8 compagnons dépassement
Alsacien , le soir de sa Réception .
de maison alsacienne en 3D . J ’ ai bien réalisé une vingtaine de dessins avant que l ’ un d ’ eux soit accepté et que je sois mis en chantier . J ’ étais à un bon quart du travail quand je me suis cassé la main juste avant le congrès en travaillant sur ma maquette . J ’ ai cru alors que tout était fichu ! J ’ étais droitier et ma main cassée était la droite ! Alors que mon moral était déjà très entamé par le décès de ma grand-mère début janvier , j ’ ai compris à cette période que mon projet était sans doute trop ambitieux par rapport à mes capacités : tous les assemblages semblaient fonctionner sur mes dessins , mais , une fois en atelier , cela a été tout l ’ inverse . Heureusement , en entreprise , j ’ enchaînais les beaux chantiers ...
LA LIGNE D ’ ARRIVÉE À L ’ HORIZON Les anciens m ’ ont proposé alors de repartir sur un second projet et de présenter celui-ci lors du congrès à la cayenne de Paris , soit une semaine plus tard : j ’ ai dû réaliser dans un temps extrêmement court les dessins techniques , les devis et un dossier quantitatif . Mais j ’ ai réussi à tout boucler dans les délais , ce qui m ’ a rendu plutôt fier de ce tour de force ! C ’ est grâce à l ’ aide précieuse d ’ une très bonne amie , Emmanuelle Dabin , Provençale , sellière chez les Compagnons , que je suis parvenu à tout sortir sur ordinateur . Nous avons taillé en même temps et , de ce fait , nous nous comprenions bien . Du coup , je l ’ ai aidée à monter son fauteuil de bureau ! J ’ ai repéré des photos de roses des vents sur Internet , que j ’ ai soumises pour avis à mon entourage . J ’ ai utilisé de la pierre naturelle , du galet , des carreaux de verre , des faïences et des grès cérames pour montrer tout ce que l ’ on peut faire esthétiquement en termes de pose et de découpe avec les matériaux de mon métier . Au niveau technique , je savais cette fois comment m ’ y prendre et donc le démarrage a été plus facile que pour mon premier sujet , même si , bien sûr , la suite s ’ est avérée relativement complexe . J ’ ai passé beaucoup de temps à poncer les différences d ’ épaisseur des carreaux , sachant que , passé une certaine heure , je ne pouvais plus meuler à l ’ extérieur , sans compter que ma main me faisait beaucoup souffrir puisque j ’ ai dû conserver la broche trois mois au lieu de trois semaines .
Je me sentais fragilisé , mais encore plus déterminé qu ’ avant . Je me suis battu pour ma famille : mes parents et mes grandsparents avaient souffert de mon absence pendant ces années de Tour de France et fait beaucoup d ’ efforts : si je n ’ avais pas été reçu , cela aurait été une double peine pour eux . On n ’ a pas besoin d ’ être Compagnon pour être une belle personne , mais je voulais leur offrir cette fierté . De plus , comme je suis passionné par ce que je fais et que le compagnonnage a une place énorme dans ma vie , je voulais aller au bout .
Pour mon travail de Réception , j ’ ai passé 350 h à l ’ atelier en plus des 50 h pour sa conception . Je voulais être responsable de la totalité de mon travail de Réception , je n ’ ai donc demandé aucun conseil à des professionnels ou à mes anciens patrons . Les anciens m ’ avaient proposé ne réaliser qu ’ un quart seul et de faire le reste avec Claude , le formateur de Lille . Je suis bien content d ’ avoir refusé et fait ainsi moi-même toute la pose du carrelage de ma maquette . En revanche , le chevalet a été réalisé avec l ’ aide d ’ un charpentier . N ’ étant pas à l ’ aise avec les ordinateurs , j ’ ai aussi pu compter sur une amie , également en formation chez les Compagnons du Devoir , pour la mise en page de mon dossier . Mon corps de métier m ’ a encouragé pendant tout ce temps ainsi que les itinérants qui venaient à l ' atelier me voir .
Le dimanche avant ma correction , prévue le vendredi suivant , alors que je finalisais mon dossier avec mon amie , j ’ ai appris que mon grand-père était décédé . J ’ avais tellement envie de lui montrer que j ’ étais assez compétent dans son métier pour être reçu … C ’ était aussi pour ne pas m ’ éloigner de lui qui était malade que j ’ avais repoussé mon étape à l ’ international … Mon grand-père a été enterré le mercredi et je me suis fait opérer de la main le jeudi . Ma marraine de Réception a fait le nécessaire pour repousser d ’ une semaine cette correction , qui a donc eu lieu le 19 août . Elle ne me stressait pas car j ’ étais assommé par la mort de mon grand-père .
MONTRER LE CHEMIN Être le premier Compagnon d ’ un nouveau corps de métier n ’ était pas très important à mes yeux ; c ’ est être enfin reçu Compagnon à La Rochelle le 19 novembre qui m ’ a empli de joie ! Et aussi le fait que mes parents soient très fiers de ma réussite , tout comme mes deux marraines . L ’ ancien de Toulouse avec lequel j ’ avais vécu le plus de tensions est venu à ma cérémonie de Réception . À la fin , en se serrant la main , nous avons eu un échange de regards dont l ’ intensité était parlante : j ’ ai cru lire en lui la satisfaction que je sois arrivé au bout . Ce n ’ est pas mon travail de Réception qui m ’ a le plus changé , mais les enseignements de la Réception ; je me sens plus ouvert d ’ esprit désormais .
Maintenant , je vais poursuivre mon Tour de France en tant que Compagnon itinérant . Je suis conscient d ’ être en quelque sorte un pionnier pour mon corps de métier , mais cela ne justifie pas de s ’ en vanter . Le Tour de France n ’ est simple pour personne , mais devoir chercher son futur employeur dans les villes où l ’ on passe , comme cela a été mon cas , est un réel obstacle . J ’ aimerais créer un réseau d ’ entreprises avec de vrais savoir-faire dans nos villes étapes : Lille ( seule ville où les entreprises d ’ accueil ont à ce jour des chantiers de grande qualité ), Toulouse , La Rochelle et Angers . L ’ objectif est que nos jeunes accèdent à des chantiers motivants , et cela , dès leur arrivée dans une ville . J ’ échange avec les apprentis dès que je le peux : ils peuvent me poser toutes leurs questions et j ’ y répondrai toujours en toute franchise . J ’ ai envie de paver le chemin pour qu ’ ils puissent devenir eux aussi Compagnons carreleurs .
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 327 / Mars 2023