18 compagnons voyage
J ’ ai eu envie alors de vivre quelque chose de similaire à ce que j ’ avais connu à l ’ étranger . Je ressentais le besoin de réfléchir après cette année intense de doute terrible sur cette nouvelle spécialisation , et même sur mon métier à Lyon . Je méditerais mieux à ma perte de confiance en marchant qu ’ en étant dans un canapé ! J ’ ai fait occasionnellement de la randonnée , mais on peut dire que je n ’ avais aucune expérience de la marche . Cette idée de voyage à pied m ’ est venue très spontanément : j ’ ai pensé que cela pourrait être sain pour moi . Je me rappellerai toujours la réaction de ma mère quand je l ’ ai prévenue en janvier de mon envie de faire mon changement de ville à pied : « C ’ est bien quelque chose que j ’ aurais aimé faire à ton âge … » Puis la raison est revenue et elle a essayé de me dissuader !
Balisage de la « via Francigena » allant de Rome à Calais empruntée par Breton sur environ 500 kilomètres .
Ayant fait du mieux que je pouvais , j ’ ai finalement été reçu Compagnon plombier-chauffagiste à Pau il y a deux ans . Cela m ’ a rassuré sur mes compétences . Pierre , mon frère de Réception , avec qui je suis très lié , partait à Reims et moi à Lyon . Navrés d ’ être séparés , nous avons voulu suivre la formation de frigoriste pour nous retrouver dix semaines par an à Paris . J ’ ai un peu honte d ’ admettre la raison initiale de mon engagement dans ce métier qui heureusement aujourd ’ hui me passionne !
CHANGEMENT DE VOIE J ’ ai alors débuté dans cette spécialisation frigoriste . Encore un choc ! Je ne m ’ attendais pas à ce que ce métier soit si différent de ce que j ’ imaginais : je pensais naïvement faire de la climatisation dans des bureaux . Ce n ’ est pas du tout ce que j ’ ai découvert : en réalité , nous faisons de la réfrigération en milieu industriel . J ’ ai eu l ’ impression d ’ être encore plus ignorant qu ’ avant mon apprentissage . Ce métier est tellement basé sur la maîtrise de la théorie ! Quand j ’ ai débuté en tant qu ’ apprenti , j ’ apprenais en reproduisant les gestes que je voyais , chose impossible dans le cas de la formation au froid . 80 % du métier repose d ’ après moi sur de la réflexion . Le résultat ne se voit pas , ce qui est très troublant . Cette première année a été vraiment dure ! En entreprise , même si l ’ envie de bien faire était là , je me sentais à côté de la plaque , dépassé . Tout ce que j ’ avais appris jusque-là ne me servait à rien , voire me pénalisait . Comme frigoriste , il faut remettre en question ce que l ’ on sait en tant que plombier . Pierre me soutenait mais était dans la même situation que moi . J ’ avais besoin de retrouver la confiance gagnée à l ’ étranger , complètement perdue lors de cette étape à Lyon .
EN CLAIR , JE VOULAIS VIVRE CETTE EXPÉRIENCE , MAIS SANS CONFORT . JE M ’ ÉTAIS INTERDIT DE MONTER DANS UN VÉHICULE ET IMPOSÉ DE PASSER PAR LE CIRCUIT DU GR QUI QUADRILLE LA FRANCE .
Là-dessus , l ’ épidémie de Covid-19 est arrivée . J ’ ai eu de la chance : non seulement je n ’ ai pas connu le chômage , mais mon rythme de travail s ’ est intensifié . Par contre , la vie de la maison a changé , mais j ’ en étais ravi , étant rôleur : la communauté s ’ est réduite à 15 personnes . Une excellente ambiance familiale y régnait .
Aller de Lyon à Lille représentait un mois et demi de marche . Dur à dire mais les contraintes dues à l ’ épidémie ont été une aubaine pour moi . En temps normal , j ’ aurais dû quitter Lyon le 30 juin et être dans ma prochaine ville le 1 er juillet . Mais cette année-là , mon corps de métier a revu l ’ organisation du changement de ville : ils ont tout décalé au 1 er septembre . Les planètes s ’ alignaient , il fallait partir à pied tout de suite ou jamais !
Les itinérants étant sceptiques quant à mon envie , j ’ ai beaucoup entendu que je me prenais la tête pour rien . Personne n ’ a d ’ ailleurs eu envie de m ’ accompagner . J ’ avais 8 kilos sur le dos , eau comprise – une bâche , un sac de couchage et deux , trois livres , mon téléphone pour rassurer ma mère (!), pas de tente . En clair , je voulais vivre cette expérience , mais sans confort . Je m ’ étais interdit de monter dans un véhicule et imposé de passer par le circuit du GR qui quadrille la France .
QUAND FAUT Y ALLER La veille de mon départ , je suis allé trinquer chez un ancien que j ’ aime beaucoup , puis on est allés au restaurant . Le lendemain , après avoir pris un café avec l ' ancien , j ’ ai déposé mon badge dans la boîte de la maîtresse de maison . On y était ! Soit je faisais demi-tour tout de suite , soit je fonçais vers le tunnel de la Croix-Rousse . J ’ ai commencé à marcher
# 310 / Septembre 2021