ouverture compagnons 15
et il n ’ a mis que trois mois à apprendre le français . Mais il ne s ’ est pas donné , peut-être par suffisance , les moyens de rebondir .
Nawrooz en plein travail de zinguerie . Premières toitures réalisées en tuiles plates .
Il n ’ y a pas eu d ’ échanges suivis avec nos itinérants en raison de la faible connaissance du français des jeunes migrants . Ces derniers ont néanmoins été très impressionnés par le niveau professionnel fort élevé des itinérants quand ils les voyaient en stage ou découvraient leurs travaux de Réception . Plus ils se formaient au métier , plus ils se rendaient compte de la difficulté de réalisation des ouvrages présentés à la maison des Compagnons . Ils me montraient parfois des maquettes en me demandant s ’ ils arriveraient à les reproduire à la fin de leur formation , ce qui en toute honnêteté n ’ était pas imaginable .
J ’ avais prévu , en fonction de leur niveau initial , deux durées différentes de formation et scindé le groupe en deux , l ’ un ayant trois mois de formation de plus que l ’ autre . Les jeunes ont commencé leur cursus en février 2020 et l ’ ont terminé en février 2021 . La plupart sont restés dans leurs entreprises formatrices . Certains avaient pourtant été accueillis avec beaucoup de réserve , sans doute en raison d ’ une certaine incompréhension de qui ils étaient . Mais , j ’ ai eu finalement le bonheur d ’ apprendre que certains ont été maintenus en poste à la demande express de leurs collègues . Les meilleurs , professionnellement parlant , ont obtenu des CDI . Il faut saluer le remarquable engagement des entreprises qui ont accueilli les réfugiés plus de 90 % du temps global de formation . Elles ont fait d ’ énormes efforts pour intégrer ces personnes malgré le barrage initial de la langue !
Les jeunes ont tous validé a minima leur certificat de compétence professionnel , mais 30 % n ’ ont obtenu que partiellement leur titre professionnel . Ces derniers me relancent maintenant pour suivre un complément de formation . Une fois dans la vie active , notamment au contact des agences d ’ intérim , ils se sont aperçus - autre changement culturel d ’ importance - de l ’ utilité d ’ un diplôme : celui-ci démontre une capacité dans le métier , qui compte pour les employeurs . Tous partaient avec des chances - ou plutôt des handicaps - variables ; je suis donc totalement favorable à cette reprise de formation .
LE CHOC EST DONC D ’ ABORD CULTUREL ET SOCIAL : SEULES L ’ OUVERTURE ET LA COMPRÉHENSION MUTUELLE PERMETTENT DE TROUVER DES SOLUTIONS .
J ’ avais envisagé qu ’ au moins trois de nos jeunes migrants continueraient leur cursus par une mention complémentaire en zinguerie , mais cela s ’ est révélé impossible , car celle-ci n ’ est pas compatible avec le titre professionnel et tous les parcours comprenant des matières générales ne leur sont pas accessibles pour l ’ instant . Nous tentons de débloquer la situation , mais en France il est malaisé de sortir des cadres institutionnels existants . Si l ’ obtention d ’ un diplôme dans des métiers en tension permet de justifier la présence de nos réfugiés sur le territoire français , le plus crucial était à mes yeux qu ’ ils aient finalement un emploi . Nous n ’ avons eu qu ’ un seul échec . Paradoxalement , c ’ était un garçon âgé de 17 ans qui passait au départ pour le plus brillant : il parlait quatre langues étrangères couramment
Au contraire , celui qui a été le plus difficile à faire entrer dans le dispositif a le mieux réussi ! Opposant au régime des Talibans , il a quitté l ’ Afghanistan car il craignait pour sa vie en raison du retrait des forces américaines . Le voyage étant extrêmement dangereux , il a dû laisser sa femme et son fils , décédé depuis , dans son pays . Parce qu ’ il était trop âgé pour un contrat d ’ apprentissage , j ’ ai dû lui trouver un contrat de professionnalisation nécessitant le paiement de charges sociales et le versement d ’ un SMIC . Nawrooz ne parlait pas un mot de français à son arrivée ; techniquement , il n ’ aurait pas dû faire partie du groupe . J ’ étais pessimiste … J ’ ai donc été fort ému quand il a eu son diplôme , lui-même l ’ étant également . Il déclare que « ce premier diplôme français est une belle victoire ! ». Il souhaite désormais que sa femme puisse le rejoindre .
UN SUCCÈS MAIS ÉPROUVANT Discuter avec ces jeunes gens permet d ’ avoir une meilleure compréhension de leurs motivations à venir en France , bien peu économiques . Ils ont tous des parcours très différents , très douloureux , marqués par la violence , la prison , la guerre , le trafic d ’ êtres humains et la mort . Ils savent ce que vivre veut dire . Cela m ’ a d ’ autant plus convaincu qu ’ il fallait les aider . Ils se livrent difficilement sur ce qu ’ ils ont vécu ; peut-être cela ressortira-t-il un jour … En revanche , de manière assez surprenante , j ’ ai remarqué chez eux un réel niveau d ’ exigence et d ’ ambition : ils savent ce qu ’ ils veulent être en France et pensent qu ’ ils ne sont pas passés par de si terribles épreuves pour y être exploités .
L ’ adaptation à notre pays n ’ est pas non plus aisée . De manière générale , l ’ art de vivre à la française les a beaucoup surpris . Arrêter plusieurs fois par jour le travail du chantier le temps d ’ une prière leur paraissait normal ; cela l ’ était évidemment moins pour l ’ entreprise . Je leur ai proposé de décaler leurs moments de recueillement le matin , à midi ou le soir , en rappelant que le texte même du Coran n ’ en ordonne que trois . En fait , beaucoup de règles apparemment religieuses qu ’ ils pensent strictement appliquer , relèvent bien moins du Livre que des usages et des traditions qui leur ont été imposés
# 311 / Octobre 2021