PRENDRE ET RECEVOIR - 41
passage où Miss Jones se voit négocier avec Mr Abacca son
sursis, avant d’atteindre les limbes de l’enfer ; moment clé du
film, porté par une excellente interprétation des deux acteurs.
Durant ce premier quart d’heure, la part belle est faite au jeu,
à l’esthétique, à la mise en place d’une ambiance qui porte
solidement le film, au point de quasi légitimer les scènes
explicites qui suivent. Roger Ebert, célèbre critique de cinéma,
admet « (…) qu’une certaine ambiance arrive à s’installer
dans les dix premières minutes. Ambiance qui donne par la
suite une étrange qualité aux scènes les plus explicites (…).
Le début du film est si bien réalisé et joué qu’il nous fait
oublier nos appréhensions. C'est la première fois que je vois
un porno où le personnage principal n’est pas simplement
utilisé comme objet sexuel (…) ».
Essayez de vous mettre en situation : années 60/70, le
porno est ultra décrié, censuré, voire interdit dans une
majorité de pays (en France, la censure sera levée en 1974,
ndlr), et l’on vous propose, pour commencer, une scène de
masturbation complètement barrée, suivie d’une scène
où l’on voit la principale actrice, triste, vidée se préparant à
donner fin à ses jours. Il y a fort à penser qu’une partie des
consommateur·rice·s de pornographie ont pu être troublé·e·s.
Cependant, c’est bien grâce à ce genre de sophistication
scénaristique, du moins en partie, que The Devil In Miss Jones
a pu conquérir un public bien plus large.
Bien évidemment, le film n’en reste pas moins un film
contenant de nombreuses scènes à caractère pornographique.
La première, en duo avec Harry Reems reste assez classique :
fellation, cunnilingus, coït vaginal et anal. Sous le sobriquet
de « Teacher » (oui, c’est un peu bof), le personnage masculin
est mis à disposition pour faire découvrir à Miss Jones tout ce
qu’elle s’est toujours refusée : le sexe, le coït, la baise quoi ! Et
ce, dans une ambiance musicale omniprésente, la musique
étant aussi forte que les gémissements de Georgina et Harry
émanant du plateau de tournage. C’est assez surprenant mais
ce sera le cas pour l’ensemble des scènes explicites, qui se
déroulent parfois avec seulement de la musique !
Vient ensuite une des plus belles scènes du film : la scène
lesbienne. Dans cette scène, tout fonctionne. Il s’en dégage
une atmosphère presque palpable. La lumière, les plans, la
musique, le jeu des actrices, tout est maîtrisé. Il n’est, par
ailleurs, pas inutile de préciser que les actrices Georgina et Clair
étaient en couple lors du tournage. Cela aide à comprendre
la symbiose existante et qui crève l’écran… Cette scène est
d’ailleurs beaucoup plus érotique que pornographique, ce
qui la rend naturellement plus cinématographique. Car oui,
en s’affranchissant des gros plans sur parties génitales, il faut
se creuser la tête pour faire ressortir ce qui peut toucher le
public. Et là, chapeau bas Gerard ! La scène du serpent, elle,
occupe certainement la place de la plus emblématique du
film. Scène durant lequel Georgina va introduire à plusieurs
reprises la tête d’un boa vivant dans sa bouche. Cela peut
sembler anodin, voire grotesque, mais témoigne de cet état
d’esprit nouveaux explorateurs, naïf, presque enfantin des
protagonistes ayant contribué à l’évolution du genre de cet
époque.
La fin, plutôt métaphorique, renvoie à la toute première scène
du film (celle de la masturbation). Elle fait écho aux propos
du personnage interprété par John Clemens, plus tôt dans
le film : « (...) n’ayez pas peur, il n’y aura aucune souffrance
physique (il parle de l’enfer, ndlr). Les gens craignent d’y
trouver du feu, des démons, ce n’est que l’interprétation de
l’homme (…) ». L’enfer de Miss Jones y est représenté par une
prison dans laquelle elle partage sa cellule avec un homme,
interprété par le réalisateur lui-même. Celle-ci le supplie de
la satisfaire sexuellement alors que l’homme, non concerné,
ne l’écoute pas et ouvre sur un monologue dénué de sens.
Elle restera là, en proie à ses pulsions, à ses désirs, qu’elle ne
pourra plus jamais assouvir et ce, durant l’éternité.
Lors d’une interview de 2006, l’interprète de Miss Jones décrira
le tournage comme une de ses meilleures et plus plaisantes
expériences jamais vécues. Elle dira de Damiano que celui-ci
était d’une gentillesse incomparable et toujours soucieux de
son bien-être et de son confort. Elle se sentait, avec toutes
ces attentions, quasiment « (…) considérée comme une
femme enceinte (…) ». Elle déclare également, en 1995 : « (…)
A la fin du tournage, avec Jerry (Damiano, ndlr), on pliait le
matériel, faisait la vaisselle, nettoyait l’évier (…) C’était une
vraie ambiance familiale. Tout le monde était impliqué pour
faire un bon film ! », ce qui transparaît dans le film. Roger
Ebert, dans son article de 1973, écrit : « (…) Georgina Spelvin
est sûrement la meilleure, voire la seule actrice, dans le
paysage du film hardcore (…), elle est plaisante à regarder non
pas que pour sa façon de jouer mais également parce qu’elle
ne semble jamais exploitée au milieu de tous ces acteurs
pornos (…) ». Cela reste, certes, une vision masculine mais qui
corrobore tout de même avec les propos de Georgina dans
ses différentes interviews.
Pour finir, et vous l’aurez compris, ce film est un incontournable
du genre. Incontournable, car il réussit le pari de se démarquer
et d’offrir quelque chose de nouveau. Proposer quelque
chose là où on ne l’attend pas. À l’inverse de Deep Throat qui,
même s’il détient le record au box-office pour un film classé
X, reste très simplet et assez guignolesque. Mais n’oublions
pas que c’est grâce au succès de ce dernier que Damiano a
pris le risque de mettre en scène son scénario, The Devil in
Miss Jones. Comme le dit si bien Roger Ebert : « Grâce à son
interprétation dans The Devil In Miss Jones, Georgina Spelvin
est devenue une légende, la pornstar des littéraires ».
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1.Golden Age of Porn / Porno Chic: de 1969 à 1984. Période la plus
faste du cinéma pornographique.
2.Softcore: équivalent à érotique. Nombreuses scènes de nus,
mais les scènes de sexe oral ou coït ne sont que suggérées .
Sources :
Chaîne Youtube Georgina Spelvin
Pornochic hardcore grows fashionable and very profitable,
nytimes.com, 21 january 1973
the devil in miss jones, rogerebert.com