Compagnons_326_web | Page 18

18 compagnons réflexion

COMPAGNONS ,

Ô travail … et au travail !

Les seuls animaux vertébrés qui ont le besoin de travailler sont les êtres humains . La majorité des autres espèces vivantes « gagnent leur vie » sans se soucier d ’ avoir à besogner . Les caribous n ’ ont pas de job et les harfangs des neiges ne vont jamais au turbin . Si les écureuils se donnent la peine de ramasser , transporter et cacher quelques glands ou cônes de conifères et si les castors construisent des barrages quelques soirs d ’ été , ces corvées restent assez modestes par rapport aux nôtres . Mon environnement québécois me le démontre sans équivoque : aux côtés des fourmis , des abeilles et des termites , nous restons d ’ étranges exceptions …

N ous sommes génétiquement conditionnés pour travailler . Nous allons au « taf » comme si c ’ était un but ultime , une obsession vitale . Parfois addicts , nous continuons inlassablement l ' entreprise titanesque débutée par des générations d ' entrepreneurs et de créateurs , cherchant sans cesse à occuper leurs mains oisives et leurs esprits agités . Les exploités , les exécutants , les esclaves , les prolétaires et les Compagnons , qui nous ont eux aussi précédés , ont permis au labeur de se perpétuer au fil des siècles . Bien sûr que la rémunération stimule cette insatiable volonté . On sait faire l ’ éloge du travail . Les lecteurs de ce journal ne pourront pas dire le contraire . On lui attache des vertus . On aime son travail . On en est fier .

Il nous pousse à développer nos facultés , à acquérir des compétences , à nous discipliner . Il participe à notre socialisation et contribue à notre réalisation personnelle . Certains d ’ entre nous sommes des workaholics (« bourreaux de travail »). Impossible d ’ y déroger . Le travail nous construit , nous façonne , nous élève . Les Compagnons du Devoir l ’ ont placé au cœur de leur enseignement . Nos sièges lui accordent une place privilégiée . On le retrouve à l ’ honneur sur nos anciennes lithographies . L ’ Aspirant doit réaliser « son travail » pour accéder à sa Réception . Certains Compagnons portent comme nom L ’ Ami du Travail .
Dans notre chansonnier , « Travaille et Chante » de La Gaieté de Villebois , que l ’ on entonnait par le passé avec véhémence aux cérémonies d ’ Adoption , est probablement la composition la plus connue à ce propos .
La strophe du premier couplet de cette chanson commence pourtant par : « Amis , nous sommes condamnés à travailler … ».
Ces mots démontrent que le compagnonnage n ’ a pas toujours tressé des louanges au travail . Il l ’ a même combattu : nous sommes historiquement aux origines des luttes ouvrières , des grèves , des blocages de villes et des premiers syndicats . Habillés de cannes et de couleurs , nos aïeux se sont engagés à le réglementer , à l ’ atténuer , à nous délivrer le plus possible de ce fardeau . Car , depuis la nuit des
# 326 / Février 2023