que vous ayez besoin d'insister. N'ayez pas non plus la prétention de lui expliquer ce qui est mieux pour iel, pour guérir, mais si vous pensez que c'est nécessaire. Rappelez lui qu'il existe des groupes de parole, ou qu'iel peut porter plainte. Montrez-lui seulement que vous êtes là, écoutez et croyez-la.le, soutenez-la.le dans ses démarches. Montrez-lui qu'iel n'est pas obligé.e d'être forte. Montrez-lui qu'iel n'est pas coupable (sans l'engueuler s'il vous plaît… on peut tous être très bêtes parfois). Je l'ai déjà dit mais croyez-la.le, c'est le plus important.

Aujourd'hui, je n'ai pas oublié. Je n'oublierai jamais. Mais j'ai appris à me sentir forte, et surtout à être fière de ce que je suis, de celle que je suis devenue.