Gang de Biches Numéro 2 - Novembre/Décembre 2018 | Page 17

ÉCRAN TOTAL - 17 Influence et fascination Il y a quelques mois, l’émission Affaires Sensibles nous rappelait qu’en juillet dernier a été pendu le maître spirituel le plus dangereux du Japon : Shoko Asahara. Pacha barbu quasi-aveugle, on le connaît pour avoir commandité en mars 1995 les attentats du métro de Tokyo au gaz sarin. Ses adeptes de la secte Aum Shinrikiyo intoxiquèrent ce jour-là plus de 6000 personnes, afin de faire advenir l’apocalypse tant de fois annoncée. Ici, il n’est question que de pouvoir et de frustration. Funeste destinée pour ce fils de tresseurs de tatamis, adoubé par le Dalaï-Lama en personne, qui était parvenu à manipuler toute une frange de l’élite sociale japonaise. Asahara, par son incroyable capacité d’influence, tentaculaire et évocatrice, a évidemment inspiré des fictions. D’abord, le spectre de ce petit homme au visage débonnaire réapparaîtra sous la plume du romancier à succès Haruki Murakami, dans son roman 1Q84, transformé en personnage monstrueux et immense, au courant de tout et lassé de sa propre existence. Il réapparaîtra aussi dans un épisode de l’animé Cowboy Bebop 1 , comme un avatar de sage omniscient et insaisissable, à travers une image projetée sur tous les écrans, capable de convertir des millions d’individus par le truchement de casques de réalité virtuelle. Murakami nous parle peut-être de ce que chaque disciple projette dans la figure de son maître, le fantasme de la toute- puissance, alors que Cowboy Bebop évoque l’illusion qu’il est si facile de maintenir pour maîtriser les esprits. Et qu’en est-il des États-Unis, la Jérusalem des petites églises et des croyances parallèles ? La société de ce pays a sans doute produit l’emblème ultime des gourous criminels : Charles Manson. Ce dernier rôde dans tous les coins de placard de la pop-culture américaine. Que ce soit pour le nom de scène du chanteur Marylin Manson (de son vrai nom Brian Warner), pour une brève apparition dans When you’re strange un reportage sur les Doors ou encore dans la série policière Mindhunter, le visage habité de Manson sert d’allégorie pour évoquer toutes les dérives du mouvement hippie, de la libération des mœurs et de l’industrie du divertissement. On en fait même parfois l’alpha et l’oméga des tueurs en série, alors qu’il n’a lui-même assassiné personne. Ce saint patron des psychopathes, qui n’était au final qu’un artiste raté, aimait scarifier le monde de la musique et du cinéma, puisqu’il cherchait des appels au meurtre cachés dans les paroles des Beatles et qu’il a fait massacrer en 69 de grands noms d’Hollywood, dont la femme de Polanski. Il a finalement expiré en novembre 2017, dans sa cellule. Après les accès de folie les plus terrifiants, comme les suicides collectifs de Jonestown ou de Waco, il ne reste majoritairement outre-atlantique que les sectes « sympathiques » dont on peut se moquer. Pensons à Captain Orgasmo, ce film qui a imaginé un mormon devenir acteur porno malgré lui. Ou à cet épisode de South Park 2 , qui raconte l’histoire d’un Tom Cruise vexé par la réincarnation du fondateur de la scientologie, après qu’elle ait qualifié ses films de « merdiques ». Le dessin animé nous apprendra par ailleurs que les scientologues pensent les humains habités par des esprits d’aliens, envoyés sur Terre par un tyran intergalactique du nom de Xenu… ce qui semble assez banal pour une église fondée par un romancier de science-fiction. Au retour de ces séjours touristiques, nous n’en avons pas tant appris sur les dérives sectaires que sur les failles de la société, par où fuitent les diplômés désœuvrés et les rêves de gloire brisés. Alors méfions-nous du pouvoir de persuasion des marginaux ! Méfions-nous des cultes qui proposent une totale liberté de pensée cosmique pour un abonnement spirituel de 5000 euros par mois (dixit Les Inconnus) ! Pour l’heure, il me reste à faire ma prière en l’honneur de la déesse Rishnu. 1 2 Épisode 23 « Brain Scratch » South Park (saison 9 épisode 12 « Piégé dans le placard »)  Magenta