voyage compagnons 19 mécaniquement , c ’ était parti ! Les quatre premiers jours ont été les plus difficiles , le temps que le corps s ’ adapte . J ’ ai fait d ’ énormes détours : cela faisait partie du jeu . Demander ma route me permettait de communiquer avec les gens croisés . J ’ étais ouvert à l ’ aventure et comptais sur l ’ aide d ’ inconnus , parfois un peu trop .
La Covid-19 a rendu les gens réticents , surtout les personnes âgées , à accueillir des inconnus . Il n ’ y avait pas beaucoup de marchés , ce qui limitait les rencontres . Je me suis donc retrouvé souvent seul . Au jour le jour , je faisais évoluer mon itinéraire . Je dormais chez l ’ habitant , dans des auberges de jeunesse , chez des religieux ou des personnes qui hébergent des pèlerins , dans des refuges ou à la belle étoile . J ’ ai réussi à rester très propre , on ne m ’ a jamais pris pour un SDF ! Plus je montais vers le nord , plus les gens se montraient serviables , désireux de m ’ aider . Je ne me suis jamais senti en danger , alors que c ’ était la raison pour laquelle on avait principalement essayé de me dissuader .
Jean-Louis , mon ancien patron en Franche-Comté , m ’ a soutenu . Deux jours avant de l ’ appeler , j ’ étais patraque . Il a senti que je faiblissais et a fait tout ce qu ’ il fallait pour me remettre sur les rails en me proposant un hébergement . Beaucoup de petites épiceries étaient fermées en raison de la pandémie . Le fait de manger peu m ’ a fait perdre 7 kilos ! Je faisais 40 kilomètres par jour et me sentais très libre , avec rien à penser en particulier . C ’ était la première fois de ma vie que je faisais une telle coupure . Cela m ’ a permis de me projeter dans mon futur . Je savais qu ’ en respirant , en étant moins stimulé , je trouverais des réponses .
AU BOUT DU CHEMIN , LA SATISFACTION Je n ’ ai jamais eu l ’ envie d ’ arrêter , contrairement à ce que je craignais . À l ’ étranger , c ’ était bien arrivé une fois ou l ’ autre ! Pourtant , j ’ ai vraiment souffert en période de canicule , surtout dans la plaine picarde . Je partais à 3 heures du matin ! Je suis passé voir la communauté de Troyes et une coterie qui taillait au point de passage de Bellegarde-sur-Valserine , histoire de passer un bon moment dans
une ambiance compagnonnique . M ’ étant peu organisé , je n ’ ai par contre pas pu aller rendre visite à des sédentaires .
Au bout de trois semaines de marche , je savais que j ’ allais continuer ma formation . Je suis parvenu à voir les bons côtés de mon métier – et de la vie en général , d ’ ailleurs . Cette expérience m ’ a permis de me rendre compte que mes décisions de ces deux dernières années étaient les bonnes , que le métier de frigoriste me correspondait totalement par la diversité de sa pratique . Je me suis aperçu que , lors de cette année très dure à Lyon , j ’ avais appris bien des choses . J ’ ai rembobiné les huit années écoulées et me suis projeté .
J ’ étais parti de Lyon très fatigué du rythme de ma vie et je suis arrivé le 15 août à la maison de Lille les batteries rechargées comme jamais , très heureux de retrouver une communauté . On s ’ est montré assez curieux de ce que j ’ avais vécu . Les personnes qui m ’ interrogeaient étaient vraiment intéressées , pour le coup . Je pense avoir éliminé leur peur de se lancer . Un an après , cette expérience est encore très fraîche dans ma mémoire . Mon souvenir le plus fort , c ’ est la gentillesse de Jean-Louis , qui a pris soin de moi de manière si attentionnée . Rien qu ’ au téléphone , j ’ ai senti qu ’ il était là .
Oui , j ’ ai eu peur de perdre la face quand la porte de la maison de Lyon a claqué derrière moi ! Mais il faut être déterminé dans la vie et arrêter de se trouver des excuses . Pour moi , la marche est vraiment le symbole du voyage . De plus , en ralentissant , on favorise la rencontre . On devrait reprendre le temps , alors qu ’ aujourd ’ hui on court après . Pour moi , tout le monde devrait se donner la chance de faire une pause pour s ’ écouter et répondre à ses véritables envies : loin d ’ être insurmontable , cette marche est à la portée de tous !
Je me vois bien maintenant sur les hauts plateaux mexicains en octobre prochain . Pourquoi pas ! En tout cas , la marche fera désormais partie de ma vie , au moins une semaine par an . Si cela peut aider des gens autour de moi , partir avec eux me rendra encore plus heureux .
Propos recueillis par Marie-Laure Gendron
# 310 / Septembre 2021