20 compagnons réflexion
l ’ écriture , la ville , les banques , les armées , Internet ne se seraient jamais créés . Et nous voilà inéluctablement entraînés aujourd ’ hui dans cette spirale infernale et profondément destructrice pour la nature … et , par ricochet , pour le genre humain .
Sans modération , notre travail nous conduit vers notre perte . Changer de cap et de paradigme devrait faire partie de nos priorités . Mais j ’ ai de maigres espoirs . Nos gouvernements restent obnubilés par le plein-emploi . Lorsqu ’ il y a moins de virus ou de guerre à commenter , le travail devient le sujet de prédilection des médias , le leitmotiv des politiciens de tous bords . Il faut « réhabiliter la valeur travail », « travailler plus pour gagner plus », « travailler plus longtemps pour s ’ offrir une meilleure retraite »… les slogans pleuvent à tout va ! Même la gauche britannique a choisi de se représenter sous le nom du « Parti des travaillistes ». Les audacieuses réformes « contre » le travail ne sont pas près de voir le jour . La sobriété et la bienveillance sont à la mode , mais rares sont ceux qui ont pour projet de les appliquer dans le travail . Les racines de ce mal sont profondes .
UNE NOUVELLE CATHÉDRALE À BÂTIR Débordant de désirs illimités , nous ne parvenons pas à nous défaire de cette contradiction : notre rapport au temps , à l ’ oisiveté , aux aléas , à la détermination , à la compensation ( notamment financière ), à la propriété , à la richesse , au statut social … façonne notre relation au travail depuis des millénaires . Notre incapacité à évoluer est déplorable . Une des solutions serait de renoncer à la croissance et de baisser de manière substantielle notre temps de travail . Le chantier est considérable . La triade « travail = effort = récompense » structure notre conscience . C ’ est elle qui nous a conditionnés à vouloir travailler de plus en plus , même sans motivation . Les spectaculaires inégalités entre les revenus du capital et ceux du labeur la feront probablement voler en éclats . Peut-être que le bouleversement climatique additionné à une révolution sociale contre ce modèle dominant et agonisant obligeront à redonner bientôt sa juste place au travail .
Pendant que dans la forêt boréale , le pic-bois vit au rythme « ruisseau – bouleau – dodo », l ’ humain s ’ impose le travail qui semble avoir été fait pour lui . À moins que ce soit le curieux animal que nous sommes devenus qui a été fait pour le travail . Sans une quête de sens , ce travail paraît de toute évidence inutile et même dangereux à long terme . En cette période post-Covid et inflationniste , l ’ on recherche des boulangers partout . Une instabilité se généralise à l ’ ensemble des métiers dits « manuels ». Les offres ne répondent plus aux demandes , aux aspirations de la nouvelle génération . Le compagnonnage doit s ’ adapter , en tenir compte . Les travaux les plus concrets et essentiels restent les plus mal payés . Des pans entiers de l ’ économie mondiale se retrouvent en tension .
« La grande démission 1 », qui a débuté aux États-Unis , commence à devenir un irréversible phénomène mondial . Le travail est au cœur de cette transformation des mentalités . Il n ’ en sortira pas indemne . Moi non plus . Je compte prendre le risque de m ’ inscrire bientôt dans cette mouvance , cette rupture , ce nouveau souffle créatif . Alors que le travail prétendait être le formidable constructeur de nos cadres de vie , il devient malgré lui une source d ’ effondrement . Lui qui se voyait propulsé dans l ’ ère du télétravail , du e-travail , de la robotique généralisée , des technologies digitales et biologiques , des systèmes cyber-physiques animés par des algorithmes , le voilà empêtré dans une autre réalité qui ouvre d ’ encourageantes alternatives .
Il y a une nouvelle cathédrale à bâtir . Les Compagnons du Devoir , qui ont été forgés par le travail au cours des dernières décennies , ne peuvent rester dans l ’ inertie . Nous avons forcément notre mot à dire à son endroit . Ayant pour mission de « permettre à chacun de se réaliser dans et par son métier dans un esprit d ’ ouverture et de partage », nous avons préféré judicieusement le mot métier au mot travail . Cela nous laisse une multitude de possibles . En effet , le salaire a fabriqué son salarié ; la fonction , son fonctionnaire ; l ’ emploi , son employé ; la profession , son professionnel ; le travail , son travailleur . En revanche , il n ’ y a pas de mot associé à celui de métier . C ’ est sûrement mieux ainsi . Libre à chacun de l ’ inventer … et se réinventer !
Laurent Gaudré Alsacien l ’ Enfant du Courage
Compagnon boulanger du Devoir
1 - Phénomène ayant débuté à la suite de l ’ épidémie mondiale de Covid-19 . Depuis le début de l ' année 2022 , près de 20 millions de personnes ont démissionné aux États-Unis .
# 326 / Février 2023