[ réflexion ] compagnons 7
REPENSER LE MANAGEMENT: et si l’ inspiration venait du compagnonnage?
Lors des Assises de Dijon en avril dernier, à l’ occasion d’ une conférence intitulée: « Matière à penser », animée avec Patrick Doffémont, Picard Cœur Sincère, et Béatrice Decoop, sociologue, a contribué à la mise en lumière des atouts majeurs du compagnonnage pour répondre aux attentes des nouvelles générations. En voici la synthèse.
D e nombreuses entreprises peinent à recruter et à fidéliser les jeunes, déplorant un engagement jugé fragile et des attentes perçues comme « exigeantes ». En 2022, une enquête d’ Ipsos pour My Job Glasses indiquait que près d’ un actif de 18-30 ans sur deux quittait son premier emploi dans l’ année suivant son embauche. Ces départs renvoient à des réalités diverses: manque d’ intérêt pour le poste, décalage avec l’ idée initiale du métier, intégration insuffisante au collectif de travail, difficulté à faire sa place …
Entre logiques organisationnelles et aspirations des jeunes, il y a des rencontres qui parfois ne se font pas. Mais contrairement aux idées reçues, ce décalage n’ est pas générationnel. De nombreuses enquêtes montrent que les nouvelles générations n’ entretiennent pas un rapport au travail fondamentalement différent des autres. Les écarts s’ expliquent davantage par des positions sociales et des parcours distincts( niveau de diplôme, catégorie socio-professionnelle), par les conditions dans lesquelles s’ exerce le travail( pénibilité) et par le stade du cycle de vie( début de carrière, parentalité, proximité avec la retraite …) 1.
DES VALEURS ALIGNÉES AVEC LES ATTENTES DES SALARIÉS Les organisations qui répondent le mieux aux défis démographiques sont celles qui mettent l’ accent sur l’ acquisition et le transfert de compétences, le sens
Intervention de Béatrice Decoop lors des Assises de Dijon.
du temps long, le management adossé à des valeurs, la proximité avec le « travail réel », les échanges et la qualité du dialogue 2.
Ayant eu l’ occasion à plusieurs reprises d’ intervenir auprès des Compagnons du Devoir, j’ ai pu constater que les règles et les valeurs qu’ ils défendent— sans cesse réinterrogées à l’ aune des évolutions culturelles, technologiques et économiques— sont de nature à entrer en résonance avec les attentes des salariés, notamment les plus jeunes. Il ne s’ agit pas de transposer le modèle du compagnonnage dans les entreprises, mais d’ observer qu’ il semble fournir un modèle en partie en phase avec les aspirations des salariés en quête de sens, de reconnaissance et d’ un travail incarné.
Ce n’ est pas un hasard si les métiers artisanaux gagnent en attractivité: 37 % des salariés envisageraient une reconversion, dont 51 % ont moins de 35 ans. Leurs motivations? Fierté de produire, désir d’ indépendance et quête de sens— avec l’ idée qu’ il s’ agit de métiers correctement rémunérés et perçus comme moins exposés aux incertitudes liées à l’ IA.
On constate que malgré son ancienneté, le compagnonnage est loin de relever du passé. Il peut au contraire apporter des repères aux entreprises qui réinterrogent leurs modèles de management: trans-
© Thierry Caron / Divergence
1) Enquête Apec et Terra Nova janvier 2024. 2) Travaux de la chaire FIT2( Mines Paris – PSL, Repères n ° 23, mars 2025).
# 355 / Novembre-décembre 2025