14 compagnons ouverture
battus en accueillant ces personnes , mais il fallait tenir notre rôle : nous en les formant , eux en les employant . Toutes les entreprises ont répondu présent ; il a cependant fallu les rassurer . Un employeur m ’ avait confié avoir peur que la clientèle n ’ apprécie pas la présence de salariés étrangers sur les chantiers . Aujourd ’ hui , il reconnaît que le migrant afghan qu ’ il a accueilli , Nawrooz , a été une vraie plus-value pour sa structure , y compris en termes d ’ image .
J ’ ai pensé que pour optimiser le résultat de la formation , l ’ alternance était le meilleur choix ; l ’ idée étant de les faire progresser en français au contact de leurs collègues . Nous avons donc opté pour le rythme en usage chez les Compagnons : six semaines en entreprise , deux semaines au centre de formation , pour un total de 400 heures de formation . Nous avons réfléchi avec Jim au diplôme le plus adapté à leur profil et nous avons décidé de ne pas aggraver leurs difficultés avec les cours de mathématiques et de français du CAP . C ’ est ainsi que nous avons fait le choix de les préparer à un titre professionnel dont le programme de formation ne porte que sur le métier .
Entre leur recrutement et leurs débuts en entreprise , deux semaines tout au plus ont dû s ’ écouler ! Habitat & Humanisme avait beaucoup avancé sur son projet quand j ’ ai rencontré cette association ; je suis donc tombé de ma chaise quand j ’ ai appris les délais que j ’ avais pour placer « mes » apprentis : j ’ ai eu seulement onze jours pour trouver leurs affectations ! Cela m ’ a alors pris tout mon temps et j ’ ai « galopé » ! Les jeunes étaient logés dans des appartements en colocation par Habitat & Humanisme à La Rochelle , près du CFA , le temps de les former . Cela impliquait donc de trouver aussi des entreprises implantées à proximité , puisqu ’ ils n ’ étaient pas motorisés .
Quand le groupe de réfugiés , composé à 90 % d ’ Afghans et 10 % de Maliens , est arrivé et que j ’ ai découvert avec une extrême inquiétude leur très faible maîtrise de la langue française , j ’ ai décidé de leur présenter au plus vite , via des livres d ’ images , les outils du métier de couvreur , afin qu ’ ils ne se présentent pas aux entreprises sans un bagage minimal . Je suis allé voir un formateur spécialiste pour qu ’ il m ’ explique au préalable à quoi servait ce qu ’ il avait dans sa caisse à outils .
Initiation à la zinguerie dans l ' atelier de Périgny .
Nous nous sommes réunis plusieurs fois vers 20 h chez l ’ un des membres du groupe pour leur enseigner le nom des outils et leur expliquer leur utilité . Le premier soir , quand je suis rentré chez moi , j ’ étais épuisé , car cela m ’ avait pris énormément de temps . J ’ ai demandé à ma femme de venir m ’ aider le lendemain , puis par la suite à mes parents . Autrement , nous n ’ y serions jamais arrivés ! Il a fallu leur apprendre des choses simples : dire bonjour , demander leur chemin , comment faire des emplettes , et j ’ en passe ...
J ’ AI SENTI LE GROUPE BIEN PLUS MOTIVÉ QUE LE PUBLIC EN RÉINSERTION QUE NOUS FORMONS HABITUELLEMENT : TOUS SAVAIENT CE QU ’ ILS FAISAIENT LÀ ET METTAIENT VRAIMENT TOUT EN ŒUVRE POUR RÉUSSIR . POUR EUX L ’ ENJEU ÉTAIT CONSIDÉRABLE !
Dans un premier temps , nous avons sollicité un formateur du CFA pour les encadrer , puis un second a pris la main . Nos enseignants avaient en commun une grande maturité et de l ’ expérience ; un jeune Compagnon itinérant aurait certainement eu plus de difficultés à assurer leur formation . Assez autonomes , les formateurs se sont néanmoins retrouvé en grande difficulté du fait du très bas niveau de français du groupe . Ses membres devaient notamment réaliser un dossier professionnel pour obtenir leur titre , mais cette épreuve allait se révéler extrêmement ardue , malgré leur accompagnement par une intervenante . Nous
Remise du titre professionnel complet à Nawrooz le 6 avril 2021 .
avons donc intégré un module de français langue étrangère ( FLE ) dans leur cursus , qui s ’ est ajouté aux cours en atelier . Il m ’ a fallu user d ’ autorité pour forcer les jeunes afghans à pratiquer notre langue . Les Maliens étaient de ce point de vue avantagés , puisqu ’ au Mali le français est la langue officielle . Mais lorsqu ’ il est mêlé à des mots autochtones , sa compréhension en souffre … À côté de cela , tous nos migrants se sont révélés incroyablement doués quand il s ’ est agi d ’ utiliser un Smartphone ! J ’ ai donc créé un groupe WhatsApp leur permettant d ’ échanger entre eux quand ils rencontraient un problème . C ’ était aussi un moyen pour moi de leur rappeler - en français , bien sûr ! - certaines échéances . Au début , je ne saisissais à peu près rien de leurs réponses . Aujourd ’ hui , nous communiquons toujours et , s ’ ils écrivent de manière simple , c ’ est tout à fait compréhensible .
LE DIPLÔME : UNE CLÉ DE RÉUSSITE Malgré les difficultés rencontrées , j ’ ai senti le groupe bien plus motivé que le public en réinsertion que nous formons habituellement : tous savaient ce qu ’ ils faisaient là et mettaient vraiment tout en œuvre pour réussir . Pour eux l ’ enjeu était considérable ! Dès qu ’ ils ont commencé à travailler en entreprise , ils m ’ ont envoyé des photos de leurs réalisations en en étant très fiers . A contrario , j ’ étais peiné lorsqu ’ ils s ’ échinaient toute une journée sur un projet et que , arrivés au bout , il fallait leur dire que le résultat était insuffisant . Ils pensaient avoir franchi un cap mais , selon nos critères , pas du tout ! Appréhender la notion de « normes de construction », inexistantes dans leurs pays d ’ origine , s ’ est avéré un changement culturel plus que technique : l ’ obstacle est plus important qu ’ on ne l ’ imagine .
# 311 / Octobre 2021