réflexion compagnons 19 temps dans notre bas monde , le travail exploite et aliène . Pour une majeure partie des Terriens , il est fatigant , rebutant et chronophage . En Occident , il angoisse les jeunes qui n ’ en ont pas encore , il déprime les chômeurs qui n ’ en ont plus et il fait souffrir ceux qui en trop . Le mot travail vient du latin tripalium , qui était un instrument de torture composé de trois pieux . Le travail désigne la souffrance et la douleur . Encore aujourd ’ hui , on dit d ’ une femme qu ’ elle est en plein travail lorsqu ’ elle endure son accouchement .
UNE PRODUCTIVITÉ EXTRÊME Le travail est un gagne-pain . Je suis donc devenu boulanger . Sur mon Tour de France , j ’ ai mis la main à la pâte avec abnégation en travaillant de nuit , six jours par semaine , incluant les samedis et dimanches . Dans la chaleur des fournils , les 35 heures étaient un vœu pieux . Même si mon activité était rude et pénible , elle avait une noble finalité . Le travail que je réalisais avec enthousiasme consistait à transformer des farines en une offre alléchante et diversifiée de pains et de viennoiseries . Ces aliments permettaient de compléter les apports caloriques des consommateurs . C ’ était leur vocation , ma vocation . En participant à ce processus de travail collectif , j ’ appartenais à une chaîne d ’ intervenants qui va du paysan au client . Fort de mon savoir-faire , j ’ étais utile économiquement et socialement . Grâce à la division des tâches , j ’ étais productif . Si j ’ avais dû être en même temps agronome , meunier et fabricant de pétrin , nul doute que mes produits auraient été plus longs à préparer et plus imparfaits , à cause de l ’ impossibilité de maîtriser l ’ ensemble des techniques . Je participais à un ensemble . Je faisais partie d ’ un tout , d ’ un secteur , d ’ une profession … avec comme revers de cette médaille , une dépendance aux autres dans l ’ assujettissante machine capitaliste .
Après ces années de jeunesse à panifier quotidiennement et artisanalement , je suis aujourd ’ hui directeur des opérations pour une chaîne de boulangerie implantée au Canada . Même si je ne façonne et ne défourne plus rien , j ’ organise , je coordonne , je planifie , je gère des équipes et j ’ ouvre de nouvelles boutiques . Je me lève chaque matin avec la motivation de réussir chaque mission attachée à mon poste .
J ’ occupe une fonction de cadre supérieur très stimulante qui m ’ accapare beaucoup . Je n ’ ai sans doute jamais autant travaillé qu ’ en ce moment . Je l ’ accepte , c ’ est mon destin d ’ humain . Je suis pourtant né dans une société éclairée et progressiste où les innovations industrielles nous permettent de battre collectivement des records inouïs de productivité .
La plupart d ’ entre nous travaillent paradoxalement aussi durement que nos arrière-grands-parents . Notre besoin de travailler , de produire , de construire et de négocier est à son comble , sans limite .
LA PLUPART D ’ ENTRE NOUS TRAVAILLENT PARADOXALEMENT AUSSI DUREMENT QUE NOS ARRIÈRE-GRANDS- PARENTS . NOTRE BESOIN DE TRAVAILLER , DE PRODUIRE , DE CONSTRUIRE ET DE NÉGOCIER EST À SON COMBLE , SANS LIMITE .
Redonner ce temps gagné aux travailleurs grâce aux machines reste une illusion , car l ’ idée de décroissance est exclue par de riches profiteurs ayant trop à perdre . On invente alors d ’ innombrables chimères , on vilipende les tire-au-flanc , on tombe en burnout . Il faut faire perdurer le travail comme une activité consciente , indispensable et la plus volontaire possible . Il doit rester au centre des préoccupations de nos existences . Entre épuisement et épanouissement , hors du labeur point de salut …
ESCLAVES DE DÉSIRS SUPERFICIELS Il y a quelques siècles , les tribus amérindiennes qui vivaient sur le continent nord-américain n ’ avaient pas ce souci . Ces nomades comblaient leurs besoins énergétiques grâce à ce qu ’ ils se procuraient dans leur environnement immédiat , sans se tourmenter à transformer leurs matières premières à outrance , à stocker , à anticiper . Ces autochtones avaient des désirs limités et une organisation sociale peu hiérarchisée . Ils consacraient l ’ essentiel de leur temps au loisir et au repos . Violemment colonisés à partir de 1492 par des soi-disant civilisés qui s ’ imposaient une économie inégalitaire complexe , ils ont malheureusement perdu dans cette bataille idéologique leur mode de vie . Les irréductibles descendants de ces peuplades primitives restent traumatisés à l ’ idée de s ’ adapter aux normes de notre système de servitude fondé sur les lois du marché . Elles auraient pourtant bien des choses à nous apprendre sur leur relation au travail , autant qu ’ à la nature d ’ ailleurs . Plusieurs anthropologues et archéologues ont prouvé dernièrement que ces chasseurs-cueilleurs ne vivaient non seulement pas sous la menace constante de la famine , mais vivaient plus longtemps que la plupart des individus des sociétés outre-Atlantique qui les avaient anéantis . Parfaitement intégrés à leur biotope , ils ne craignaient pas la pénurie . Détachés des contraintes de rendement et des désirs superflus , nos lointains ancêtres , en se soustrayant à des efforts asservissants , avaient trouvé la liberté . Il est donc crédible de considérer le travail comme une parenthèse dans l ’ évolution humaine et d ’ imaginer , un jour peut-être , s ’ en affranchir au moins partiellement .
Henri Salvador avait chanté « Le travail , c ’ est la santé . Rien faire , c ’ est la conserver ! ». De mon côté , je viens de lire dernièrement Travailler - La grande affaire de l ’ humanité de James Suzman . Je recommande cet essai passionnant expliquant que la découverte de l ’ énergie et de ses nombreuses applications est la raison principale qui a poussé Homo sapiens à accorder progressivement plus d ’ importance au travail . La découverte du feu , il y a sans doute un million d ’ années , l ’ a incité à tailler les silex . L ’ agriculture , puis l ’ élevage , il y a quatorze mille ans , ont posé plus tard les bases de notre civilisation . La concentration des populations dans les villes , depuis huit mille ans environ , a accéléré la cadence . L ’ arrivée des combustibles fossiles qui accompagnèrent les révolutions industrielles européennes à partir du xviii e siècle a posé les jalons de notre orgueilleuse modernité . Nos sociétés se sont développées grâce à l ’ énergie supplémentaire captée par le travail . Si une famille d ’ agriculteurs n ’ était jamais parvenue à nourrir plus que ses membres ,
# 326 / Février 2023