8 compagnons [ réflexion ]
mission intergénérationnelle, autonomie accompagnée, valeurs de confiance, d’ entraide et de générosité— là où la « bienveillance », à force d’ être invoquée, s’ est peu à peu vidée de sa substance.
Quatre principes issus du modèle du compagnonnage en résonance avec les attentes contemporaines
• Autonomie construite: loin de l’ injonction paradoxale à « être autonome » sans accompagnement, l’ autonomie se conquiert progressivement grâce à l’ expérience, l’ encadrement et la transmission.
• Autorité incarnée: les jeunes rejettent l’ autorité purement statutaire, mais recherchent des figures légitimes, capables d’ inspirer par leur compétence et leur exemplarité.
• Équilibre de vie: le métier ouvre des chemins d’ accomplissement sans réduire l’ individu à sa seule fonction productive.
• Sens du travail: au lieu de la fragmentation des tâches, le compagnonnage valorise la maîtrise d’ un processus finalisé, le respect des matériaux et une conscience écologique.
UNE AUTONOMIE CONSTRUITE L’ une des caractéristiques des sociétés contemporaines est d’ exposer les jeunes à une injonction précoce à l’ autonomie. On attend d’ eux qu’ ils sachent « se débrouiller seuls », qu’ ils puissent « tenir » dans un monde complexe où les trajectoires ne sont plus tracées d’ avance. Or, cette autonomie, présentée comme une exigence individuelle, ne peut s’ acquérir sans accompagnement. Les jeunes ont besoin de la médiation des adultes 3, de repères et de figures d’ appui pour se construire. L’ orientation professionnelle, l’ entrée dans des métiers aux contours incertains, la confrontation à un monde du travail opaque sont autant d’ épreuves qui révèlent ce besoin de cadre.
Dans ce contexte, le compagnonnage propose une forme d’ encadrement qui se veut à la fois exigeant et protecteur. La discipline qu’ il instaure fournit des règles et un horizon de sens dans lequel
s’ inscrire. Ce cadre s’ incarne dans une communauté de valeurs— fraternité, transmission, respect, intégrité— qui offre aux jeunes un socle stable pour se structurer et gagner en confiance. Parce que pour les Compagnons, « Former, c’ est non seulement transmettre des techniques, mais aussi inspirer un idéal et un sens de la responsabilité […]. Il est nécessaire de créer un environnement inclusif et respectueux, où les connaissances et les compétences sont partagées. »
LE COMPAGNONNAGE INCARNE UN IDÉAL D’ AUTORITÉ QUI RÉSONNE AVEC LES ATTENTES CONTEMPORAINES. LOIN DE LA DOMINATION, IL MET EN SCÈNE UNE RELATION D’ ASYMÉTRIE CONSTRUCTIVE
De nombreuses organisations cultivent, quant à elles, un paradoxe: un contrôle excessif sur l’ exécution du travail( micro-management), tout en laissant les nouveaux entrants sans ou avec trop peu d’ accompagnement. Une enquête de l’ Observatoire national du premier emploi( mars 2022) révèle que plus de 80 % des 18-30 ans regrettent de ne pas avoir été soutenus lors de leur intégration, 39 % de n’ avoir bénéficié d’ aucun processus d’ accueil; 94 % des jeunes en alternance déplorent, quant à eux, n’ avoir eu aucun parcours spécifique.
À l’ inverse d’ une autonomie prescrite, le compagnonnage incarne une logique d’ autonomie construite avec les pairs et guidée par les sédentaires. L’ itinérant est placé dans une situation où il peut prendre des initiatives, expérimenter et même se tromper. L’ erreur n’ est pas disqualifiante: elle doit être perçue comme une ressource pour l’ apprentissage. Selon Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’ éducation et de la pédagogie, l’ autonomie ne se réduit pas à l’ absence de contraintes: elle suppose un cadre éducatif, des repères et une progression, une pédagogie de l’ émancipation.
C’ est à ce titre que le compagnonnage peut être lu comme un modèle qui n’ impose pas son autorité par la seule force du statut, mais sous la forme d’ un ascendant moral( dans le sens d’ éthique) et professionnel, nourri par l’ expérience, la compétence et l’ attention portée à l’ autre. Il ne cherche pas à contraindre, mais à accompagner: montrer le chemin, soutenir les apprentissages( perfectionnement technique, savoir-être...) et ouvrir à l’ autonomie.
© Jules Despretz
# 355 / Novembre-décembre 2025
3) Vincenzo Cicchelli, L’ autonomie des jeunes. Questions politiques et sociologiques sur les mondes étudiants, La Documentation française, coll. « Panorama des savoirs », 2013.